Culture et civilisation : une définition large
Fabienne VERMEYLEN
D’après l’émission Regards croisés : quand la culture rencontre la franc-maçonnerie, disponible sur YouTube : https://youtu.be/fgXG4j8oUHs.
Avec Daniel MENSCHAERT et Claude WACHTELAER. Présenté par Baudouin DECHARNEUX.
Description
La culture ne se limite pas aux beaux-arts. Elle désigne l’ensemble des comportements humains, les manières de vivre ensemble, les pratiques, les rites, les mythes, les formes de transmission et les valeurs qu’une société choisit de promouvoir. À ce titre, elle s’inscrit dans une civilisation donnée, avec son histoire, ses tensions et ses choix politiques.
Dans cette perspective, la culture agit comme un partenaire essentiel du développement collectif : elle façonne les repères, nourrit la pensée critique, rend possible la discussion, et soutient la liberté d’expression. Si l’environnement social devenait durablement hostile à cette culture – au sens large – les principes de tolérance, de pluralisme et de liberté de conscience s’en trouveraient fragilisés.
Diversité culturelle et mission éducative
Toute communauté humaine développe une culture et en a besoin pour exister. La difficulté apparaît lorsque des cultures se rencontrent : la coexistence peut enrichir, mais elle peut aussi inquiéter et produire des réflexes de repli.
L’éducation a alors une mission décisive : apprendre la diversité, empêcher l’enfermement dans un seul modèle, ouvrir à d’autres horizons, donner des outils pour comprendre le monde. Cette mission dépasse l’école au sens strict : elle inclut aussi l’éducation permanente, portée par des associations et des initiatives de la société civile.
Universalisme : horizon, méthode et prudence
L’universalisme fonctionne comme un horizon : viser une société où les valeurs de liberté de conscience, de tolérance et de critique deviennent évidentes pour tous. Cet horizon relève moins d’une promesse que d’une dynamique : fixer un objectif, agir pour s’en approcher, et faire progresser le réel – même si l’objectif n’est jamais atteint.
Cette démarche exige aussi de la prudence : certaines « prophéties » peuvent devenir autoréalisatrices et produire des illusions dangereuses. L’enjeu n’est pas de se raconter une victoire inévitable, mais de créer un effet d’entraînement, de servir d’exemple, et de faire percoler des valeurs dans l’ensemble de la société.
Une guerre culturelle : marchandisation et monoculture
Une tension traverse le présent : la culture, en tant que socle civilisationnel, se trouve attaquée, notamment par sa marchandisation. Lorsque la logique marchande devient la règle, elle favorise une monoculture de masse : contenus faciles, divertissements standardisés, événements insignifiants, domination de formats rapides qui remplacent le débat d’idées.
Le risque n’est pas seulement esthétique. Il est politique : si l’espace public se remplit de bruit, de simplifications et d’émotions sans nuance, la compréhension du monde se rétrécit. Les citoyens perdent des repères, la vigilance baisse, et la capacité de critique s’érode.
« La dérive.
Changer le monde. Nous en ressentons tous l’impérieuse nécessité. Oui, mais aujourd’hui, nous sommes déboussolés et bon nombre de nos contemporains sont sans doute résignés. Pressés par les événements, notre engagement à travailler au progrès de l’humanité doit être appelé et mis en œuvre. Passons de la parole aux actes. Nous aurons à nos côtés le monde vaste et varié de la culture, parce que son socle civilisationnel, qui est la source de l’inspiration et de la raison d’être, est attaqué ouvertement. Sa marchandisation est une des armes utilisées pour détruire ce socle. Cela se concrétise de jour en jour davantage par la domination d’une forme de monoculture de masse. Aujourd’hui, domine, pour occuper le temps libre et nos esprits, les manifestations insipides, les événements insignifiants, les faits divers sans importance réelle. Ils envahissent les sphères de l’information et de la culture. Le talk-show plutôt que le débat d’idées argumenté, les réponses courtes à des questions aux enjeux énormes et complexes. La télé-réalité plutôt que le reportage social ou l’émission culturelle. Que peut-on alors savoir de vrai sur nos contemporains, proches et lointains ? Rien. C’est précisément ce que veulent ceux qui, aujourd’hui, ont lancé cette guerre. Ils espèrent ainsi que nous perdions notre vigilance et que nous baissions notre garde. »[2]
Comprendre les ressorts du repli
Le repli identitaire et l’autoritarisme ne surgissent pas dans le vide. Lorsqu’un groupe se sent menacé, il tend à « resserrer les rangs ». L’espèce humaine, souvent décrite comme tribale, peut réagir à la complexité par la recherche de certitudes simples.
Face à des transformations rapides – circulation accélérée de l’information, débats polarisés, conflits de valeurs – il devient essentiel de comprendre les motivations de l’autre, y compris lorsqu’elles dérangent. Une posture de supériorité morale ne suffit pas : l’enjeu consiste à analyser ce qui pousse au rejet, puis à renforcer les défenses démocratiques contre la manipulation.
« Pas avec mon argent » : le rôle de l’État en question
Une objection revient souvent : chacun peut penser et s’exprimer librement, mais sans financement public. Cette position renvoie à une conception ultra-libérale, voire libertarienne, de l’État : limiter son rôle au strict minimum.
Une autre conception affirme au contraire l’existence de missions essentielles : éducation, culture, et plus largement formation du citoyen. Dans ce cadre, la culture participe de l’éducation au sens large : elle développe la capacité de jugement, rend possible la nuance, et entretient l’espace du débat.
Supprimer l’intervention publique en matière culturelle produirait un effet mécanique : seuls les publics disposant de moyens financiers auraient accès à certaines formes de création. Or, la création comporte un risque : un spectacle, une œuvre, une recherche artistique peuvent échouer. Sans soutien, une grande partie de ce qui n’est pas immédiatement rentable disparaît.
L’enjeu n’est donc pas de définir une « vie bonne » imposée par l’État – notion qui exige une prudence extrême –, mais de garantir les conditions d’un débat pluraliste, non endoctriné, où chacun peut construire sa propre conception de la vie bonne.
Éducation permanente et démocratie : un même combat
L’éducation permanente, portée par des associations et des initiatives collectives, complète l’enseignement. Elle nourrit la démocratie en maintenant vivante la discussion critique, y compris lorsqu’elle critique le pouvoir.
Une démocratie se reconnaît à sa capacité à financer des espaces qui la questionnent. Refuser tout soutien aux voix critiques revient à affaiblir la liberté d’expression et, à terme, à mettre en danger le régime démocratique lui-même.
Spiritualité, lucidité et liberté intérieure
Au-delà des institutions, une exigence traverse la réflexion : rester éveillé, lucide, capable de remise en question. Cette exigence peut se dire en termes de spiritualité, au sens d’une attention à la voix intérieure et d’une liberté face aux dogmes.
« La religion est pour ceux qui dorment, la spiritualité pour ceux qui sont éveillés. La religion est pour ceux qui ont besoin que quelqu’un leur dise quoi faire et qui veulent être guidés. La spiritualité est pour ceux qui font attention à leur voix intérieure. La religion a un ensemble de règles dogmatiques. La spiritualité invite à raisonner sur tout, à tout remettre en question. La religion menace et fait peur. La spiritualité donne la paix intérieure. La religion parle de péché, de culpabilité. La spiritualité dit : ‘Apprend de l’erreur’. La religion réprime tout et dans certains cas, elle est fausse. La spiritualité transcende tout, elle te rapproche de la vérité. La spiritualité trouve. La religion ne tolère aucune question. La spiritualité remet tout en question. La religion est une cause de division. La spiritualité unit. La religion se nourrit de la peur. La spiritualité se nourrit de confiance et de foi. La spiritualité vit dans la conscience. La religion nourrit l’ego. La spiritualité pousse à transcender. La religion est un culte. La spiritualité est la médiation. La religion nous remplit de rêves de gloire au paradis. La spiritualité nous fait vivre la gloire et le paradis ici et maintenant. La religion crée des cloîtres dans notre mémoire. La spiritualité libère notre conscience. »[3]
Préserver les conditions de la critique
La démocratie repose sur des citoyens capables de pensée critique. Préserver la diversité culturelle, soutenir l’éducation et l’éducation permanente, et refuser la réduction marchande de la création constituent des conditions concrètes de cette liberté.
L’enjeu n’est pas d’uniformiser les consciences, mais de maintenir un espace où les différences peuvent se dire sans exclusion, où la critique demeure possible, et où la culture continue d’éclairer le monde plutôt que de le simplifier.
Accès, initiation et contradiction apparente
Une tension apparaît dès que la culture est pensée comme un bien commun : si la culture doit être accessible, comment comprendre l’existence de cercles qui ne s’ouvrent pas spontanément à tous, qui fonctionnent par cooptation, par initiation, par étapes ? L’objection semble simple : l’accès restreint contredirait l’idéal d’universalité.
Cette contradiction n’est pourtant qu’apparente si l’universalisme est compris comme un horizon et non comme un état de fait. L’universel ne se décrète pas ; il se construit. Il se construit par la diffusion de valeurs, par l’exemplarité, par la capacité à faire circuler des idées dans l’espace public, et par la volonté de travailler avec d’autres forces sociales qui poursuivent des objectifs proches. L’ouverture ne se réduit pas à l’élargissement des portes ; elle se mesure aussi à la manière de sortir du quant-à-soi, de dialoguer, de coopérer, d’accepter la critique et de contribuer à un progrès commun.
Dans cette logique, l’important n’est pas que chacun appartienne à une structure donnée, mais que les valeurs de liberté de conscience, de tolérance et de critique deviennent plus largement partageables. La question de l’adhésion devient secondaire si les idées percolent, si elles inspirent des pratiques éducatives, associatives et citoyennes, et si elles renforcent les défenses démocratiques.
Liberté de conscience et tolérance : un rôle d’entraînement
La liberté de conscience constitue un point de bascule : elle autorise la pluralité des convictions sans exclusion. La tolérance, entendue comme capacité à vivre avec des opinions différentes, ne se confond pas avec l’indifférence ; elle suppose un cadre où la discussion demeure possible, où l’argumentation remplace l’anathème, et où la critique n’entraîne pas la mise à l’écart.
Dans un contexte de polarisation, ce rôle d’entraînement devient crucial. Il ne s’agit pas de se poser en détenteur d’une morale supérieure, mais d’agir comme une conscience parmi d’autres, et de rejoindre des alliances civiques capables de défendre les mêmes principes. La démocratie ne progresse pas par l’entre-soi, mais par la capacité à faire converger des forces diverses autour d’exigences communes.
La guerre culturelle : reconnaître les signes sans céder au fantasme
Parler de « guerre culturelle » ne revient pas à imaginer un complot omnipotent. Il suffit d’observer des tendances lourdes : attaques contre la liberté d’expression, remise en cause de l’autonomie des universités et de la recherche, pressions sur le langage, tentatives d’invisibilisation de certaines catégories sociales, et réduction de la culture à un produit.
La logique d’exclusion peut prendre des formes multiples : suppression de subventions, délégitimation de la critique, interdiction de mots, mise au pas symbolique. La conséquence est toujours la même : rétrécir l’espace public, empêcher la nuance, et rendre plus difficile la construction d’un jugement autonome.
Dans cette dynamique, la marchandisation joue un rôle central. Elle transforme la culture en marché pur, où ce qui ne se vend pas disparaît. Elle favorise une monoculture de masse, où les formats rapides et émotionnels prennent le pas sur le débat argumenté. Elle installe une hiérarchie implicite : ce qui est rentable devient légitime, ce qui ne l’est pas devient suspect ou inutile.
Comprendre les peurs : la complexité comme déclencheur de repli
La montée des réactions autoritaires ne se comprend pas sans un effort d’empathie analytique. Une partie de la population vit la complexité contemporaine comme une agression : multiplication des codes, circulation accélérée de l’information, conflits de valeurs, sentiment de déclassement culturel. Lorsque les repères se brouillent, la tentation du retour à des certitudes simples grandit.
La réaction tribale – resserrer les rangs quand la menace est perçue – ne doit pas être excusée, mais comprise. Comprendre ne signifie pas approuver ; comprendre signifie identifier les ressorts pour mieux agir. Sans cette compréhension, la critique se transforme en posture, et la posture en impuissance.
L’enjeu consiste donc à donner des outils de décryptage : apprendre à distinguer information et manipulation, argument et slogan, débat et mise en scène. Une démocratie se défend aussi par la pédagogie du complexe.
« Pas avec mon argent » : l’affrontement de deux conceptions de l’État
L’argument du financement public revient comme un couperet : chacun serait libre de créer, de penser, de s’exprimer, mais sans soutien collectif. Cette position repose sur une conception minimaliste de l’État : l’État protège, éventuellement, mais n’éduque pas ; il ne soutient pas ce qui n’est pas rentable ; il ne finance pas ce qui pourrait le critiquer.
À l’inverse, une conception démocratique de l’État reconnaît des missions essentielles : éducation, culture, formation du citoyen, soutien à la création et à la recherche. Dans cette conception, la culture n’est pas un luxe ; elle constitue une infrastructure intellectuelle et symbolique. Elle permet de comprendre, de discuter, de contester, de transmettre.
La conséquence d’un retrait public est prévisible : l’accès se fait par l’argent. La culture devient un bien de consommation réservé à ceux qui peuvent payer. Les œuvres risquées, les expérimentations, les créations fragiles disparaissent, faute de public permanent et solvable.
L’État ne doit pas définir la « vie bonne » à la place des individus. Mais il doit garantir les conditions d’un débat sur la vie bonne : un espace pluraliste, non endoctriné, où les citoyens disposent de ressources pour former leur jugement.
L’économie du non rentable : soutenir le risque de créer
Créer implique une part d’échec. Une troupe, un auteur, un metteur en scène, un chercheur, un artiste prennent des risques. Le résultat peut rencontrer son public, ou non. Or, une société qui ne soutient que ce qui réussit immédiatement s’interdit l’invention.
Soutenir la création revient alors à soutenir le risque : permettre l’essai, l’audace, l’expérimentation. Sans cela, la culture se réduit à une reproduction de recettes. Elle cesse d’éclairer le monde ; elle se contente de l’occuper.
Éducation permanente : une condition concrète de la démocratie
L’éducation ne se limite pas à l’école. L’éducation permanente prolonge et complète l’enseignement : elle anime des débats, produit des outils, organise des rencontres, nourrit la pensée critique. Elle agit au plus près du tissu social.
Une démocratie vivante accepte d’être critiquée. Elle finance même, parfois, des structures qui la questionnent. Cette capacité à soutenir la contradiction constitue un signe de maturité démocratique. À l’inverse, refuser tout soutien aux voix critiques revient à fragiliser la liberté d’expression et à préparer un espace public appauvri.
Spiritualité et lucidité : une discipline de l’éveil
La pensée critique ne se réduit pas à une technique argumentative ; elle implique une discipline intérieure : rester éveillé, écouter sa voix intérieure, remettre en question ce qui paraît évident, refuser la peur comme moteur.
Cette exigence peut se dire en termes de spiritualité, non comme dogme, mais comme lucidité. Elle invite à apprendre de l’erreur, à dépasser l’ego, à préférer l’union à la division, et à chercher une paix intérieure compatible avec la liberté.
Conclusion : défendre un socle commun sans uniformiser
La démocratie ne tient pas seulement à des procédures. Elle tient à une culture du débat, à une éducation du jugement, à une capacité de critique et de nuance. Défendre la diversité culturelle, soutenir l’éducation et l’éducation permanente, refuser la réduction marchande de la création, et préserver la liberté de conscience constituent des actes politiques au sens fort.
Il ne s’agit pas d’uniformiser les consciences, mais de préserver un socle commun : un espace où les différences peuvent se dire sans exclusion, où la critique demeure possible, et où la culture continue d’éclairer le monde plutôt que de le simplifier.
[1] D’après l’émission Regards croisés : quand la culture rencontre la franc-maçonnerie, disponible sur YouTube : https://youtu.be/fgXG4j8oUHs. Avec Daniel MENSCHAERT et Claude WACHTELAER. Présenté par Baudouin DECHARNEUX.
[2] Daniel MENSCHAERT , Culture et franc-maçonnerie, même combat ?, Bruxelles, Éd. F deville, 2025, pp. 79-80.
[3] Daniel MENSCHAERT , Culture et franc-maçonnerie, même combat ?, Bruxelles, Éd. F deville, 2025, p. 31.

Informations complémentaires
| Année | 2026 |
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| Thématiques | Autoritarisme, Culture et civilisation, Diversité culturelle, Éducation à la citoyenneté, Éducation permanente, Spiritualité, Tolérance, Universalisme, Éthique et valeurs, Guerre culturelle, Liberté d’expression, Liberté de conscience, Marchandisation de la culture, Pensée critique, Repli identitaire |








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