Commémorer Jean-Jacques Rousseau

Raymond Trousson

 

UGS : 2012022 Catégorie : Étiquette :

Description

Le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau est un événement fêté un peu partout dans le monde, manière de rappeler que son influence philosophique et politique n’a jamais connu de frontières. C’était aussi l’occasion de multiplier les études sur sa personnalité et son œuvre, et elles auront été nombreuses, échelonnées tout au long de l’année 2012. Une pensée politique qui trouve, aujourd’hui encore, une incontestable résonance, un traité d’éducation qui a inspiré depuis deux siècles toutes les réformes de la pédagogie, un roman qui fut porté aux nues, des Confessions qui fondent le genre de l’autobiographie, des Rêveries du promeneur solitaire qui instaurent le culte de l’égotisme et l’analyse du moi : l’apport de Jean-Jacques Rousseau au monde moderne est considérable. Sa destinée posthume est aussi surprenante que son succès auprès de ses contemporains. 1789 fait de lui son maître à penser, le Contrat social devient l’évangile des révolutionnaires. Au lendemain de la chute de Robespierre, la France accueille au Panthéon « l’homme de la nature et de la vérité ».

La vie même de Rousseau a toujours fait l’objet de commentaires et d’interrogations. C’est ce que se propose à son tour le Rousseau. Biographie qui n’a d’autre prétention que d’introduire à la connaissance d’une personnalité d’exception et à une œuvre multiforme d’une singulière richesse, tandis que la troisième édition de Rousseau propose au lecteur une analyse cette fois détaillée de l’homme et de l’œuvre.

Parmi les écrits les plus fameux du Genevois figure un roman, La Nouvelle Héloïse, qui fut le best-seller du XVIIIe siècle, roman d’amour, mais aussi roman-somme et livre-guide, synthèse aimable des idées de Rousseau qui devient aux yeux de ses lecteurs une sorte de saint laïc et le maître des âmes sensibles qui ramenait à la vertu les cœurs égarés par la passion. Critiqué, parodié, raillé parfois par les professionnels de la critique, victime des sarcasmes de Voltaire, ce grand roman n’en eut pas moins un formidable impact sur le public et une influence qui se fera sentir jusqu’au romantisme. La Nouvelle Héloïse devra son succès à un public dont, pour la première fois, on connaît les réactions spontanées par les lettres d’admirateurs connus, obscurs ou anonymes. Lettres étonnantes, qui ne sont que spasmes et sanglots, délire, larmes de tendresse et de bonheur. Rousseau a eu l’intention de publier ces lettres qu’on trouvera rassemblées dans Lettres à Jean-Jacques Rousseau sur La Nouvelle Héloïse, accompagnées d’un dossier contenant les comptes rendus parus dans la presse de l’époque.

Personnalité complexe et caractère difficile, Rousseau a souvent retenu l’attention de ses contemporains. Et parmi ceux qui l’ont fréquenté, plusieurs ont laissé des témoignages favorables ou critiques. L’un de ceux-ci est le De mes rapports avec Jean-Jacques Rousseau de Jean Dusaulx. Entré en 1770-1771 dans le petit cercle des familiers du philosophe, revenu depuis peu à Paris et qui lui fait mille protestations d’amitié, il n’a pas tardé à s’apercevoir de son comportement singulier. Au lieu d’une confiance réciproque, il observe la méfiance maladive, la suspicion injustifiée que, pense-t-il, Rousseau nourrit à son égard. Peu soucieux des œuvres, Dusaulx s’en tient à une analyse du caractère de Rousseau fondée sur une série d’anecdotes où le personnage est mis en scène et dévoile peu à peu sa nature inquiète, ombrageuse et soupçonneuse, ses procédés tortueux, ses volte-face injustifiées, son hypocrisie, sa dissimulation et sa vanité. Accumulant les détails accablants, Dusaulx livre le témoignage d’un homme déçu dans son admiration, ulcéré par des accusations calomnieuses. Loin des hagiographies fréquentes à l’époque, il brosse le portrait d’un malade, d’un « fou » rusé et pervers, qui lui vaudra de sévères critiques dans la presse contemporaine. C’est que ce portrait d’un maniaco-dépressif atrabilaire et sournois publié en 1798 remettait en question le mythe intangible de « l’immortel auteur du Contrat social », à une époque où l’on tenait à une image susceptible de correspondre à la fonction idéologique que Rousseau avait occupée dans l’imaginaire révolutionnaire.

Souvent peu lu ou mal lu, retraduit ou travesti, Jean-Jacques Rousseau demeure singulièrement présent dans tous les moments de crise où se cherche l’Occident. Dès 1800 et tout au long du XIXe siècle, on se heurte à lui à peu près dans tous les domaines, de la politique à la philosophie, de la métaphysique à la pédagogie. Les politiques le prennent à partie, l’Église le condamne, la droite et la gauche le tire à hue et à dia, comme en témoignent les révolutions en 1830 et 1848 et, en 1878 et 1912, les célébrations des Centenaires.

L’image qu’on se fait de l’homme et de l’œuvre dépend des présupposés idéologiques des lecteurs, en particulier à l’égard à l’égard des événements révolutionnaires dont Jean-Jacques, pour le meilleur ou pour le pire, est tenu pour l’un des principaux responsables. Peu de penseurs et d’écrivains ont connu pareille destinée, car le Contrat social et l’Émile ne sont pas seuls mis en cause. Les Confessions à la fois fascinent et indignent, La Nouvelle Héloïse, qui inspire les créateurs et non les moindres : Balzac, Stendhal ou Sand – jusqu’au milieu du XIXe siècle, est ignorée ou vilipendée par la critique, Proudhon ou Lamartine, Saint-Marc Girardin ou Louis Veuillot, Barbey d’Aurevilly ou Émile Faguet y dénonçant un abîme de perversion et d’immoralité. Du Consulat à la IIIe République, Rousseau s’affirme comme l’une des figures les plus prestigieuses et les plus mobilisatrices des temps modernes. C’est l’histoire de cette réception passionnée et houleuse que l’on trouvera dans Rousseau 1800-1912.

Dès 1765, Rousseau comptait sur une édition de ses Œuvres pour se procurer le pain de ses vieux jours. L’entreprise se réalisa après sa mort, grâce à l’édition la Collection complète par la Société typographique de Genève (1780-1782), mais c’est au XXe siècle seulement que fut publiée, dans la Bibliothèque de la Pléiade, la première édition scientifique de ses œuvres, parue en cinq volumes de 1959 à 1995. Mais sait qu’aucune édition, si soignée et si savante soit-elle, n’est une édition définitive. La recherche ne s’interrompt jamais, l’érudition fait de nouvelles découvertes, les interprétations se multiplient, des archives livrent leurs inédits, des lettres sortent des collections privées. C’est pourquoi, après quelque cinquante années, une nouvelle édition générale pouvait et devait être envisagée.

Signalons donc l’événement capital du tricentenaire : la publication, sous la direction de Raymond Trousson et Frédéric S. Eigeldinger, des vingt-quatre volumes de la nouvelle édition des Œuvres complètes et des Lettres. Un retour scrupuleux aux manuscrits est à la base de ce travail considérable. L’appareil critique, pour les introductions comme pour les notes, tend à éclairer objectivement le lecteur sur l’environnement du texte, se gardant de toute interprétation subjective, sujette aux changements de modes et d’approches. Une vingtaine de collaborateurs, reconnus par le monde scientifique international, ont été choisis en fonction de leur connaissance approfondie de l’homme et de l’œuvre. Ils viennent de Belgique, de France, d’Italie, du Japon, de Suisse et des États-Unis. Dix-sept copieux volumes, illustrés, réunissent tous les textes connus de Rousseau ainsi que nombre d’inédits.

Pour la première fois enfin, les éditeurs ont souhaité adjoindre aux œuvres un complément particulièrement important en rendant plus accessible le Rousseau épistolier, en rassemblant pour la première fois, en sept volumes supplémentaires, environ deux mille quatre cents lettres adressées par Jean-Jacques à quelque trois cents correspondants, complément indispensable à la connaissance et à la compréhension, non seulement de ses écrits et de son évolution, mais des grandes étapes de son existence et des divers aspects de son caractère ainsi que du récit des Confessions. L’hommage que notre siècle devait rendre à l’un de ceux qui ont le plus directement contribué à la fondation de la modernité.

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Informations complémentaires

Année

2012

Auteurs / Invités

Raymond Trousson

Thématiques

Jean-Jacques Rousseau, Littérature, Parcours de vie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses