Complexité, identité, fraternité, citoyenneté

Marcel BOLLE DE BAL

 

UGS : 2007034 Catégorie : Étiquette :

Description

« Nous avons besoin, pour poursuivre l’humanisation et civiliser la terre, d’une force communicante et communiante. Il faut un élan, religieux dans ce sens, pour opérer dans les esprits, la reliance entre les humains, qui elle-même stimulera la volonté de relier les problèmes les uns aux autres. »

« La mission de la pensée complexe est de relier. »                 

Edgar Morin

Le CILPEC a pour objectif de relier… : ainsi commence la « convocation » qui nous a été adressée, nous invitant à participer à la présente réunion. Puisque de relier il s’agit, ou encore de « tisser ensemble » (étymologie du terme « complexe »), je me propose, à la demande des organisateurs de notre rencontre, de développer quelques idées personnelles sur une notion qui m’est chère, celle de « reliance » : « démon politique » d’Edgar Morin, selon l’affirmation de celui-ci, elle me paraît se situer au cœur même du paradigme de la raison complexe, cette antithèse de la raison simplifiante, du paradigme de simplification fondé, lui, sur le principe de séparation, de dé-liance. Mais la déliance contemporaine n’est pas que scientifique, elle est aussi sociale, psychologique, cosmique. En réaction contre de tels phénomènes, quatre aspirations de re-liance s’expriment avec de plus en plus d’acuité : des aspirations de reliance à soi (identité), de reliance aux autres (fraternité), de reliance au monde (citoyenneté). En d’autres termes, de reliance psychologique, sociale, culturelle (ou cosmique) et cognitive. Tel est l’essentiel du propos que je compte développer. Au terme de celui-ci, la reliance devrait nous apparaître – du moins je l’espère – comme un enjeu social, politique et culturel majeur pour nos sociétés en devenir. Mais également un enjeu scientifique de première importance : la reliance des idées et des disciplines – c’est-à-dire la pensée complexe – constitue, elle, une démarche cognitive essentielle pour aider à la solution des problèmes sociopolitiques ainsi soulevés. Ce qui ne nous dispensera pas, dans le cadre de cet atelier consacré à l’« éthique » de la complexité, de nous interroger sur deux dimensions de celle-ci : l’éthique de reliance et l’éthique de la reliance.

La société raisonnante : un système socioscientifique de division et de déliance

Un trait me paraît fondamental pour décrire notre société : il s’agit d’une société de raison, qui fonde son développement sur le recours à la raison, à ce qu’elle croit être rationnel et/ou raisonnable. En se sens, elle peut, me semble-t-il, être qualifiée de société raisonnante, de même que l’on baptise « folie raisonnante » un délire appuyé sur des raisonnements (Robert). Parmi ces « raisonnements » fondamentaux, il en est un qui nous est inculqué depuis notre plus jeune âge, sous forme de norme culturelle prégnante : diviser pour maîtriser, pour dominer. « Diviser pour comprendre » nous a enseigné Descartes, « division pour produire » en a déduit son disciple Taylor, faisant en cela écho au « diviser pour régner » conseillé par Machiavel à son Prince ; par référence à la théorie des systèmes socio-techniques, nous pouvons décrire cette société « raisonnante » comme un système socioscientifique de division et de déliance, composé de deux sous-systèmes avec leurs dynamiques propres, mais étroitement interconnectées : un sous-système scientifique et un sous-système social.

Le sous-système scientifique est articulé autour du principe de la raison simplifiante (Morin), paradigme de la science occidentale classique qui implique quatre clivages cruciaux : entre recherche fondamentale et recherche appliquée, entre le chercheur et les structures sociales qu’il étudie, entre concepteurs et exécutants d’une recherche, entre les instances internes à la personne du chercheur (sa personne privée, sa personne professionnelle, sa personne civique). Ce modèle rationaliste de la recherche scientifique tend, en particulier dans le domaine des sciences humaines, à produire une connaissance atomisée, parcellaire, réductrice, à creuser un profond fossé entre savoir théorique et savoir pratique : il crée de la déliance cognitive.

Le sous-système social, produit, reflet et complément de ce sous-système scientifique, se nourrit d’un certain nombre de rationalisations déliantes, c’est-à-dire de « rationalisations » techniques, économiques, sociales et culturelles (industrialisation, organisation, production et consommation de masse, organisation « scientifique » du travail, bureaucratisation, marketing commercial et politique, etc.) qui entraînent de la déliance sociale, une rupture des liens sociaux, en effilochement du tissu social, une désintégration communautaire (dislocation des « groupes sociaux primaires » ; la famille, le village, la paroisse, l’atelier…). Cette déliance sociale s’accompagne d’une déliance psychologique (la fuite de soi, pris que l’on est par les frénésies de la production et de la consommation… ou par l’épreuve du chômage) et d’une déliance culturelle ou cosmique (le repli sur soi, la fuite du monde et de l’engagement politique).

Au-delà de la société raisonnante : pour un système socioscientifique d’alliance et de reliance

Libérés de la nature par l’usage de la raison et de la science, nos contemporains deviennent prisonniers de leur culture rationaliste et scientifique. De plus en plus reliés par leurs techniques – la voiture, la radio, la télévision, le téléphone, la chaîne, l’ordinateur, internet – ils le sont de moins en moins par les structures sociales. La spécialisation scientifique se prolonge dans le travail en miettes, la famille en lambeaux, le village en ruines. Désintégration atomique et désintégration communautaire ne sont que les deux faces d’un même phénomène. Surgit alors des profondeurs du corps social une aspiration profonde – dont la revendication écologique constitue une manifestation d’avant-garde – à un renouveau de reliance, à une revitalisation des liens sociaux détruits, à de nouvelles alliances entre l’homme et la nature, entre les sciences et les citoyens, à une société (réellement) « raisonnable », c’est-à-dire, si nous ouvrons à la fois le dictionnaire et nos oreilles, « douée de (vraie) raison ». Sous la forte pression de cette aspiration, d’importantes mutations des deux sous-systèmes sociétaux sont en gestion.

Les mutations du sous-système scientifique sont marquées par le souci de plus en plus évident d’un travail de reliance cognitive, qui se manifeste à la fois dans le champ des sciences dites « exactes » et dans celui des sciences dites « humaines ». Dans le champ des sciences de la nature, Ilya Pregogine et Isabelle Stengers plaident en faveur d’une Nouvelle Alliance entre l’homme et la nature, entre l’homme et le monde qu’il décrit, entre système observateur et système observé, entre milieu scientifique et milieu humain ; voire entre les diverses cultures scientifiques. Dans le champ des sciences humaines, Edgar Morin développe un effort similaire pour échapper à la pensée mutilée et mutilante, pour réintégrer le sujet dans le paradigme de la science à la fois par le haut (l’observateur-concepteur) et par le bas (l’observé-conçu) ou, en d’autres termes, pour substituer au paradigme de simplification un paradigme de complexité, pour nourrir celui-ci des ambiguïtés, paradoxes, contradictions et incertitudes rejetées par celui-là. Une telle métamorphose de la science implique donc de nouvelles alliances et reliances : non seulement entre l’homme et la nature, entre sciences de l’homme et sciences de la nature, mais aussi entre les diverses sciences de l’homme (sociologie, psychologie, économie, histoire…), entre science et philosophie, entre théorie et pratique, recherche et action, expérimentation et expérience.

À ces mutations du sous-système scientifique répondent en écho des mutations du sous-système social : le besoin de « nouvelles alliances » dans le champ scientifique correspond à la quête de nouvelles reliances dans le champ social. Les producteurs écrasés par l’anonymat des grandes organisations bureaucratiques, les consommateurs affolés par les tentations de la société de l’hyper-choix, les citoyens perdus dans la foule solitaire partent en tâtonnant à la recherche de nouveaux liens sociaux, expérimentent de nouvelles structures de reliance : communautés familiales, comités de quartiers, boutiques de droit, écoles nouvelles, médecine de groupe, alcooliques anonymes, associations et sectes diverses. Ces aspirations de re-liance concernent des reliances non seulement sociales (reliance aux autres), mais aussi psychologiques (reliance à soi) et culturelles ou cosmiques (reliance au monde). Solidarité, identité, citoyenneté : tels sont les enjeux que vivent intensivement, émotionnellement, les êtres de ce temps ponctuellement rassemblés au sein de foules soudain solidaires lors d’événements comme la venue de Jean-Paul II à Longchamp, les funérailles du roi Baudouin et de la princesse Diana, la grande marche blanche à Bruxelles, le mondial de foot, etc.

La reliance : un quadrige, un quadrilatère ou une boucle ?

Au cœur de la reliance comme enjeu scientifique social, culturel et politique majeur, nous venons de mettre à jour quatre forces à la fois parallèles et convergentes : la complexité (reliance interdisciplinaire, reliance cognitive), l’identité (reliance à soi, reliance psychologique), la fraternité (reliance aux autres, reliance sociale), la citoyenneté (reliance au monde, reliance cosmique). D’où m’est venue l’image du quadrige de la reliance : un quadrige n’est-il pas « un char attelé de quatre chevaux de front » (Robert) et le projet de reliance n’implique-t-il pas une action conjuguée, frontale, complémentaire de ces quatre forces attelées, tirant dans la même direction ?

Puis un doute s’est installé en moi : ne serais-je point en train de succomber à la tentation d’une vision linéaire du devenir, qu’il soit humain, social ou scientifique ? Ne serais-je pas infidèle aux préceptes de la pensée complexe et du raisonnement « en boucle », cher à Edgar Morin ? Si j’entends demeurer fidèle à ce dernier paradigme, ne devrais-je pas plutôt recourir à l’image du quadrilatère, au sein duquel chaque côté interagit avec les autres ? Ou alors reprendre un schéma en boucle cher à Edgar Morin :

À chacun(e) de retenir la métaphore qui lui paraît la plus pertinente…

Consacrons quelques instants à esquisser le portrait des quatre chevaux de notre quadrige (ou si vous préférez les quatre côtés de notre quadrilatère, les quatre aspirations œuvrant en boucle).

Premier cheval : l’identité, cheval de la reliance à soi. C’est une condition indispensable pour pouvoir se relier aux autres et au monde. La reliance à soi est à la fois productrice et produit de l’identité. Pour Edgar Morin, la dialectique de la distanciation de soi et de la reliance à soi constitue l’une des dynamiques essentielles de la construction de l’identité. Il est certes tentant de voir dans cette reliance à soi la dimension psychologique de la reliance. Mais une analyse un peu plus « complexe » révèle que cette reliance à soi est par nature sociale : la reliance à soi est indissociable de la reliance à l’autre. Celle-ci est une médiation essentielle de celle-là, et réciproquement. Comme l’a bien noté Alain Éraly, il importe de sociologiser le rapport à soi : le rapport à soi présuppose le rapport social et il est lui-même une sorte de rapport social (c’est toujours à autrui que je me relie… cet autrui étant le soi à qui ou dont je parle) ? Edgar Morin, comme toujours, élargit les perspectives : plaidant pour une reliance à son idée-force de Terre-Patrie, il nous invite à vivre « cette reliance d’identité fortifiée par l’idée de communauté de destin, en particulier par celle de notre communauté de destin planétaire, avec les problèmes de vie et de mort qui se posent pour tous ». Ici aussi la reliance sociale et la reliance cosmique (surtout celle-ci) ne sont pas loin…

Deuxième cheval : la fraternité, cheval de la solidarité et de la reliance aux autres. La force qui l’anime vient de l’expérience que nos contemporains font de leur société, celle de la foule solitaire, d’une fourmilière d’hommes seuls (Camus) : plus que jamais « reliés », ils le sont essentiellement par des machines (la chaîne, la TV, les ordinateurs, Internet, etc.), non par des relations humaines directes. D’où leur nostalgie de la fraternité, de la solidarité, de rencontres authentiques. D’où le retour des tribus, annoncé et analysé par Michel Maffesoli : la logique de l’identité sexuelle (politique, professionnelle), aux yeux de cet auteur, cède progressivement la place à un processus d’identification à un groupe, un sentiment, une mode. D’où, pour lui, l’émergence des réseaux, de petits groupes, de rassemblements éphémères et effervescents au sein de cette société de masse. Ils révèlent le profond désir, au sein du corps social, de vivre d’intenses émotions collectives, ce qui, à partir du terme grec « aisthesis » (sensation en commun), nous pourrions appeler un phénomène d’ » esthésie » collective. Illustrent cette tendance des phénomènes récents, certes très différents les uns des autres et pourtant similaires dans leur logique profonde, non exempte de contradictions : un million de jeunes agglutinés à Longchamp autour d’un pape dit rétrograde, deux millions de Britanniques pleurant dans les rues de Londres une princesse adultère et divorcée, des millions d’Hindous désireux d’honorer dans un stade de football une humble religieuse, des centaines de milliers de Belges réunis pour dire adieu au roi d’un pays que l’on décrit au bord de l’éclatement… ou, citoyens que l’on disait résignés et amorphes, brusquement transformés en une foule solidaire et fraternelle de marcheurs blancs, à l’appel des parents d’enfants assassinés, les quarante milliards de spectateurs d’un mondial de foot dénoncé comme l’opium du peuple… Il y a de la ferveur et de l’émotion dans l’air du temps des technocrates. Ce qui relie ces immenses rassemblements, c’est la quête de reliances, de l’être-ensemble : dans de telles circonstances, nos contemporains, atomes de cette foule solitaire, se sentent soudain moins seuls, se relient aux autres, mais aussi, à des degrés divers, à eux-mêmes et au monde. La masse atomisée se mue en messe émotionnelle.

Troisième cheval : la citoyenneté, cheval de la reliance au monde. À l’heure où il est de bon ton de gloser sur la dépolitisation des masses, l’émergence de la génération « bof », le rejet général du monde politique, la progression du « cocooning » et du repli sur soi, maints faits récents viennent s’inscrire en faux contre de telles thèses : l’investissement de nombreux jeunes dans des mouvements humanitaires, l’engagement de bénévoles issus de tous les milieux sociaux dans des actions sociales en faveur des plus défavorisés (handicapés, exclus, sans papiers, sans logements, sans familles, etc.), des manifestations de masse riches de sens politiques telles que celles de Strasbourg contre le Front National ou de Bruxelles pour la cause des enfants martyrs. La volonté de défense de la cité (« polis ») n’est pas émoussé ; elle tend à prendre des formes différentes de la politique traditionnelle. Ici gît un énorme réservoir potentiel de reliance citoyenne, articulé autour de la volonté de ne point abandonner aux seuls politiques le soin de gérer le devenir de la cité, du monde… et du petit monde de chacun. Si nous examinons de plus près le cas de la grande marche blanche qui, en octobre 1996, a rassemblé dans les rues de Bruxelles plus de trois cent mille personnes « blanches » (tout de blanc – couleur de pureté – vêtues), que constatons-nous ? Non seulement de la reliance identitaire (beaucoup marchaient pour la première fois dans une telle manifestation… comme le petit enfant qui fait ses premiers pas initiatiques, germes de son identité en gestation), non seulement de la reliance fraternelle (solidarité entre Flamands, Wallons et Bruxellois, entre Belges et immigrés, entre hommes et femmes, entre jeunes et vieux…), mais surtout de la reliance citoyenne (les marcheurs, dans leur grande majorité et sous la sage recommandation des parents d’enfants assassinés, n’entendaient pas renverser le pouvoir, remplacer les responsables politiques, mais plus simplement – et plus efficacement – agir sur celui-là, influencer ceux-ci… bref s’exprimer en tant que citoyens, revaloriser la notion de « citoyenneté »).

Quatrième cheval : la complexité, cheval de la reliance cognitive, intellectuelle, scientifique, voire spirituelle. À bien des égards, il s’agit du maître-cheval, celui qui dirige, exprime et synthétise tous les autres. Car tout progrès de l’identité, de la fraternité et de la citoyenneté débouche immanquablement sur une production et un accroissement de complexité. Et tout cela est généré dans un processus en boucle, en de multiples boucles. Écoutons à ce propos, une fois encore Edgar Morin : « Relier la science et les citoyens, relier les individus atomisés dans la perte des anciennes solidarités, etc., mais aussi relier les connaissances séparées, contextualiser, globaliser, etc. et finir sur la vision cosmique du commencement de ce monde de séparations, dislocations, ruptures, collisions, destructions, où quelques faibles forces ont pu relier noyaux, atomes, former les astres, relier les atomes en molécules, puis ces molécules en macro-molécules, et terminer sur nos besoins de vie – être reliés par l’amitié et l’amour – et nos besoins de pensée… ».

La complexité est l’avenir – et inscrite dans le devenir – de chacune des forces entraînant le char de notre vie. Dans le champ de l’identité : plus celle-ci s’affirme, plus elle se doit d’intégrer les contradictions propres à tout être humain, les paradoxes inhérents à toute existence humaine. Dans le champ de la fraternité : plus celle-ci se vit intensivement, plus elle révèle sa double nature, à la fois fraternelle et fratricide. Dans le champ de la citoyenneté : plus celle-ci et revendiquée, plus elle se heurte aux pesanteurs et contraintes de la vie politique.

Quant à ce champ de la complexité, à la fois extérieur et intérieur à chacun des autres, il nous invite à remettre sérieusement en œuvre le modèle traditionnel, rationaliste et positiviste, de la recherche scientifique dans les sciences humaines en général, dans la sociologie en particulier.

Complexité et sociologie : deux voies de reliance cognitive

La complexité, nourrie et nourrissante du principe de reliance, nous appelle à mettre en œuvre deux modalités originales de travail sociologique : des recherches-actions et des interventions socio-analytiques.

Des recherches-actions : elles ont pour vocation de relier ce que la recherche classique tend à séparer, c’est-à-dire la théorie et la pratique, la recherche et l’action, le psychologique et le social, l’affectif et l’intellectuel, le savoir en train de se concevoir et la réalité en train de se construire. Elles tracent des pistes où pourront s’enraciner de « nouvelles alliances » entre travail théorique et travail pratique, activités de recherche et activités d’aide à la prise de décisions, l’université et les milieux extérieurs, le discours sur la réalité et le concours à l’évolution de cette réalité, entre les diverses sciences humaines (sociologie, psychologie, histoire, économie) dans la mesure où elle implique un travail avec des personnes vivant une histoire particulière au cœur de systèmes socio-économiques spécifiques, entre les sciences de la nature et les sciences de l’homme, dans la mesure où se rejoignent au sein des unes et des autres des préoccupations similaires visant à prendre en compte le système de relations entre investigateurs et investigués. Par leur nature, elles visent à assurer la reliance entre recherche fondamentale et recherche appliquée, chercheurs et objets/sujets de recherche, concepteurs et exécutants d’une recherche, instances internes à la personne du chercheur. Ces nouveaux modes de recherche, outils de mutation scientifique, sont en même temps des outils de mutation sociale : la recherche-action, dans la mesure où elle tend à réduire la distance entre le savoir du théoricien et l’expérience du praticien, se situe dans la perspective du développement des capacités relationnelles et institutionnelles des acteurs sociaux, c’est-à-dire de leur capacité à gérer le devenir des systèmes vivants dont ils font partie. Elle constitue donc un outil susceptible de favoriser la reliance entre acteurs sociaux et leur reliance au produit de leur action sociale.

Des interventions socianalytiques : la recherche-action se profile en effet comme l’instrument de base d’une nouvelle forme de sociologie appliquée, de ce que j’ai proposé de définir comme une socianalyse évolutionnaire. De quoi s’agit-il ? D’un mode d’exercice de la sociologie aux ambitions à la fois scientifiques et cliniques. D’une socianalyse dont le rapport à la sociologie serait de même ordre que celui de la psychanalyse à la psychologie. D’une socianalyse dont le rapport aux systèmes sociaux serait du même ordre que celui de la psychanalyse aux systèmes individuels : les aider à se connaître, à prendre conscience de leurs contradictions internes, à gérer leur devenir. Une socianalyse qui puisse se vouloir et s’affirmer « évolutionnaire », c’est-à-dire respectueuse des capacités et aspirations réelles des membres du système concerné (par opposition à celle à vocation révolutionnaire prônée par Georges Lapassade et son équipe). Il s’agit d’un type d’intervention où le sociologue-socianalyste, par le choix d’une attitude d’« implication contrôlée » (J. Maisonneuve) ou de « distanciation empathique » (E. Morin : se distancer sans s’exclure) s’efforce d’échapper à deux tentations permanentes et contraires : celle d’une distanciation absolue (déliance fonctionnelle) et celle d’une immersion totale (reliance personnelle).

Ce type d’intervention n’échappe pas, nul ne peut l’ignorer, à des choix d’ordre idéologique, déontologie, éthique. À nous d’évoquer maintenant, brièvement, les problèmes éthiques liés à tout politique inspirée par le souci de reliance.

Complexité, reliance et éthique

Pour évoquer les fondements éthiques du recours à l’idée de reliance, il me paraît nécessaire, pour la clarté du débat, de distinguer deux notions : d’une part, l’éthique de reliance, c’est-à-dire une éthique qui place la reliance au centre de son système de valeurs ; d’autre part, l’éthique de la reliance, c’est-à-dire tous les problèmes éthiques posés par les théories, pratiques, politiques et actions de reliance (… et de déliance).

L’éthique de reliance

Une telle éthique tend à faire de la reliance une valeur centrale, fondamentale indiscutable. Sous son égide, l’action visant à créer de nouvelles reliances – psychologiques, sociales, culturelles, cognitives – ou à revivifier d’anciennes reliances distendues, est parée de toutes les vertus. Edgar Morin s’en est fait le chantre le plus convaincant : pour lui, la reliance constitue une valeur à la fois scientifique et sociale, intellectuelle et humaine, cognitive et ontologique, de laquelle l’idée de « communion » n’est pas absente.

Or c’est là que le bât peut-être blesse. Certains se méfient d’une telle assimilation entre les idées de reliance et de communion : n’impliquerait-elle pas une éthique de reliance fusionnelle, synonyme d’aliénation potentielle ? D’autant plus que, complexité oblige, la déliance – elle aussi – paraît pouvoir être érigée en valeur existentielle, du moins dans certaines circonstances : il est de bonnes déliances (celles qui libèrent de liens qui ligotent ou aliènent)… et de mauvaises reliances (celles de foules acclamant les chefs nazis à Nuremberg ou les intégristes iraniens à Téhéran, par exemple). La déliance sociale (une retraite) peut favoriser la reliance psychologique (par la méditation), la déliance cosmique (la mort) peut nourrir la reliance existentielle (des survivants), la reliance cosmique (la méditation transcendantale) peut s’accompagner de déliance sociale (les sectes) et psychologique (l’équilibre mental de la personne).

Pour moi, l’éthique de reliance – du moins dans sa dimension sociale – implique fondamentalement le partage des solitudes acceptées et l’échange des différences respectées (bref l’antithèse de la reliance fusionnelle et de l’idéologie intégriste…). À quoi j’ajouterais volontiers la rencontre des identités affirmées et la confrontation des valeurs assumées, ce qui révèle bien le lien complexe entre les dimensions sociale, psychologique, culturelle et politique de la reliance : en arrière-plan, se profile tout le problème de l’engagement social, communautaire et politique, de la démocratie, de la société civile en tant que structure médiatrice (reliante) entre l’individu et l’État-nation, du mouvement écologiste (la « reliance » pourrait bien constituer le thème majeur de son programme politique : reliance homme-nature, homme-environnement, autres types de reliances entre les hommes, entre les hommes et la cité, les citoyens et la politique, sciences de la nature et action communautaire, etc.).

Une éthique de reliance implique le développement des capacités et des structures de reliance (à soi, aux autres, au monde). Mais aussi, de façon paradoxale (la pensée complexe n’est pas loin !), être accompagnée d’objectifs antithétiques s’inscrivant dans une éthique de déliance : il s’agira dès lors d’envisager la possibilité de favoriser certaines déliances, de développer les capacités de déliance – sociales et spirituelles – des personnes (capacité de se désaliéner, de conquérir son autonomie), de créer des espaces ou des structures où la déliance pourrait cesser d’être subie ou deviendrait source de nouveaux départs (psychologiques, sociaux… ou intellectuels). Une éthique de reliance ne peut faire l’économie d’une éthique de déliance : c’est ce qu’exprime l’expression « éthique de la reliance » dont je me propose d’évoquer quelques dimensions.

L’éthique de la reliance

En réaction contre une éthique de reliance trop univoque, et partant paradoxalement équivoque, il convient de tracer les grandes lignes de ce que pourrait être une « éthique de la reliance » prenant en compte le caractère duel, dialogique et parfois paradoxal du couple conceptuel reliance/déliance.

La question à trancher peut être formulée ainsi : quels problèmes éthiques soulève – sur les plans intellectuels, moral et politique – le recours au concept de reliance, qu’il s’agisse d’interprétation scientifique ou d’intervention systémique… étant entendu qu’il est bien difficile de séparer ces différents plans étroitement liés. Réfléchissons donc à partir de trois pistes, parmi beaucoup d’autres possibles.

Première piste. De la reliance comme réalité duelle et dialogique

La reliance est une réalité duelle : elle inclut, génère – ou suppose – toujours de la déliance. Son unité est une unité « duelle » portant en elle son contraire complémentaire : la déliance. En cela elle est aussi une réalité « dialogique » au sens où l’entend Edgar Morin : « l’association complexe (complémentaire, concurrente, antagoniste) d’instances nécessaires à l’existence, au développement d’un phénomène organisé », « l’unité symbiotique de deux logiques qui se nourrissent l’une l’autre, se concurrencent, se parasitent mutuellement, s’opposent et se combattent à mort ».

Réalité duelle et dialogique, la reliance ne peut être dissociée de la déliance, son double antagoniste et complice : à elles deux, elles forment un couple soumis à des logiques différentes et complémentaires, toutes deux nécessaires à l’existence de la vie psychique, sociale et culturelle, mais aussi à la pratique cognitive de la pensée complexe.

Politiquement, intellectuellement et éthiquement, c’est l’ensemble conceptuel complexe reliance/déliance qu’il convient de toujours prendre en considération.

Deuxième piste. La reliance/déliance, paradigme éthique de l’hypermodernité ?

Selon d’aucuns (Michel Maffesoli notamment), à une modernité construite sur la raison et la déliance serait sur le point de succéder une « postmodernité » valorisant au contraire les aspirations de reliance. En d’autres termes, le paradigme de déliance scientifique et sociale, typique de la modernité, serait invité à céder la place au paradigme « post-moderne » de reliance. Personnellement, je préfère parler d’hypermodernité plutôt que de postmodernité : cette dernière expression laisse entendre, en effet, qu’il existerait un « après » de la modernité, différent et distinct d’elle. Or ceci me paraît éminemment contestable, car plus que jamais la modernité et sa logique de déliance sont à l’œuvre. Il n’y a pas réellement une postmodernité supposant la fin de la modernité, mais une modernité poursuivant son développement dialectique, dialogique : en son sein les excès des reliances techniques génèrent la quête de reliances humaines, les déliances scientifiques appellent un travail de reliance interdisciplinaire. C’est pourquoi je préfère parler d’hypermodernité, terme construit sur le même modèle que ceux d’« hyper-complexité » développé par Edgar Morin et d’entreprise hypermoderne avancé par Max Pages, pour décrire des réalités en gestation au sein même de la modernité, et de sa culture fondée sur une logique de déliance.

En considération du caractère « duel » tant du complexe conceptuel reliance/déliance, que de la notion d’hypermodernité, j’ai envie d’avancer – de façon un peu caricaturale, je le concède – l’idée que, au sein de cette dernière, un double paradigme est à l’œuvre : celui de la reliance pour l’« hyper », celui de la déliance pour la « modernité » toujours active. Le paradigme éthique de l’hypermodernité serait donc celui du couple reliance/déliance.

Ce paradigme éthique refléterait les problématiques particulières des sociétés hypermodernes, marquées par l’éphémère, le mobile, la légèreté, la glisse, le surf, la dilatation de l’espace (chacun potentiellement relié à tous les points du monde) et le rétrécissement du temps (l’intensité du temps présent) : délier des contraintes dysfonctionnelles, relier ceux qui en éprouvent le besoin lucide.

Troisième piste. La reliance, paradigme du secteur quaternaire

Voici une quarantaine d’années, une thèse optimiste connaissait son heure de gloire : celle de Jean Fourastié sur le progrès technique, économique et social, promu au titre de « Grand espoir du XXe siècle » : elle était fondée sur sa théorie des trois secteurs, c’est-à-dire, en gros, le primaire (l’agriculture), le secondaire (l’industrie) et le tertiaire (les services). Ce dernier était censé absorber tous les excédents de main-d’œuvre libérés par l’introduction du progrès technique dans les deux premiers. Un élément postérieur est intervenu, que n’avaient pas prévu les scientifiques d’alors : les « nouvelles technologies » (informatique, télématique, bureautique, etc.) ont envahi à leur tour le secteur des services (la grande distribution, les administrations). Demeure toutefois hors de leur emprise un secteur que, dans le prolongement des thèses de Fourastié, je baptiserais volontiers « secteur quaternaire » : un secteur principalement non-marchand qui prend en charge les personnes en difficultés (handicapés, malades, vieillards, exclus de tous ordres) ou simplement en besoin d’encadrement (jeunes, vacanciers, etc.), s’efforce de recréer des liens sociaux pour ceux qui souffrent d’une rupture ou d’une carence de ces liens, à la suite de diverses logiques personnelles et sociales. Bref un secteur qui place au centre de ses activités la « reliance sociale », la réparation des déliances subies, la mise en œuvre de reliances désirées. C’est en ce sens que la reliance peut apparaître au cœur éthique des projets et des systèmes de valeurs de ce secteur quaternaire.

D’autres enjeux éthiques liés aux stratégies de reliance pourraient être évoqués : la reliance dans ses rapports avec les réalités dysfonctionnelles d’une société « duale », le développement des capacités de reliance (à soi, aux autres, au monde, au savoir) des acteurs sociaux, la reliance comme enjeu politique (éthique de conviction et/ou éthique de responsable), la reliance comme outil convivial (au sens d’Illitch : comme outil maîtrisé par les acteurs et ne les dominant pas, « reliant » et non « liant »). La place et le temps manquent pour développer ces différents points. Je préfère clore ici ces quelques réflexions par un clin d’œil « complexe » et complice reliant prose scientifique et poésie littéraire, sociologie et mythologie.

Hermès, dieu de la reliance/déliance hypermoderne.

En effet, puisque la poésie littéraire, par la simplicité complexe de son expression, peut mieux que la prose scientifique rendre compte des paradoxes, de la complexité de toutes choses, pourquoi ne pas nous engager sur une autre piste, celle de la méditation à partir des symboles et de la mythologie ? À cet égard, le personnage d’Hermès ne constituerait-il pas, tant du point de vue pratique que du point de vue éthique, l’archétype ou le dieu de la reliance/déliance ?

Hermès, dieu des médiations, des passages, des carrefours, de la communication. Hermès messager des dieux, intermédiaire entre les dieux et les hommes, entre les hommes, entre la terre et les enfers. Hermès, dieu des reliances multiples, diverses, essentielles.

Mais Hermès est également le dieu des marchands, des voleurs, des menteurs, des filous. Hermès adepte des déguisements, faiseur d’illusions. Hermès, dieu des déliances derrière sa façade de médiateur-reliant.

Je ne sais si Hermès, dieu des chemins et des transports, était en plus automédon, qualifié pour conduire un char et son quadrige. Sauf aujourd’hui, sans doute, le quadrige de la reliance, le char de la reliance et de son passager clandestin, la déliance…

Hermès, personnage complexe, est aussi dit le dieu des paradoxes et des ambiguïtés. Proche du portier Janus à deux têtes (re)liées, ne mérite-t-il pas, en ces temps de religiosité complexe et d’intégrisme menaçant, d’être honoré avec humour comme le dieu de la reliance hypermoderne, ou, si l’on préfère, comme le dieu de la reliance/déliance.

Et puis le caducée, son emblème essentiel, ne symbolise-t-il pas l’équilibre dynamique des forces contraires, leur intégration autour de l’axe du monde ? N’est-il pas le symbole de l’énigmatique complexité humaine et des possibilités infinies de son développement ?

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Informations complémentaires

Année

2007

Auteurs / Invités

Marcel Bolle De Bal

Thématiques

Humanisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Reliance, Vivre ensemble