Une perte des liens sociaux et moraux

Guy JUCQUOIS

 

UGS : 2020006 Catégorie : Étiquette :

Description

1. La perte du sens et le désarroi social

La « soumission à l’autorité » – pour rappel : comme dans le titre de l’ouvrage de Milgram ! – des règles sociales et morales était indispensable à la constitution et au maintien de groupements humains dès l’époque lointaine des chasseurs-cueilleurs et ensuite avec la sédentarisation et l’avènement progressif de communautés de plus en plus nombreuses. C’était le ciment nécessaire au « bon » fonctionnement de ces ensembles. Il était en effet impératif de pouvoir décider, tant pour chaque individu que pour le groupe en lui-même, ce qui était « bien » et ce qui était « mal », également comment enseigner ces règles à chacun et les faire respecter en punissant les écarts par rapport aux règles collectives. Dans le même mouvement, il importait également que chaque groupe soit persuadé de la primauté des usages et des règles qui étaient les siennes et, par voie de conséquence, la supériorité de ceux-ci sur tous les autres systèmes rencontrés dans d’autres communautés humaines.

L’énorme difficulté contemporaine, particulièrement en Occident, mais progressivement et rapidement partout, consiste dans un abandon de la plupart des règles sociales et morales par de plus en plus d’individus.

Certes, il faut cependant atténuer quelque peu le propos, car nous avons conservé certains éléments de ces ensembles de règles. Il y a d’abord les règles qui représentent des choix nécessaires et qu’on ne peut éluder totalement : c’est le cas de règles élémentaires, par exemple celles qui concernent globalement les soins de santé, ou les manières de circuler, etc. On peut ajouter des dispositifs relatifs à l’agencement des bâtiments et à la construction, etc. En résumé, toutes les dispositions qui nous donnent un cadre de vie, à chacun d’entre nous, sans réellement nous imposer des manières de vivre et des manières de nous comporter et de penser, toutes ces règles ont été maintenues ou aménagées.

2. L’éclatement et le mixage des groupes

Par contre, sinon toutes les règles du moins la plupart de celles qui concernaient nos interrelations, notamment les règles concernant la famille, les couples, les enfants, mais aussi le voisinage ou celles se rapportant au milieu de travail, par exemple, un grand nombre de ces règles ont été parfois abolies ou considérablement modifiées. En résumé, on peut affirmer que nous vivons de plus en plus dans une société largement globalisée qui diffère considérablement des sociétés que nous avons connues ou qui ont été celles de nos parents ou de nos grands-parents.

Le processus décrit ci-dessus s’est apparemment produit « spontanément » (?), en Occident notamment. En fait, il résulte de l’action conjointe de diverses forces ou de diverses circonstances évoquées plus haut. Il apparaît, en effet, mais sous des formes et à des degrés différents, dans toutes les régions d’Europe occidentale. C’est que dans toutes ces régions des phénomènes semblables se sont produits depuis la fin de la Seconde guerre mondiale et plus particulièrement durant les « Trente glorieuses ». Si les effets en sont malgré tout diversifiés selon les lieux, c’est principalement parce que les contextes locaux de départ étaient variables.

L’éclatement des règles sociales et des règles morales provient aussi dans une large mesure du fait de l’introduction massive de différents contingents d’immigrés en provenance, dans un premier temps, des pays européens méridionaux, Italiens d’abord, Espagnols et Portugais ensuite, puis grecs, maghrébins et turcs ensuite, sans oublier les populations subsahariennes ou d’Extrême-Orient. Tous ces contingents immigrés ont contribué par les apports d’éléments culturels distincts à réduire la prégnance des règles sociales et des règles morales dans chacune des régions où ils s’implantèrent.

En effet, les divergences formelles ou de fond entre les règles de chacun de ces groupes et celles des milieux d’accueil ont entraîné soit des raidissements des deux côtés, autochtones et immigrés, chaque communauté renforçant le respect de ses propres règles, soit, et le plus souvent avec le temps, un renforcement des abandons progressifs des règles traditionnelles.

3. Les populismes et la difficulté de gouverner

Après  plusieurs  décennies,  on  peut  constater  l’apparition  d’une « culture pidginisée » qui émerge partout dans les territoires des pays d’Europe occidentale. Nous entendons par ce terme une culture hybride, mais largement commune à tous ces pays, mais dont la caractéristique principale serait que cette culture semble ne plus être rattachée, nulle part, à aucun système de règles sociales et de règles morales. Il demeure sans doute dans la conscience des citoyens de ces régions le sentiment que leurs comportements continuent à être régis par des appréciations sociales et morales, alors que leurs notions du « bien » et du « mal » ne paraissent plus être réellement incarnées dans des attitudes et des actes concrets avec lesquels elles seraient en accord. Ces individus font le plus souvent « comme si »…

La perte générale des règles sociales et des règles morales et de l’adhésion des personnes à celles-ci a entraîné, outre l’affaiblissement des sentiments d’identification à une région et de patriotisme régional ou national, des difficultés croissantes dans chaque pays pour répondre aux attentes des populations. Cette évolution a suscité, à des degrés divers, mais partout, des difficultés de plus en plus grandes à gouverner, puisque les correspondances indispensables entre les règles sociales et morales des dirigeants et celles du peuple dont ils ont la gouvernance se sont estompées. Il y aurait là, selon nous, une des principales causes du développement des populismes tels qu’ils sont apparus en de nombreux endroits.

Les masses actuelles acceptent de manifester ou de saccager ensemble. Les individus se retrouvent notamment dans les « Gilets jaunes » dont ils partageraient les combats et les volontés. Cependant, s’il leur est si difficile et de fait apparemment impossible de s’entendre et de proposer des solutions réalistes communes, c’est probablement que leur union ne repose que sur une colère commune issue de leur profonde insatisfaction et de leur inquiétude de ne pas être capables d’avoir des projets réalistes communs. D’où la tentation du chaos, qui n’exige pour aboutir pas autre chose qu’une hargne et une colère communes.

Ceci est une pipe et je suis seul au monde

1. Une métamorphose des règles

La nécessité absolue se manifeste pour nos sociétés occidentales – et peut-être en est-il de même partout dans le monde… – de se transformer en renonçant définitivement à des règles devenues globalement obsolètes et inefficaces, mais traditionnelles, qu’un pourcentage toujours décroissant des populations continue d’observer, et de les remplacer par de nouvelles règles, mieux adaptées aux conditions concrètes actuelles.

Mais, au fait, quels seraient concrètement les obstacles à cette nécessaire métamorphose ? Où résident les difficultés qu’il faudrait lever pour dépasser les obstacles actuels ? La première difficulté est du même ordre que celle qui s’oppose à l’expansion de l’usage de l’espéranto au détriment des langues nationales. À part pour quelques convaincus, il n’y a pas d’exemple de personnes délaissant définitivement leur langue naturelle au profit d’une langue artificielle, même s’il existe, isolément, quelques convaincus qui luttent désespérément pour en répandre, malgré tous les obstacles, l’usage courant. De même, nous ne connaissons aucun exemple d’une société qui ayant évacué toutes ses règles sociales et toutes ses règles morales, aurait construit des systèmes pratiques et novateurs au lieu et place des systèmes traditionnels hérités de leurs prédécesseurs. Dans l’attente d’un très hypothétique miracle qui mettrait en avant une langue et une culture qui remplaceraient avantageusement celles que nous connaissons encore aujourd’hui, quelle serait la situation actuelle et future dans les pays de l’Europe occidentale ?

Un second obstacle est plus subtil et ressortit probablement au domaine de l’inconscient. Comme nous l’avons déjà signalé, un pourcentage sans doute  important  d’individus  a  cessé  de  respecter  et  de  se  comporter selon les règles sociales et les règles morales qui géraient auparavant leur communauté. Ils ont toutefois conservé le sentiment, ou mieux l’illusion, de les respecter, une sorte de vernis, mais qui ne leur sert qu’à leur voiler la réalité. Cet écart entre les règles qu’ils continuent à respecter et à appliquer et les règles antérieures qu’ils ne respectent plus permet de mieux comprendre les résultats, autrement totalement incompréhensibles, des expériences de Milgram ou les attitudes des tortionnaires nazis ou des dictateurs soviétiques. Mais aussi de comprendre le rejet des résultats d’expériences consciemment inacceptables et qui heurtent leur respectabilité. Quant aux dictateurs et aux tortionnaires, ils s’épuisent généralement dans le déni et dans leur soin de camoufler tous leurs crimes.

2. La transformation des règles et le désarroi de leur abandon

Cette dichotomie par rapport aux règles sociales et morales réelles et imaginaires explique la cécité des populations tant dans le régime nazi par rapport à la Shoah, tant au sujet du 101e  Bataillon de Police que dans la population allemande, que dans le régime soviétique envers les dirigeants, pour nous limiter à ces deux exemples. Elle rend compte également de la réception totalement surprenante par son agressivité et son inadéquation au sujet des expériences de Milgram. Quand la preuve de ce rapport « truqué » aux règles apparaît à tous comme évidente, aussi quand le châtiment devient inéluctable et prochain, alors, comme en un éclair, la conscience finit par admettre les réalités. Cependant, si cette proximité cesse pour une raison ou une autre, rapidement on en revient à la position plus confortable du déni et du rejet dans l’inconscient.

Cette attitude rend compte de diverses nostalgies autrement difficilement compréhensibles. Lorsque la vérité se manifeste au grand jour, totalement ou plus souvent partiellement, face aux réalités, surtout admises et reconnues par un nouveau pouvoir, on assiste à une relative reconnaissance des crimes et tortures infligées antérieurement. Mais, progressivement, au fur et à des mesure que l’éloignement du temps fait son œuvre, l’inconscient reprend ses droits. Deux exemples collectifs et contemporains nous le rappellent. La déstalinisation a entraîné en Russie une réduction fort importante de l’admiration portée au dictateur défunt, mais avec le temps celle-ci est revenue presque à son niveau ancien… L’Allemagne fournit un second exemple. La débâcle de la fin de la guerre a entraîné chez de nombreux citoyens le rejet du nazisme, il semble pourtant que l’extrême droite tente de remettre à l’honneur la peste brune et noire…

Malgré toutes les différences qu’on peut observer dans la réalité des populismes, propre à chaque pays, ce qui empêche d’ailleurs toute action commune et internationale de ces mouvements, leur essor récent dans beaucoup de pays s’explique au moins partiellement par le fait qu’ils résulteraient de la perte partout de l’adhésion réelle et consciente aux règles sociales et morales. Les individus se sentent unis et solidaires par leur rejet de la plupart de leurs règles historiques, d’où le rejet des sociétés telles qu’elles existent actuellement, mais ils s’avèrent totalement incapables de proposer concrètement des solutions nouvelles et de s’entendre, même sur le plan national, pour les formuler et encore moins pour les mettre en œuvre.

3. Des règles ou une éthique ?

Serait-on condamnés à l’immobilisme et à un retour perpétuel au passé ? Non, mais la survie de l’humanité dans des conditions acceptables, sinon heureuses, exige une compréhension de ces phénomènes actuels. L’origine des règles sociales et morales s’inscrit dans la très longue histoire de chacune des communautés humaines, ce qui explique leur grande diversité et les justifications souvent douteuses de leur bien-fondé. Mais cette origine spécifique rend compte également de la perte d’actualité de la plupart de ces règles dans un monde qui, comme on l’a rappelé, se mondialise sur beaucoup de plans. Ce phénomène et l’individualisation des comportements entraînent une forte diminution du respect des anciennes règles qui ne survivent plus que sous une forme radicalisée et ritualisée ou dans un inconscient qui sert de paravent à des attitudes et à des comportements très différents.

Pourtant, et plus que jamais, dans un monde où chacun peut se comporter d’une manière individuelle il devient essentiel que chacun apprenne d’autres règles comportementales. Celles-ci ne pourront plus être collectives – elles devraient alors s’enraciner dans une histoire et une perception universalisées, ce qui est loin d’être le cas –, elles doivent être, au moins au départ, individuelles et libres, c’est-à-dire éthiques. C’est bien ainsi qu’il faut percevoir l’éthique, comme une capacité individuelle de se comporter comme un individu libre et conscient de son rôle. Un individu qui, dans toute situation, prend en compte les enjeux et qui adopte une attitude réellement créatrice de liberté et de progrès.

De tels individus diront en toute circonstance « Ceci n’est pas une pipe » quand ce ne l’est pas, mais également « Ceci est une pipe » quand ce l’est et quels que soient les pressions du groupe ou celles exercées par d’autres personnes. Ces individus auraient refusé les expériences de Milgram ou plutôt auraient refusé de poser les gestes cruels et irréfléchis qu’elles suggèrent.

Ils auraient aussi refusé énergiquement de participer à la Shoah. Ils auraient compris que « l’homme nouveau » et la novlangue qui l’accompagne n’étaient que des leurres conduisant à d’innombrables malheurs et sévices.

La multiplication de comportements individuels qui comporteraient une valeur ou mieux une plus-value éthique permettrait de créer progressivement un code éthique qui remplacerait pour les humains des règles sociales et des règles morales en cours de perte d’application et de valeur. L’éthique permettrait ainsi en se développant, même lentement, de prendre le relais d’anciennes règles tombées en désuétude et cela permettrait aussi aux individus de ne pas perdre des repères indispensables dans leur vie.

Obéissance et conclusions

1. L’état agentique d’aujourd’hui

À ce stade du présent texte, il est certainement important de signaler que dans l’édition de référence de ses expériences, Stanley Milgram est revenu sur certains aspects éthiques de l’expérience elle-même, mais également sur les réactions remarquables des participants. Un trait essentiel pour le présent propos, mais qui semble ignoré des travaux portant précisément sur ces expériences de soumission à l’autorité, est qu’il s’agit en fait et simultanément d’expériences permettant de mesurer chez les sujets de l’expérience ce que Milgram et ceux qui ont reproduit ces expériences ce qui a été appelé la « soumission à l’autorité ».

Or, il nous paraît essentiel dans ce contexte de reconnaître que l’on est dans une situation où l’on mesure précisément dans quelle mesure un sujet socialisé dans un groupe serait prêt, simplement par ce qu’il en reçoit l’ordre, d’infliger des souffrances à un inconnu. On pourrait aisément prétendre que ceux qui se soumettent aux injonctions de l’expérimentateur ont bien appris ce qui constitue apparemment un « universel » des règles sociales et morales, à savoir l’obéissance à une autorité. Ceux qui, par contre, se rebellent contre les injonctions reçues, seraient des individus qui ne respectent pas nécessairement une règle sociale ou morale –, il nous semble que dans ces expériences on teste aussi bien les premières que les seconds –, mais qui en appréhende le bien-fondé et qui, le cas échéant ont la capacité, comme les désignent les travaux, de protester et de refuser, et cela en fonction de leur éthique.

2. Retour aux règles et conclusions

Les discussions relatives aux résultats, les tensions et les conflits qui ont surgi ensuite, les débats sur toutes ces questions ne sont pas encore achevés, de même d’ailleurs que ceux relatifs aux massacres et aux supplices et tortures infligées notamment à notre époque à des personnes le plus souvent innocentes, mais simplement parce que les exécutants en avaient reçu l’ordre, toutes ces situations renvoient aux mêmes questions relatives non seulement à l’obéissance à l’autorité, mais comme en écho au respect dû aux règles sociales et aux règles morales.

Si auparavant, lorsque le respect et l’obéissance dus habituellement à ces règles étaient la norme dans les sociétés occidentales, cette question n’avait pas posé problème, elle est devenue de nos jours hautement problématique et les réactions le prouvent. Nos concitoyens sont globalement en position d’une rupture plus ou moins globale avec les règles sociales et morales, mais sans avoir comme on l’a rappelé la capacité de développer des attitudes personnelles et éthiques. Leur rupture ne leur permet pas encore de refuser d’obéir à des ordres donnés par une autorité, et en même temps leurs règles anciennes, existant encore dans leur subconscient, leur dicte une conduite d’obéissance. Selon leur degré de libération et d’individuation, certains refusent cependant d’aller trop loin, mais d’autres pas…

En d’autres termes, on constate que dans nos populations on trouve toutes les positions depuis ceux qui sont assurés que « Ceci n’est pas une pipe » jusqu’à ceux qui affirment, au contraire, que « Ceci est une pipe », avec tous les degrés intermédiaires entre ces deux extrêmes.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Guy Jucquois

Thématiques

Populisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses

Année

2020

Vous aimerez peut-être aussi…