Chronique d’un cours de philo. Intermède

Hélène VAN CAMP

 

UGS : 2006024 Catégorie : Étiquette :

Description

Le souvenir de la mise à mort du savant Lavoisier reste vivace : c’est surtout son geste de défi à la disparition (il corne la page de son livre avant de monter sur l’échafaud) qui demeure dans nos mémoires, comme subsistent, indissolubles, les témoignages de la Shoah, en Belgique comme à l’étranger.

Aux jeunes générations, il convient de rappeler ce souvenir, pour que la mort ne rôde plus. Mais il faut aussi les mettre en garde contre l’intronisation de l’égoïsme et des faux-semblants, surtout dans les milieux des incroyants, où l’instauration du dieu « Moi » peut engendrer des ravages moraux incalculables. Prenons-y une attention toute particulière !

En cette journée mondiale contre la peine de mort, je me souviens d’Antoine-Laurent Lavoisier qui fut arrêté et condamné à mort au terme d’un procès « révolutionnaire » qui dura moins qu’un jour. Le juge aurait déclaré au moment du prononcé de la sentence : « La République n’a pas besoin d’un savant ».

Nous sommes en mai 1794, en pleine Terreur. Lavoisier sera guillotiné le jour même, en fin d’après-midi. On raconte une émouvante et discrète anecdote au sujet de son transfert de la prison à la place de la Révolution (aujourd’hui, place de la Concorde) où était dressée la guillotine. La voici.

Lavoisier, sur la banquette du chariot qui le conduit au lieu de son supplice, lit un livre de chimie, apparemment indifférent à son sort et aux fort probables huées et crachats, sur son passage, du petit peuple de Paris, que les responsables de la Terreur trompent, mais petit peuple qui jouit déjà ainsi à très bon compte de quotidiens et véritables « reality shows ».

Lorsque le cocher immobilise son ou ses chevaux sur la place de la Révolution, Lavoisier est encore plongé dans sa lecture studieuse. Avant de se lever une ultime fois, il corne doucement le bord de la page où sa lecture s’interrompt définitivement, referme calmement le livre et dépose celui-ci à sa place sur la banquette.

C’est la cinquième tête tranchée cet après-midi du 8 mai 1794, la sienne juste après celle de son beau-père âgé. Le mathématicien Joseph Louis Lagrange dira le lendemain : «  Il ne leur a fallu qu’un moment pour faire tomber cette tête et cent années peut-être ne suffiront pas pour en reproduire une semblable ».

J’ignore si cette anecdote est authentique, mais au fond, ce n’est pas important, car sa leçon vaut tellement plus que la véracité du fait.
Quelle est-elle ?

Bien sûr, le chimiste, élu récemment à l’Académie des Sciences que la Révolution s’est empressée de dissoudre, ne croit pas à sa propre survie lorsqu’il corne la page du livre. Aucun mysticisme dans le geste.

À mes yeux, l’humilité de l’acte voulait signifier, – en ces temps-là d’une terreur qui peut revenir, qui est revenue depuis et qui sans doute reviendra –, qu’il fallait et qu’il faut encore que la chaîne de la connaissance scientifique, rigoureuse et libre de tout a priori idéologique, ne soit pas rompue ou tranchée à l’instar des têtes (pensantes aussi) qui tombaient en nombre à l’époque. Chaîne de connaissance : chaîne de vie.

En ces heures occidentales actuelles et encore heureuses, souvenons-nous de celle (17 heures un 8 mai 1794) où fut mis à mort le savant Lavoisier. Et dans la trace d’une telle anecdote peut-être imaginaire, mais alors à portée « prophétique », méfions-nous de ces faux prophètes intellectuels, ces opportunistes des temps plus ou moins confortables – toujours grâce à la vigilance d’autres qu’eux-mêmes -, et qui osent moquer et fragiliser la rationalité et ses exigences sans laquelle, demain ou après-demain, nous ou nos enfants perdrons à nouveau notre liberté de pensée, autrement dit notre liberté tout court.

Demain, comme chaque année, j’emmène tous les élèves des classes terminales au Musée de la Déportation à Malines, ancienne Caserne Dossin d’où partaient les Juifs raflés sur le territoire belge – avec l’appui de son administration – pour les camps d’extermination. Ensuite, à quelques kilomètres de là, je leur servirai de guide pour visiter le Fort de Breendonk qui, de 1940 à 1944, fut transformé en camp de concentration et de mort. Là, la Gestapo envoyait entre autres les résistants qui résistaient à ses interrogatoires citadins pourtant musclés. Là, en rase campagne, à la merci de chefs barbares, ils parleraient, seraient déshumanisés, seraient vite morts. J’ai appelé la secrétaire de l’école ce matin afin qu’elle insiste auprès des étudiants pour qu’ils s’habillent le plus chaudement possible. On a encore et toujours froid dans cet enfer, même aujourd’hui. La visite durera deux heures, et au micro dans le car, je leur dirai certainement que ce laps de temps ne sera pas agréable, mais que nous, nous sortirons de cet enfer au bout de deux petites heures, vivants, en bonne santé, libres. De retour à l’école en fin d’après-midi, ils auront encore la « chance » de rencontrer un rescapé de Breendonk et d’Auschwitz. Un Juif résistant qui, inlassablement et malgré son grand âge, accepte de venir témoigner bénévolement auprès de la jeunesse actuelle. Ce soir, je l’appellerai pour savoir comment il va, car je sais qu’aujourd’hui même, il se déplace au fin fond du pays pour rencontrer d’autres jeunes… et il a plus de 85 ans.

Demain, je vous assure, sera une journée très importante, chargée et épuisante pour tout le monde et pour moi aussi.

Je me permets une analogie impertinente cet après-midi, après avoir relu tant de témoignages sur l’enfer de Breendonk : Entre le contraste de la dignité de ceux, souvent très jeunes, qui sont morts pour que nous soyons libres et le peu de cas que nous faisons médiocrement aujourd’hui de cette liberté d’une part, et d’autre part, entre le combat d’hommes des Lumières au XVIIIe siècle, parfois également chèrement payé, pour l’accès du plus grand nombre à la connaissance ainsi qu’à sa nécessaire rationalité, et l’attitude de ceux qui aujourd’hui crachent leur mépris sur elle, alors même qu’ils doivent presque toujours leur statut professionnel et social – et jusqu’à leur mépris de la raison – à ces pionniers de la rationalité sans lesquels ni eux ni vous ni moi ne pourrions débattre de nos idées, de nos opinions, de croyance et de mécréance.

Je m’autorise et m’autoriserai encore à polémiquer avec ce genre de propos. Je tiens à préciser qu’il s’agit d’un courant de pensée néo-libéral, pas très éloigné du New Age, et qui désormais, non seulement moque les drastiques exigences de la rationalité, ne se nourrissant que d’une certaine littérature syncrétique (revue « Nouvelles clés », par exemple, d’ésotérisme et de pseudoscience), mais surtout, rejetant les religions du Livre, s’invente une spiritualité « à la carte » individualiste. Là, on se programme uniquement la croyance qui convient à soi-même ! C’est très « New Age » cela même ! Moi qui suis devenue mécréante, j’en arriverais presque à défendre les croyants qui du moins s’inscrivent encore dans une collectivité, et qui du coup doivent un peu mieux tenir compte des autres…

Ce qui me choque au plus haut point dans ce genre de spiritualité occidentale décadente, c’est comment l’individu prime et comment son ego s’est grossièrement mis à la place vacante de « Dieu » qui, au temps de la croyance, portait au moins le poids modeste, mais intense des autres, de tous les trop humbles, de tous les laissés-pour-compte…

En jouant un peu tristement sur la racine du mot « accord », je dirais que hier, on allait vers Dieu par la miséricorde, aujourd’hui, on s’invente son dieu, en tirant sur la théorie physique des cordes et en pur et simple accord avec son sacré « moi-je » !

Si ce n’est pas littéralement « l’ère du verseau » du New Age qui a débuté, l’heure du fast-food de la spiritualité individualiste a bel et bien déjà sonné !

Demain, dans le camp de concentration de Breendonk, je n’oublierai pas de souligner auprès des élèves que des gens, parfois jeunes comme eux, sont morts dans ce béton armé pour la liberté d’autres seulement à venir…

Nous.

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Informations complémentaires

Année

2006

Auteurs / Invités

Hélène Van Camp

Thématiques

Antoine-Laurent Lavoisier, Individualisme, Rationnalité, Shoah

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