De la difficulté d’être athée aujourd’hui

Adelin PIRLOT

 

UGS : 2009006 Catégorie : Étiquette :

Description

Faites l’essai ! Visitez quelques bonnes librairies et demandez à voir les ouvrages sur l’athéisme… En général, on vous demandera de répéter (le quoi, dites-vous ?) et l’on vous dirigera vers… le département « religions » ! Si vous revenez à la charge, on vous conseillera quelques ouvrages confidentiels. Souvent, on vous recommandera un bel ouvrage : Histoire de l’anticléricalisme français d’Alec Mellor. Comme si, demandant le rayon des primeurs, on vous envoyait aux surgelés !

Première remarque : l’athéisme se vend mal.

Seconde remarque : il se confond dans l’esprit de la plupart des gens, avec l’anticléricalisme dont il est parfois un aspect. Pire, il s’y confond parfois aussi avec le fanatisme, le marxisme, le paganisme ou l’intolérance !

Voilà donc un être bizarre : l’athée n’est pas quelqu’un qui possède tel ou tel attribut, qui partage telle ou telle conviction, qui appartient à tel ou tel groupe prestigieux. Non, l’athée se définit par défaut : c’est quelqu’un qui n’est ni ceci ni cela. C’est quelqu’un qui n’a pas ceci ou cela. Une sorte de châtré des convictions !

Athéisme et laïcité

Le militant laïque est souvent « suspect d’athéisme ». Certains confondent même allègrement athées et laïques. C’est une simplification dangereuse : que la laïcité regroupe un certain nombre d’athées semble évident, que certains athées se reconnaissent mal dans l’action laïque, nous semble tout aussi évident !

L’athée se définit, non par rapport à la laïcité, mais par rapport à la croyance. Première différence. Il y a des croyants dans l’action laïque, et c’est bien ainsi. On ne peut pas être à la fois « croyant » et « athée ». Par définition.

Autre différence : la peur. On peut – cela ne gêne plus – se présenter socialement en tant que laïque (dans une association, sur un curriculum, dans une propagande électorale). On ne met jamais le mot « athée » sur une carte de visite. On ne sait jamais !

Troisième différence : l’action laïque est un mouvement, une organisation : on en fait partie ou pas ; on s’en réclame ou non ; on arbore ou non son symbole, sur sa voiture ou son tee-shirt. L’athéisme, lui, n’est ni un mouvement ni une organisation solide. Il n’a ni statut, ni structure, ni responsable, ni « crédits-bilité », ni drapeau. La laïcité est un phénomène de groupe ; l’athéisme est un phénomène individuel.

Quatrième différence : les valeurs de tolérance véhiculées par la laïcité peuvent être prises en compte par l’athée qui ne fanatise pas son refus de Dieu. Le pluralisme des croyances le rend toutefois sceptique : son refus d’un système de croyances déterminé lui interdit l’acceptation d’un autre système, parallèle, identique ou habillé autrement : pour lui, refuser l’explication déiste vaut à la fois pour Dieu, Yahveh et Allah ! C’est ainsi que certains athées, par exemple, n’ont jamais admis que, pour raison de pluralisme, et au prix de marchandages tactiques, l’on ait installé à côté du cléricalisme qui existait déjà en Belgique, avec les avantages exorbitants que nous savons, le cléricalisme marocain dans sa version la plus nationaliste.

On le voit, par ces différents exemples, si laïques et athées semblent proches, ils ne doivent pas être confondus. Même si certains souhaitent qu’il en soit ainsi !

Définir l’athéisme

Qu’est-ce que l’athéisme ? Quelle est son identité ? Sa spécificité ? Son intérêt ? Sa raison d’être ?

L’approche historique de l’athéisme, qui ne trouve guère sa place ici, est décevante. On peut citer l’essentiel : tout d’abord, l’existence, dans la plupart des civilisations, à toutes les époques, du « fait athée latent ». Mais s’il y a toujours eu des athées, l’athéisme ne fut jamais un ferment d’unification sociale. Il en servit jamais aucune idéologie, il ne se mit jamais au service d’un parti. Si l’athée reste indissociable de toute forme de pensée qui s’affirme libre, il ne fut jamais une doctrine en tant que telle : transmise, étudiée, enseignée, imposée. L’athéisme restera toujours le fait d’individus isolés, et jamais celui de groupes. Deux exemples le démontrent : la brève et décevante expérience athéiste de la Révolution française et l’« athéisme par omission », plus petit dénominateur spirituel commun de systèmes totalitaires marxistes actuels.

Définir l’athéisme revient donc à la chercher dans la conscience individuelle. Plus particulièrement dans le raisonnement actif de celui qui rejette, sans ambiguïté, le système et les apaisements déistes.

Le complexe de croyance

Le comportement de croyance, que certains confondent un peu facilement avec la religiosité, dont il n’est qu’un aspect limité est un « ensemble de comportements humains » comme les autres. Même les théologiens sont d’accord là-dessus ! Cet « ensemble »– de là, la notion de « complexe » – est organisé autour d’une même idée, d’un même but, d’un même thème, d’un même signifiant : le déisme ou la déicité. Ce complexe s’organise, dès la naissance, au départ de trois sentiments de base universels : l’ensemble des peurs (peurs de la vie, peurs des autres, peurs de la mort…), le sentiment d’infériorité ressenti par chacun et le sentiment de culpabilité, remarquablement entretenu par la famille, la société et… la religion.

Ces trois faits colorent de manière particulière le besoin de comprendre, le besoin de pouvoir expliquer, le besoin de causalité : tout humain se pose des questions à propos de ce qui l’entoure, de ce qui le précède (d’où vient l’univers ? d’où vient l’homme, d’où viens-je ?) et de ce qui le suivra (où va l’univers ? où va l’humanité ? que vais-je devenir ?). Et tout humain devant ces questions ressent l’angoisse existentielle.

À ce niveau apparaissent déjà de considérables différences entre le croyant, l’agnostique et l’athée. Le croyant réprimera son angoisse par sa conviction de l’existence d’un dieu omniprésent, éternel (hier, aujourd’hui et demain), créateur, organisateur, voire moralisateur et juge. C’est le domaine du dogme.

L’agnostique parlera d’un principe, de « quelque chose », d’un être éventuel, c’est le domaine de la sagesse sceptique. L’athée dira que l’on connaît davantage aujourd’hui qu’hier, qu’on saura davantage demain qu’aujourd’hui, que la connaissance est toujours à parachever et que l’explication déiste, trop belle, trop simpliste, trop anthropomorphiste n’a pas de base sensée. C’est le domaine des « questions en suspens » et le devoir de vivre avec des problématiques non résolues.

Tout est donc lié à ces attitudes : accepter ou non, à des niveaux différents, les apaisements de l’illusion déiste.

Un procès en suspicion…

Devant le manque de preuves, l’athée tient Dieu en suspicion. Pour lui, Dieu est aspect d’anthropomorphisme, Dieu est suspect d’absentéisme. Dieu est suspect de phallocratie, Dieu est suspect d’irresponsabilité. Il est suspect d’incohérence, de n’apparaître qu’à des convaincus (mais pourquoi n’apparaît-il jamais à Baubourg ?)… Il est suspect d’aimer la souffrance, même la plus insupportable. Il est suspect dès qu’il exige d’être vénéré tel jour, à tel endroit, de telle manière. Un dieu créateur de tout, de l’iguanodon au virus de la grippe, créateur du cancer et responsables d’autres « réussites » de la création, un dieu pareil, l’athée ne l’admet pas !

Le divin et la foi…

Pour l’athée, si la croyance en Dieu justifie la foi, la foi n’explique pas le divin, pas plus que ne l’expliquent l’intensité religieuse l’histoire, la morale ou la science.

La foi varie selon les époques et selon les individus : il y a la foi hésitante, la foi pure et persuasive, la foi résignée, la foi-par-imitation-sociale, la foi maladive, la foi qui fait vivre comme celle qui fait mourir. Elles illustrent le divin, elles ne le prouvent pas.

On peut s’illusionner à prouver la foi et le divin par l’histoire des sociétés. Mais existe-t-il une corrélation entre la valeur morale d’une civilisation et son intensité religieuse ? On peut en douter : que de civilisations exterminées au nom de Dieu ! Que de génocides au nom de la foi ! Sabrah et Chatillah, c’étaient bien des milices chrétiennes qui l’organisèrent ! L’intégrisme musulman, c’est aussi la foi !

On peut tenter de justifier la foi et le divin par la science, mais la science ne repousse-elle pas de manière lente et continue les limites du savoir et l’image de Dieu, malade d’anthropomorphisme ?

On peut comparer les morales, mais comparer la morale laïque et la morale chrétienne nous amène à comparer des procédures, pas des fondements : en quoi la morale chrétienne serait-elle supérieure à la morale laïque sinon parce qu’elle est plus codifiée, plus impérieuse et plus contrôlée ? La morale chrétienne, n’est-ce pas la morale laïque avec, en plus, un judiciaire divin, une liste des peines disciplinaires et une liste des moyens prévus pour rembourser ?

Quant à la science théologique, le nombre de querelles, verbales ou sanglantes, qu’elle engendra à chaque époque, la rend suspecte d’incohérence spirituelle !

La foi institutionnelle

L’athée se situe mal devant les institutions de la foi. Il constate d’abord qu’elles fonctionnent selon des mécanismes semblables.

Pour ne parler que des trois groupes de religions du Livre (les judaïsmes, les christianismes, les islams), l’athée relève de formidables analogies : la référence à un message divin, traduit dans un Livre sacré, où fleurissent contradictions, censures, déformations et emprunts aux religions prémono-théistes ; l’existence de messagers de Dieu, des anges, des prophètes, des vierges, des illuminés de toutes sortes dont le mysticisme n’est pas sans rappeler certaines nosologies psychiatriques ; la référence à des codes moraux, découlant paraît-il des textes divins ; la création, après des périodes de « spontanéisme religieux », d’institutions religieuses solides, hiérarchisées dont la fonction essentielle dut d’organiser « l’espace du sacré », de s’attribuer le monopole exclusif du « bon culte », d’encadrer un personnel « églisier » chargé du rituel, de la propagation et de la pédagogie de la foi et d’élaborer enfin un système codifié de rémission des peines qui ouvre, selon des conditions d’assiduité, les portes d’un paradis aussi mal défini que vacancier.

Ces institutions auront plus tard d’autres analogies ; la méfiance de l’homme de science, la mainmise, dès le berceau sur la conscience des enfants, puis la chasse impitoyable aux dissidents, aux différents, aux indifférents, aux hésitants.

L’athée se méfie viscéralement de ces institutions : il se dit qu’il a fallu trop de choses pour réaffirmer sans cesse la soi-disant évidence divine : des armées, des inquisitions, des tribunaux, des législateurs, des bulles papales, des soldats du Christ ou du prophète, des théologiens, des écoles, des catéchismes, des partis politiques. L’athée sait comment les religions se sont développées, comment elles ont évolué, comment elles se sont inféodées au pouvoir jusqu’à se confondre avec lui (deux exemples : les mollahs iraniens et les liens que tisse l’Opus Dei dans le monde politique). Il sait comment elles furent toutes trahies, un jour ou l’autre, comment chaque système généra ses intégrismes de tous poils et comment chaque système créa ce grand fossé qui va du « cathare » à l’intégriste, de celui qui revendique la pureté et la simplicité du culte primitif, à celui dont la croyance a viré au fanatisme, comme le bon bourguignon meurt du vinaigre.

L’athée se méfie de ces institutions qui disent détenir la Vérité, mais qui n’ont ni le monopole de la sagesse ni celui de la raison : ces institutions qui refusèrent autrefois l’héliocentrisme, la théorie atomique, l’évolution des espèces, les autres monothéismes, mais qui supportèrent, quand cela les arrangeait, les autodafés, l’esclavagisme, la peine de mort (Jean-Paul II était-il pour ou contre la peine capitale que pratiquent certains pays très chrétiens ?) et qui, se taisant « humblement » devant les « bons » génocides et certaines contradictions flagrantes (revendiquer la liberté syndicale des Polonais, mais la « contrôler » chez nos enseignants chrétiens), prônent l’abstinence, la mortification salutaire et le coït interrompu !

L’athée n’aime pas ces incohérences. Mais il va plus loin encore. Quand il observe de plus près le fonctionnement interne de la mécanique « églisière », il constate qu’elle se fait selon des thèmes récurrents et privilégiés : la création d’un « espace du sacré », l’usage hiérarchisé du « divin », une réelle mystification du langage et la manipulation obsessionnelle de la crainte de la mort.

L’espace du sacré

L’espace du « sacré » est l’ensemble des situations, des objets, des êtres et des rites où s’accomplit et se perfectionne la mécanique « églisière ». Être « bon croyant », c’est-à-dire croyant et pratiquant, implique la soumission totale et irréfléchie à cet espace mental : ces actes obligés qu’on retrouve aux moments-charnières de l’existence, ces situations rituelles répétitives, comme un traitement médical à long terme, ces « chek-ups » de la conscience ritualités dans des « moments sacrés de rémission du mal », ces tabous alimentaires, ces mortifications et ces abstinences qui contrarient la nature humaine.

L’usage hiérarchisé de Dieu

S’il y a l’espace du sacré, le territoire de Dieu, les frontières obligatoires et les choses bénites… pour l’athée, il y a plus encore.

Il y a, dans les trois groupes de religions du Livre, un phénomène d’intermédiarisation de la croyance, basée sur la publicité commencée au berceau, qui rend obligatoire la soumission aveugle à un personnel « églisier » qui s’est attribué le pouvoir divin de rémission des peines et celui de distribuer, dans le cadre d’un monopole protégé, les cartes d’embarquement pour le paradis.

L’athée voit que les religions s’accaparent le domaine du sacré et du territoire de l’au-delà. Il pense que ce monopole est critiquable, car, si Dieu existe, il appartient à tout le monde, pas à certains. Et le sacré, et le religieux, pour l’athée, ne sont pas des chasses gardées : certaines fêtes de non-croyants sont à la fois sacralisées et empreintes d’une profonde et sincère religiosité. La croyance n’a rien à y voir. Mais cela empiète sur les plates-bandes des multinationales de la foi. Et cela perturbe même les laïques qui n’arrivent pas à séparer religiosité et croyance !

Une mystification du langage

Mystification verbale ! Manipulation des mots ! L’athée s’en aperçoit chaque jour : quand les institutions religieuses recensent leurs croyants en additionnant les baptisés, elles jouent sur les mots ! Quand le clergé français remplit les rues pour défendre l’école chrétienne et qu’on appelle cela un fait religieux plutôt que sociopolitique, on joue avec les mots ! Quand on dit d’une école qu’elle est libre, alors qu’elle se réfère à une structure dogmatique, on joue avec les mots ! Quand on parle de vie éternelle au lieu de décès, on joue avec les mots… Quand on confond religiosité et croyance, quand on confond athéisme et marxisme, quand on confond dogme et vérité, on utilise le pouvoir des expressions trahies !

La manipulation de la mort

Attendez ce moment-là, et nous verrons bien… », disent les hiérarchies religieuses à celui qui fait preuve de réticences. La mort, voilà donc l’arme absolue ! La peur de la finitude, c’est le problème. Le refus mental d’admettre le retour du cycle biologique, l’illusion de l’immortalité, les fantasmes de toute-puissance, le départ pour l’endroit des grandes vacances éternelles… tout cela est et reste l’arme totale des religions. C’est à ce moment-là que commencent les marathons de l’articulo mortis, la course à celui qui façonnera le dernier l’âme du mourant, la bousculade des rédacteurs de nécrologies. Piètre victoire de l’in extremis, piètre satisfaction, piètres marchandages.

Devant tout cela, l’athée ne sait s’il doit se contenter de sa peur, ou rire ou pleurer en plus.

Pour conclure, provisoirement

On le voit, la réflexion de l’athée n’est ni simplifiée ni superficielle. Elle part d’un refus d’où découle une série de conséquences morales logiques. Elle n’est ni facile ni sécurisante.

Refusant les convictions du grand nombre, l’athée répugne à essayer de convaincre. Son goût de la preuve l’empêche d’évangéliser. Son identité reste profondément individualiste. Sa méfiance de Dieu et sa méfiance des multinationales, qui s’en sont attribué le monopole d’exploitation, font que l’athée est un être solitaire.

L’athée cherche donc ici bas une ligne de conduite compatible avec ses doutes. À force de chercher l’humanisme dans l’humanité, et l’humanité dans l’homme, il lui arrive de trouver un petit bout de conscience, une lueur de sagesse, un reflet de vérité qui survécurent à toutes les époques, à tous les fanatismes, à tous les intégrismes.

L’athée pense qu’il y a une morale « made in Terra » qui peut convenir aux hommes d’aujourd’hui et aux humanités de demain ; il se dit qu’il existe à l’intersection toutes les grandes aventures spirituelles, philosophiques ou religieuses, la base d’un nouvel humanisme à construire. Il est persuadé qu’on peut se satisfaire de la morale des Droits de l’Homme. Il est certain qu’une morale de la nature – que les écologistes devraient bien d’approfondit, définir et transmettre – est un nouveau volet possible de la morale.

Au fond de ses doutes, l’athée observe les croyants : avec mépris, quand il voit l’hypocrisie ; avec peur, quand il découvre le fanatisme ; avec respect, quand il sent la sincérité ; avec joie, quand la croyance est primitive innocente et profonde.

L’athée sait, au fond de ses doutes, qu’après l’émancipation économique, qu’après l’émancipation politique, qu’après l’émancipation sociale, viendra fatalement, pour l’homme, l’heure de l’émancipation spirituelle.

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Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Adelin Pirlot

Thématiques

Athéisme, Lutte contre les fausses croyances et les fausses sciences, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions