Considérations sur l’imaginaire des langues

Raymond Renard

 

UGS : 2016010 Catégorie : Étiquette :

Description

Introduction. Importance de la langue

Sans tomber dans des considérations trop simplificatrices, rappelons les deux acceptions du mot sacré : l’originelle, disons religieuse, qui « s’oppose au profane comme le divin à l’humain, ou comme le surnaturel à la nature » et la dérivée, disons humaine, qui concerne ce qui a pour nous une valeur absolue, respectant « un ordre premier qui ne saurait être mis en question ».

Ces deux sens vont apparaître dans l’analyse de l’imaginaire des deux langues dont il va être question ci-après : le français et l’arabe.

Rappelons tout d’abord que la langue est l’un des domaines situé au plus près de notre être profond et qui, pour cela, sera considéré par chacun comme de l’ordre du sacré, ou en tout cas, ressenti comme tel. Il n’est pas surprenant, écrit Jean-Marie Klinkenberg, « que nous investissions autant dans notre langue […] que nous la chargions d’un poids symbolique considérable ».

Certes, la langue participe de la culture. Celle-ci intègre les comportements individuels et collectifs, la hiérarchie des valeurs, autant que les structures sociales ou les aspects intellectuels propres à un groupe ou une nation, et l’on sait bien que, dans nos sociétés complexes, l’identité des individus s’enrichit sans cesse des données relatives à son sexe, sa région, son origine, sa profession, sa formation, son statut social, ses relations, ses loisirs…

Dans Les Identités meurtrières, Amin Maalouf insiste beaucoup sur le caractère complexe de l’identité et sur la variabilité des choix qui déterminent la hiérarchie entre les composantes. Mais s’il est une des appartenances qu’il place à part, c’est bien celle de la langue, car elle est, dit-il,

« presque toujours l’une des plus déterminantes. Au moins autant que la religion […]. Si les Israéliens forment aujourd’hui une nation, ce n’est pas seulement en raison du lien religieux […], c’est aussi parce qu’ils ont réussi à se doter, avec l’hébreu moderne, d’une véritable langue nationale […]. On n’aurait pas besoin de longues démonstrations pour constater qu’un homme peut vivre sans aucune religion, mais évidemment pas sans aucune langue. Une autre observation, tout aussi évidente, mais qui mérite d’être rappelée dès que l’on compare ces deux éléments majeurs de l’identité : la religion a vocation à être exclusive, la langue pas […]. »

Amin Maalouf justifie plus loin son rapprochement :

« À partir de cette comparaison lapidaire entre religion et langue, je ne cherche pas à établir une primauté, ni une préférence. Je voudrais seulement attirer l’attention sur le fait que cette langue a cette merveilleuse particularité d’être à la fois facteur d’identité et instrument de communication [souligné par moi]. Pour cela, et contrairement au souhait que je formulais s’agissant de la religion, séparer le linguistique de l’identitaire ne me paraît ni envisageable, ni bénéfique. La langue a vocation à demeurer le pivot de l’identité culturelle, et la diversité linguistique le pivot de toute diversité. »

Mais il ne faudrait pas négliger tout le monde de l’imaginaire.

En matière de jugement sur les langues, la subjectivité pèse d’un poids considérable. Et à l’évidence d’un poids très important lorsqu’il s’agit de langues de grande diffusion, comme le sont, entre autres, le français et l’arabe. Ces langues, dans l’imaginaire de certains peuples et à certaines époques, avec les fluctuations inhérentes à l’évolution socio-géo-culturelle, sont censées porter des valeurs particulières, ce qui peut conférer un certain prestige, susceptible de favoriser leur expansion et aussi, comme support inconscient parfois, la diffusion de ces valeurs. Elles deviennent alors, pour certains, une véritable langue d’appartenance à laquelle ces peuples voudraient s’identifier.

1. Le français

1.1. Une sacralisation par l’imaginaire

Dans mon Éthique…, j’ai présenté le français comme la langue portant les valeurs exprimées par la symbolique émancipatrice du siècle des Encyclopédistes – l’esprit des Lumières – qui fut aussi l’époque de l’hégémonie politique et culturelle de la France. En ces temps-là, les plus grands esprits étaient invités, qui à la cour de Frédéric II de Prusse (D’Alembert, Voltaire), qui à celle de Catherine II de Russie (Diderot) : on y traitait de liberté, d’égalité, de tolérance, de justice, de respect des droits de la personne, de démocratie, du sens du bien général, de la chose publique…

Au point qu’aujourd’hui, après deux siècles de cette hégémonie, ces valeurs ont marqué la réflexion de millions et de millions d’hommes et de femmes répandus sur toute la surface de l’univers, parce que, transcendant toutes les sociétés et, dès lors, reconnues universelles, elles peuvent désormais être portées par toutes les langues.

L’esprit des Lumières aura ainsi imprégné la culture politique, philosophique et morale des gens qui pensent, quelle que soit la langue dans laquelle ils pensent ! Aussi, Tzvetan Todorov n’hésite-t-il pas à affirmer que « les Lumières ont engendré l’Europe, et réciproquement ».

Bref, il n’est nul besoin d’être francophone, désormais, pour adhérer aux valeurs portées dès l’origine par le français (certaines d’ailleurs, – la liberté, la tolérance, pour ne citer qu’elles, – étaient venues d’Angleterre). Mais pour eux, quel enchantement de constater que la puissance temporaire (elle l’est toujours) d’une nation ait pu permettre la diffusion autour d’elle des valeurs majeures que portait sa langue ! (Et pour les intellectuels, quelle déception aussi de devoir constater que l’empire d’aujourd’hui n’aura finalement engendré qu’une pitoyable « macdonaldisation » culturelle !).

Voilà pour la langue française, sa portée et sa représentation dans l’imaginaire individuel et collectif.

1.2. Effets pervers de cette sacralisation

L’instrumentalisation étatique de la question ne pouvait manquer de déboucher sur deux effets pervers de cette forme de sacralisation.

1.2.1. Survalorisation de la langue

Le premier concerne les valeurs que portent la langue française, certes. Or, les valeurs portées par une langue ne sont pas inscrites dans cette langue. Avec Henri Meschonnic, évitons donc de confondre « une histoire et une essence ». C’est à l’histoire qu’il faut attribuer la responsabilité de la diffusion par le français des idées de la Révolution. Aucune langue ne peut dès lors s’identifier à l’universalité, au modernisme ou à la démocratie. En réalité, peu importe si la langue en tant que telle porte des valeurs, l’essentiel est de vouloir les porter et les défendre, de trouver dans la langue en partage le fondement d’un projet commun à partager pour le présent et le futur.

En bref, il ne faut pas confondre forme et substance, moyen d’expression et contenu (raison suffisante pour ne pas séparer l’enseignement de la littérature de celui de la langue).

1.2.2. Conservatisme normatif

Il faut aussi parler du conservatisme normatif qui caractérise le français depuis ses origines. Klinkenberg le lie à une conception essentialiste de la langue, alors que les enjeux sociaux justifient qu’elle soit vue sous ses aspects existentiels.

Dans un ouvrage assez caustique, Claude Duneton constatait que « la France est le seul pays en Europe, et peut-être au monde où les quatre cinquième de la population ont changé de langue depuis cent ans ». Il dépeint le français comme une langue élitiste, qui n’a cessé de bénéficier depuis sa « mise en pot », telle une fleur, des soins attentifs d’une intelligentsia toujours proche du pouvoir. Cet « effet de serre » fait que « le français que nous avons hérité est bel et bien impopulaire ». La seule façon d’enrayer le mal serait d’enseigner le français d’une manière efficace, mais

« nous nous heurtons, en France même, à des difficultés parfaitement identiques à celles que rencontre l’enseignement du français dans le monde. Nous sommes même à la source des problèmes ! [avec une] langue scolaire, pratiquement tenue à part et en dehors de la langue vivante, […], carcan dont il faut se défaire au plus vite, du reste, une fois les diplômes acquis. Il [faudrait] des normes qui ne donnent pas aux gens l’impression d’apprendre une langue morte, qui n’existe que dans les livres d’école, et ne correspond pas à la langue effectivement employée dans la vie courante ».

Manifestement, les puristes devraient davantage se préoccuper de défendre les locuteurs plutôt que la langue.

Le conservatisme normatif n’est pas seulement préjudiciable aux points de vue social ou politique : il prive la langue des enrichissements apportés par les francophones extra-hexagonaux, devenus majoritaires en francophonie… Si l’on ne comprend pas en France que l’internationalisation impose le partage des responsabilités en matière de norme et d’apport culturel, les usagers francophones iront chercher ailleurs les mots qui leur manquent.

Sur ce point de la nécessité d’une ouverture normative, le français présente évidemment, comparé à l’anglais ou à l’espagnol, le désavantage d’une insuffisante minorisation de la métropole au sein de l’aire d’expansion de la langue.

En matière de langue écrite, d’autre part, le conservatisme normatif se révèle préjudiciable à la diffusion du français ; il rend son apprentissage moins fructueux et moins efficace ; il accroît le sentiment d’insécurité des locuteurs – même natifs – ; il détourne beaucoup d’étrangers de son étude. La résistance de nombreux francophones de souche à la réforme de l’orthographe – cible majeure – est particulièrement dommageable et inquiétante.

1.2.3. Utopie de la clarté

Et que dire de la réputation de clarté, qui suggère qu’il suffit de savoir le français pour avoir l’esprit clair ? Certes, des usages spécifiques multiples en ont fait la langue diplomatique durant des siècles et en font encore la langue juridique par excellence. Mais Henri Meschonnic nous y invite dans son admirable livre sous-titré « Essai sur la clarté obscure » : évitons de confondre langue et message, « les langues ne sont pas de la nature. Elles ne sont que culture ».

Plus simplement, disons que le français est parvenu à un niveau de normalisation tel qu’il peut permettre à des esprits clairs de produire des messages clairs. Condillac l’écrivait sous une autre forme : « Les langues n’ont d’élégance qu’autant qu’il y en a dans l’esprit de ceux qui les parlent ». Le français est incontestablement reconnu comme particulièrement apte à développer l’esprit critique et à promouvoir la science. Sans doute s’agit-il là, répétons-le, de qualités qui ne sont pas l’apanage de la seule langue française.

1.3. Conclusion : valoriser la spécificité

Fort heureusement, les effets concrets (« profanes ») du caractère sacré de la langue, à savoir l’essentialisme normatif et le nationalisme linguistique ont été balayés, essentiellement par le changement de paradigme qui, à la charnière du millénaire, a substitué à la logique de l’unité celle de la diversité.

Submergé (immergé) dans un espace francophone en voie de formation continue, le français s’est officiellement inscrit dans une stratégie visant au respect du plurilinguisme. Henri Meschonnic le disait en d’autres termes : « la francophonie n’a de sens que si elle est ‘ l’inverse absolu ’ du mythe de Rivarol […] en contradiction avec des valeurs qui ne peuvent être que celles d’une renaissance de la pluralité, d’une ‘ défense ’ extérieure et intérieure de la pluralité ».

En poussant plus avant cette analogie avec la religion, le plurilinguisme bien ordonné pourrait apparaître comme un mouvement, comme un processus de laïcisation des différentes identités par l’altérité. Comprendre l’autre en pénétrant sa langue… Pour mieux comprendre le monde.

Aujourd’hui, le français est certes une langue internationale, mais parlée par des francophones répandus sur les cinq continents, qui ne sont plus majoritairement Français.

Autrement dit, la France n’est plus propriétaire exclusive de sa langue et donc maîtrisant, régentant sa norme. Ceci explique l’assouplissement de celle-ci, d’ailleurs fortement édulcorée dans l’Hexagone, compte tenu de la montée des régionalismes et de l’importance métissante des populations immigrées.

Quel peut donc être le rôle du français ?

Comme je l’ai écrit dans un récent dossier de Toiles@Penser, étant largement diffusé partout dans le monde, sa voie est toute tracée.

Dans tous les pays où il se trouve en contact avec des non-francophones, il peut amener des esprits clairs à produire des messages clairs dans leur propre langue. Il peut ainsi participer à la transformation des valeurs universelles qu’il porte, celles-là même qui transcendent les cultures.

Il semble bien d’ailleurs que la politique culturelle française ait pris cette voie d’une relation entre les langues, qui dote le français d’une fonction médiatrice. C’est tout profit pour le « vivre ensemble » et pour l’« humanisation de la mondialisation », objectif de la « stratégie à moyen terme » de l’Unesco !

2. L’arabe

Tentons à présent un parallèle avec le français, à partir des traits les plus significatifs de la représentation de l’ensemble culturolinguistique et religieux arabo-musulman, qui apparaissent aujourd’hui à l’Occidental curieux, d’esprit ouvert, pacifique et humaniste.

2.1. La Grande Tradition

L’arabe n’a pas manqué, lui non plus, de rayonner, – et très vite, – bien au-delà de son champ oriental originel.

En Occident, à la différence – on ne saurait trop le souligner – du champ musulman, la seule évocation du monde arabe renvoie systématiquement à la grande période classique qui s’étend du VIIe au XIIIe siècle, qui a fait de l’islam d’alors une puissance économique, et surtout culturelle, dominante.

Caractéristique majeure de cette époque remarquable : son atmosphère de grande tolérance religieuse qui favorisera les regroupements et le brassage d’intellectuels et de savants des trois religions du Livre, Juifs, chrétiens, musulmans. « Il y a dans l’histoire de l’islam dès ses débuts », écrit Maalouf, « une remarquable capacité à coexister avec l’autre ».

Ce pluralisme culturel allait permettre le développement, pour le progrès de l’humanité, d’une civilisation exceptionnelle, par le cumul harmonieux des acquis scientifiques et spirituels.

À cette époque, l’arabe, déjà fixé, était devenu la langue des intellectuels dans un espace qui, de la Perse et de l’Arabie, englobait une grande partie du Levant, toute la Méditerranée africaine et l’essentiel de la Péninsule ibérique (Al Andalûs).

Et surtout, l’arabe véhiculait une culture réputée comme l’une des plus riches au monde.

Schématiquement, deux types d’œuvres peuvent être distinguées dans ce substantiel ensemble.

D’une part, celles relatives au Coran, liées à l’approfondissement de la doctrine et écrites principalement par des théologiens et des juristes, soucieux de doter la religion de recueils exprimant les droits et les devoirs des croyants, mais aussi par des penseurs et des philosophes en recherche d’une réponse aux grandes questions. Comme le souligne Arkoun, la pensée arabe « a eu, avec le Coran, un départ fulgurant. Le Livre a ouvert des horizons si vastes, introduit des thèmes si denses, utilisé des moyens d’expression si exceptionnels qu’aujourd’hui encore il offre aux penseurs et aux chercheurs scientifiques d’inépuisables sujets à exploiter ».

D’autre part, on trouve d’innombrables ouvrages liés au substrat culturel des penseurs et des savants de l’Antiquité, indienne, latine et surtout grecque, qu’il fallut commenter, interpréter, revisiter, transmettre…, après les avoir traduits, en arabe d’abord, jusqu’au IXe siècle. Les IXe et Xe siècles furent ceux des traductions, souvent faites par des chrétiens à la demande de mécènes musulmans. Dans les bibliothèques richissimes où s’accumulaient des ouvrages venus de partout (de Bagdad, notamment), on traduisait en tous sens : du grec au latin ou à l’arabe, de l’hébreu à l’arabe ou au latin, du syriaque ou de l’arabe vers le latin… Citons Roshdi Rashed :

« À partir du IXe siècle, la science avait l’arabe pour langue, et celle-ci a pris, à son tour, une dimension universelle : ce n’est plus la langue d’un peuple, mais celle de plusieurs ; ce n’est plus la langue d’une culture, mais celle de tous les savoirs. Ainsi s’ouvrent des voies qui n’existaient point, et qui rendent aisée la communication immédiate entre les centres scientifiques dispersés de l’Asie centrale à l’Andalousie, et les échanges entre les savants. »

Pour la seule Andalousie, qu’il suffise de citer les noms du philosophe médecin Avicenne (XIe siècle), du rationaliste Averroès (XIIe siècle), qui introduiront l’aristotélisme dans le monde chrétien, ou encore celui de l’historien Ibn Khaldoun (XIVe siècle), pour ne pas parler de tous ces savants qui relèvent de l’histoire des sciences (cf. Rashed, op. cit.), et qui furent d’extraordinaires passeurs de ces disciplines, d’authentiques vecteurs de savoirs, dans tous les secteurs : médecine (et notamment l’indienne), mathématiques (invention du zéro), logique, linguistique, histoire, géographie, astronomie, cartographie, zoologie, agriculture, pharmacologie, physique, chimie, gestion publique (n’avaient-ils pas adopté les principes administratifs perses ?)…

L’état des connaissances et de la pensée arabe à la grande époque était considérable. Cela couvrait le champ de la littérature, de la science (déjà expérimentale), de la théologie et de la philosophie… Avec, dans ces derniers domaines, la mise en valeur de concepts tels que la justice universelle, la recherche permanente d’une sagesse pratique, sur le chemin de l’Un…

Tous ces faits sont éclairants, surtout lorsqu’on les situe dans cette période de sept siècles qui correspondent à la dernière partie de notre Moyen Âge. Ils donnent une idée du niveau de tolérance et d’interpénétration des communautés en présence.

Donnée significative, pour le monde arabe : à côté d’une philosophie de tendance mystique, la science marquera une grande indépendance vis-à-vis de la religion, sans comparaison avec sa sujétion plus que millénaire dans la chrétienté (Galilée, condamné à l’abjuration en 1633, réhabilité en 1992).

2.2. La grande amnésie

Les conditions d’un « vivre ensemble » dans l’harmonie interculturelle qui avaient perduré plusieurs siècles allaient, hélas, se trouver bouleversées par ce qu’il est convenu d’appeler les aléas de l’histoire : des dissensions internes, la décomposition en une série de petits royaumes, les guerres fratricides, la violence, les massacres interreligieux, les destructions (Cordoue ravagée en 975), le chaos, la lente Reconquista (Tolède reprise en 1082, Séville en 1248), sans parler de la Peste noire de 1354, faussement attribuée aux Juifs…

Les circonstances, il est vrai aussi, avaient beaucoup contribué à substituer aux siècles de tolérance de la Grande Tradition, une ère de fondamentalisme religieusement partagé.

Les Almoravides, suivis des Almohades berbères arrivés d’Afrique dans la Péninsule, fort surpris du luxe et de la dissolution des mœurs de leurs frères du Nord, étaient plus soucieux de djihad (au sens littéral de « guerre sainte ») que de culture : ils détruisirent les bibliothèques, dont celle de Cordoue, riche de plus de quatre cents mille volumes, et persécutèrent Juifs et chrétiens.

Sauf à Tolède, demeuré jusqu’au XIIIe siècle le foyer européen du savoir arabe, lieu de concentration et d’échange des traducteurs, savants et philosophes, les souverains catholiques rivalisaient d’intolérance, incités à la purification par des papes ulcérés par l’échec des croisades. Le point final à cette purification sera donné en 1609 par un édit royal d’expulsion des Morisques (pourtant convertis, par la grâce des arguments de l’Inquisition…).

Pour l’humanité tout entière, – pas seulement pour le monde arabe, – une tragédie.

Avant de basculer dans une longue décadence médiévale, le monde musulman a pu transmettre à l’Occident chrétien un héritage culturel exceptionnel qui allait permettre à l’Europe une sortie du Moyen Âge par une contribution substantielle à l’efflorescence de la Renaissance.

À la fin du XVIe siècle, en effet, l’essentiel du corpus scientifique et culturel arabe était traduit en latin. Tel un fleuve qui s’engouffre dans le sol et qui resurgit ailleurs, il pouvait nourrir la Renaissance.

Pour disparaître de ses lieux d’origine, comme à jamais tari…

On a beau admettre, avec Valéry, que les civilisations sont mortelles, l’effondrement de l’arabo-musulmane, si proche de nous, dans l’espace, dans le temps et dans notre mémoire culturelle, ne peut que nous laisser stupéfaits.

2.3. Sacralisation du Livre

L’arabe écrit était sacralisé : essence même de la religion qu’il portait, il apparaissait à beaucoup intouchable, sauf à servir ceux et ceux-là seuls appelés à l’encenser.

Force est de l’admettre : aujourd’hui, le champ islamique se caractérise plutôt par une toute-prégnance du fait coranique.

Voici comment Malek Chebel, dans son Dictionnaire amoureux de l’Islam, explique cette sacralisation.

« La poésie est une prière […]. Pendant plusieurs siècles, les Arabes n’eurent que cette religion-là, […] ; le Coran devint le poème par excellence, la langue pure avant quoi rien ne fut jamais conçu (Coran XXVI, 195). C’est ce privilège du Verbe que le Coran revendiqua, comme une fonction de sa sacralité et une part invisible du mystère divin (i’jaz). La poésie devint elle-même la ‘ Révélation ’ » (Tanzil).

Sans doute la poésie arabe s’était-elle, en ses premiers siècles, caractérisée par des trouvailles issues de l’exigence conventionnelle d’une versification compliquée, – comme la nécessité pour chaque vers d’offrir un sens complet. Ceci impliquait une technicité et une imagination extraordinaires, et la prose s’était très tôt trouvée modelée par le langage du Coran, lui aussi très codifié, très normé, tant en grammaire, qu’en lexique et même en rythme, car mémorisé dans le respect d’une psalmodie fixée.

Mais ces traits formels n’avaient nullement freiné l’enrichissement de la pensée qu’avait favorisé la fréquentation des auteurs grecs, notamment par la pratique de formes éprouvées de raisonnement et de conceptualisation. Le fait coranique s’en était parfaitement accommodé.

Le mouvement d’islamisation des dernières décennies devait déboucher sur une sacralisation accrue de la langue, au détriment de sa fonction communicative et de son rôle transculturel.

Pour les musulmans du monde entier, – nombreux, rappelons-le, dans l’espace francophone, – arabophones ou non, l’arabe exprime surtout la langue de Dieu.

Moins d’un arabophone sur trois peut lire l’arabe coranique dans le texte. Cette situation est comparable à celle des chrétiens ou des juifs par rapport aux textes en araméen, en latin ou en hébreu. Et l’écart s’accroît, qui sépare la langue du Coran de l’arabe moderne, celui de la communication entre les différentes régions.

2.4. Causes supposées de ce déshéritement patrimonial

De toutes parts, dans le monde musulman, des voix se font entendre pour échapper à cette sorte d’ascétisme rigoriste qui, en de nombreuses régions du champ islamique a fini par dépouiller une langue aussi illustre de toutes ses potentialités et qui prive des générations entières d’une participation authentique à sa culture profonde.

Malek Chebel voit dans le patrimoine culturel arabo-musulman de la grande époque une source incontestable de renouveau et il refuse de voir dans l’islam l’ennemi du progrès :

« S’appuyer sur un islam positif pour réformer l’autre islam, voilà bien une perspective non seulement joyeuse, mais féconde », écrit-il.

Abdelwahab Meddeb appellait lui aussi ses coreligionnaires à un sursaut nietszchéen qui les éloignerait de leur « ressentiment » pour adopter l’attitude « aristocratique » originelle susceptible de rendre chacun « assez souverain pour prendre la liberté d’être inventeur de son actualisation de la tradition », pour retrouver cette « morale de l’affirmation [de] celui qui éclaire, celui qui donne sans chercher à recevoir », pour retrouver la créativité dans le domaine scientifique. Il recommandait une « poétique de l’entre-deux, de l’interstice », « dans les champs séculiers de l’art, de la poésie et de la philosophie » en vue d’assurer l’intégration du legs islamique aux sources de la pensée et de la création, [chacun choisissant ainsi] les anciens qui lui conviennent pour que dans l’aventure du neuf le vif se saisisse du mort ».

À cette fin, Meddeb suggérait un retour dépassionné vers les polémiques, les controverses, les débats dont s’est nourrie la tradition. Il suffirait d’articuler la reconstitution du sens à partir de ces vestiges « avec la conscience critique moderne pour que s’instaure la liberté d’une parole plurielle, conflictuelle, entretenant le désaccord dans la civilité. Cet esprit critique, ajoutait-il, devrait se saisir de la question juridique ».

D’où le rôle de la traduction dans cette « poétique de l’intervalle et de la traversée. C’est elle qui servira d’intermédiaire entre les langues ». L’écrivain tunisien ne manquait pas de souligner l’impact considérable qu’avait eu sur la langue arabe la traduction de la Bible, en 1850, en un arabe simplifié, non coranique.

Quant à Mohammed Arkoun, pour assurer la primauté de ce qu’il dénommait « l’impensé » (tout ce que la pensée actuelle oblitère de son passé), pour sortir de cet « islam » de plus en plus fantasmé, il appelait les scientifiques au développement de disciplines négligées telles que la linguistique, la sociologie, la psychologie, l’ethnologie, l’anthropologie.

Au fond, les ferments de réformisme décelables après la période de la Grande Tradition n’auront eu que des effets ponctuels. Tout s’est dès lors passé différemment de ce qui a lieu en Occident, où chacun connaît son prédécesseur et s’en approprie, assurant ainsi le progrès des idées et des techniques. Dans le monde arabo-musulman, faute d’une vision distanciée des choses, chacun part d’une page blanche ; il n’y a pas d’effet cumulatif.

S’ils ne réorientent pas la perspective, écrivait Abdelwahab Meddeb, on peut raisonnablement penser que les Arabes, confinés dans le cadre de la croyance islamique, sont destinés à rejoindre les grandes civilisations mortes ; ils trouveront place auprès des Sumériens, des anciens Égyptiens, des anciens Grecs…

Pourquoi ces voix ne sont-elles pas entendues ? Vues d’Occident, les causes relèvent plutôt d’une instrumentalisation politique et/ou religieuse (à laquelle l’Occident n’est d’ailleurs pas étranger).

L’arabe fait débat dans certains pays musulmans, africains notamment.

Dans les pays majoritairement arabophones les plus sécularisés comme ceux d’Afrique du Nord, il devient instrument de cohésion nationale. Des mouvements sont apparus en faveur de la protection de l’arabe et de la généralisation de son usage à toutes les fonctions (administration, éducation, presse, commerce, etc…). Peut-être faut-il en passer par ce nationalisme pour en arriver à la génération d’élites capables de transmettre aux populations une interprétation du livre mieux contextualisée à leur temps. Les effets cohésifs de la langue ne deviennent pervers que lorsqu’ils conduisent à un nationalisme outrancier.

Au Maroc, face aux revendications amazighes, un récent projet de décret (2014) voulait, en présentant l’arabe comme héritage et patrimoine commun, en officialiser l’usage dans l’enseignement, dans les enseignes ou la publicité, etc.

En Algérie, la problématique est analogue, vu l’importance de la minorité berbère, qui pousse au respect d’un trilinguisme avec le français. Khaoula Taleb Ibrahimi estime que les questions idéologiques freinent un développement de qualité. Elle souhaite un « arabe vivant » et estime que l’opposition entre francophones et arabophones « empêchent l’émergence d’une intelligentsia nationale ».

Dans les pays musulmans « francophones » d’Afrique noire, on peut parler d’une certaine sacralisation de l’arabe dans la mesure où l’islam s’est développé dans les premières années de la conquête coloniale, et où l’expansion religieuse a pu être vue comme un phénomène de résistance à la domination du français, conduite par les marabouts. Telle est la thèse de Sambe Bakany, professeur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal. Ce chercheur affirme que la langue des dominateurs symbolisait leur religion : en wolof, « français » se dit « nasaran », de nasrânî : nazaréen, chrétien. Il souligne aussi l’influence sur les langues africaines des marchands arabes dont l’impact sur le vocabulaire commercial est patent, comme l’est d’ailleurs celui de l’islam sur le lexique religieux. En outre, des textes dans les langues locales (ajami, par ex.) ont été transcrits dans un alphabet arabe adapté. Pour Sambe Bakary les peuples sont « peut-être moins conscients des effets de cette autre domination incorporée », qui exercent cependant « une forte influence sur les cultures locales ».

Le chercheur sénégalais pense en tout cas que le caractère sacré de l’arabe en tant que langue et civilisation est un trait déterminant à prendre en considération dans le débat sur le rapport de l’Africain à l’islam. L’impact identitaire serait plutôt une « adaptation sociologique », « appropriation de la religion, adaptée à leur milieu, réponse à leur demande de sacré ». Et, avec Ekuwe Adanu, il s’accorde sur l’ « assimilation critique », sorte de « réinterprétation du dogme » par rapport aux besoins locaux.

En conclusion, Sambe Bakany voit l’apport de l’arabe comme un enrichissement de l’identité musulmane d’Afrique noire, avec des implications dans la construction de solidarités transnationales. « Le continent noir a su produire une expression propre de l’islam basée sur les valeurs de tolérance et de coexistence pacifique ».

On le voit, en Afrique noire, le type de « sacralisation » touche moins la langue (ici dessessentialisée) que la religion, – et le processus de foi se développe dans le respect de la liberté de l’autre.

Sacré – Conclusion

Si, communément, le sacré est le contraire du profane, nous ne pouvons confondre les deux sens qui s’opposent violemment aujourd’hui : le sens originel d’absolu rapporté au divin et le moderne, d’absolu centré sur l’humain.

Rapporté à la langue, ce dernier sens est évidemment, pour la majorité d’entre elles, celui qui convient. En effet, la langue a une valeur identitaire capitale pour beaucoup, au point qu’elle tend à un essentialisme devenu, en français, par exemple, dérisoire par son élitisme social, son utopie de la clarté et un conservatisme normatif nuisible à l’apprentissage.

Du point de vue géopolitique, l’orientation prise par l’Organisation de la francophonie d’une ouverture sur le respect de la langue maternelle dans un plurilinguisme d’ouverture, dote le français d’une fonction relationnelle destinée à enrichir chacune des cultures en contact par le partage de leur spécificité.

Le cas de l’arabe laisse perplexe le profane linguistique.

Vecteurs d’une civilisation extraordinaire du VIIe au XIIIe siècle, authentiques « Premières Lumières » du patrimoine de l’humanité, les arabo-musulmans nous ont transmis la richesse de l’Antiquité grecque et moyen-orientale et ainsi préparé la Renaissance, elle-même source de nos Lumières. Hélas, des raisons historiques ont substitué à la Grande Tradition une longue amnésie.

On peut à l’évidence constater que, pour des raisons historiques, il est considéré, surtout dans les États arabophones, comme divinement sacré. Il en est résulté une diffusion plus large, grâce à celle de la religion, mais cela a aussi eu pour conséquence un essentialisme fort réducteur au plan culturel, déplorable du point de vue du patrimoine mondial.

L’absolu (à ne pas confondre avec le sacré) est un danger majeur pour une société interculturelle, car il y substitue le conflit à l’harmonie, la concurrence à la convivialité ; en outre, véritable encadrement de la pensée, il occulte toute possibilité d’enrichissement de la différence. Interdisant le progrès culturel par le métissage, il favorise le repli sur soi ou l’exclusion. Il entrave la mutabilité naturelle des religions et contrarie leur évolution.

Mon espoir est en effet que les méthodes de contextualisation et de désabsolutisation des textes présumés « révélés » parviennent, dans l’intérêt même des religions concernées, à les élever de la lettre à l’esprit, pour le plus grand profit de la paix dans un monde pluriel en quête d’humanité.

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Année

2016

Auteurs / Invités

Raymond Renard

Thématiques

Ambitions de la laïcité, Français, Langue, langages et démocratie