Revenons à « Ceci est une pipe »

Guy JUCQUOIS

 

UGS : 2020005 Catégorie : Étiquette :

Description

1. À trop respecter des règles…

Lors de mes études universitaires, parmi nos condisciples il y avait un religieux vivant dans un couvent. Le matin avant d’assister aux cours, il communiait durant la messe quotidienne. Le jeûne eucharistique, était alors une obligation stricte. Avant la communion, il était totalement interdit au croyant qui désirait communier d’avoir mangé ou bu quoi que ce soit, et ce depuis la veille à minuit. Un jour, ce copain de cours me raconta qu’il n’avait pas osé aller communier, ce qui l’avait fort perturbé, tant pour son abstention que pour le regard de ses confrères. Je m’enquis des motifs de cette abstinence, puisque ce copain semblait chercher des conseils et même un réconfort. Il me répondit que le matin, sans doute sous l’effet d’un énervement dont il ne me précisa pas les causes, il avait rongé ses ongles et qu’il n’avait plus dès lors la certitude absolue de n’avoir pas avalé par mégarde un petit morceau de peau ou d’ongle et donc que le jeune n’était plus respecté…

Du même ordre encore, la publication récente d’une partie significative de la correspondance échangée entre Heinrich Himmler et sa femme entre 1927 et 1945 nous révèle également la totale vacuité, pour ne pas dire l’ennui profond et pathologique, de ces créatures qui simplement et uniquement soucieuses de se soumettre en tout et pour tout, sans aucune réelle réflexion, à des règles absolues et toutes faites. La lecture de cette correspondance est épuisante et totalement inintéressante si précisément on perd de vue que ce vide absolu est l’univers de référence de celui qui fut « der treue Himmler », ne pouvant qu’imaginer et agir selon une soumission absolue et sans aucune réflexion à tous les ordres reçus et exigeant bien entendu de tous ses subordonnés le même comportement.

2. Un reste, problématique, d’humanité ?

Il est apparemment devenu impossible pour de tels individus d’envisager une éventuelle remise en cause de leur fonctionnement. On ignore si, juste avant son suicide survenu aussitôt après sa capture et son identification par les forces alliées en 1945, Heinrich Himmler a eu un moment de lucidité sur son existence et son vide intérieur. Il semblerait que ce moment de lucidité, trop tardive malheureusement, soit advenu au commandant Höss peu avant sa pendaison. Dans le même sens, le retour à des convictions religieuses de sa fille Brigitt Höss pourrait s’interpréter comme une faille de lucidité dans une forteresse de fausses certitudes.

On perçoit avec ces exemples combien le respect de règles poussé à ce point peut entraîner des comportements et des attitudes mentales monstrueuses. Sans doute dans le dernier exemple, de même d’ailleurs que dans le récit du commandant Höss lorsqu’il nettoyait les vitres, l’élément important est l’écart incommensurable dans la réalité vécue, et perçue comme d’une extrême gravité par le sujet, d’une importance déterminante, pensons-nous, alors que ces individus n’ont même plus conscience de ce qu’on appelle le « principe de réalité ». Ils sont devenus des êtres mécaniques, obéissant absolument usque ad mortem ou selon la devise des Jésuites perinde ac cadaver. Nous assistons ici à l’achèvement d’un processus au terme duquel il n’est plus question de dire « Ceci n’est pas une pipe », mais il ne peut plus se dire non plus et simplement que « Ceci est une pipe ». La réalité, le sens commun, la raison, plus rien ne peut prévaloir sur une règle inflexible et intangible qui aboutit à de tels monstrueux dénis de la réalité.

Et pourtant… Quand on connaît mieux l’existence réelle de ces personnages, on s’aperçoit que les « coups de canif au contrat » ne sont absolument pas exceptionnels. Il semble, en effet et heureusement, totalement impossible à l’être humain de n’être qu’un automate, vide de toute réflexion. Trois ou quatre pistes paraissent dès lors leur être ouvertes, sans pouvoir pour aucune d’elles ouvrir à un monde vivant et réel. Ces trois ou quatre pistes sont : le recours à des formes artistiques en tant qu’échappatoires, des pratiques en opposition avec leurs règles rigides prônées haut et fort, l’avilissement dans des actes cruels ou destructeurs tant pour leurs auteurs que pour leurs victimes, enfin la dissociation interpellant – au moins pour autrui – entre des attitudes « humaines » et des pratiques bestiales, mais cette dernière tendance pourrait se manifester à des degrés divers dans les trois autres comportements cités.

3. Oui, mais chez tout un people ?

Mais, demandera-t-on, si ces dérives peuvent se produire chez certains individus, peut-être prédisposés à ces sinistres évolutions mentales, mais de là à les supposer chez tout un peuple il y aurait de la marge. On a vu plus haut comment les policiers du 101e  bataillon de réserve avaient sans aucune difficulté accepté, alors qu’ils pouvaient refuser de participer à ces massacres et cela sans qu’aucune sanction ne leur soit appliquée, que la toute grande majorité de ces hommes ont entrepris de massacrer leurs semblables, ce qu’ils firent ensuite avec un entrain tel qu’ils y consacrèrent, sous forme d’un « jeu » horrible, les temps libres qui leur étaient accordés en chassant et en massacrant les Juifs qui étaient parvenus à s’échapper lors des massacres de masse ou avant ceux-ci. Ces réalités rejoignent malheureusement les résultats des expériences de Milgram et celles de ceux qui l’ont suivi tout comme celles qu’il a reproduites largement ensuite.

Toute l’histoire de la Shoah, non seulement en Allemagne nazie, mais dans tous les pays occupés par les troupes allemandes, révèle combien aisément des collaborations se développèrent avec les services nazis, souvent d’ailleurs sur proposition des habitants des pays occupés, que ce soit en Ukraine, en Lituanie, en Pologne ou également en France et en Belgique. Les collaborations effectives dans le cadre de la Shoah, ou plus généralement de la répression contre toutes les formes de résistance à l’occupant, ne doivent évidemment pas occulter le courage et la droiture de ceux qui ont pris le parti inverse, tant, encore ici, dans les pays occupés qu’en Allemagne nazie et cela au risque, fréquemment assumé, de terribles châtiments et de tortures mortelles le plus souvent pour ceux qui se faisaient prendre.

Les populations face aux règles sociales et morales

1. Des attitudes mouvantes et peu claires

Par contre, et à l’inverse, on ne peut taire non plus l’attitude des populations prises dans leur ensemble. Ce n’est pas le lieu d’établir un relevé de l’attitude de toutes les populations des pays occupés. On sait globalement que s’il y eut des résistants et des situations héroïques, il y eut également un certain nombre de personnes qui s’arrangèrent parfois très commodément avec les occupants de manière à souffrir le moins possible de la situation, et même, si la chose s’avérait possible, d’en tirer quelque profit de diverses natures. Il s’agit vraisemblablement d’une attitude fort générale sur laquelle on ne s’étendra pas ici.

On devrait s’interroger de la même manière à propos de l’attitude des populations partout dans l’espace et dans le temps envers des dirigeants et des régimes dictatoriaux et totalitaires. Mais il est évident qu’une telle réflexion et démarche déborderait de façon déraisonnable le propos qui consiste à repérer comment et pour reprendre le titre de ce travail un individu ou un groupe d’individus se situent le plus fréquemment dans la position d’affirmer « Ceci est une pipe » que dans la position de reprendre, dans la réalité et dans leur réalité, « Ceci n’est pas une pipe ».

Car, fort paradoxalement, l’immense majorité des personnes interrogées sur ce point se situent d’emblée du côté de « Ceci n’est pas une pipe », affirmation qu’elles assument le plus souvent avec un sourire d’évidence et d’amusement. Le drame, c’est qu’en réalité, et malgré cette affirmation, elles fonctionnent, plus ou moins totalement et absolument, selon la proposition « Ceci est une pipe ». On doit en conséquence conserver présent à l’esprit que tout se passe ou plutôt que tout passe par le langage dans ses rapports complexes avec l’individu et avec le groupe.

2. Retour au peuple allemand et à la Shoah

Les mêmes questions se sont posées également et en premier lieu à propos de l’attitude de la population allemande durant le régime nazi. Sur ce point, on dispose d’études très détaillées et notamment le colossal travail de Peter Longerich sur le degré de connaissance de la population allemande relativement à la « solution finale ». L’auteur s’est basé dans son étude sur un examen minutieux de la presse allemande depuis la prise de pouvoir de Hitler en Allemagne. Il a accordé une attention particulière à la presse du parti, mais également aux documents internes produits et circulant entre les différentes instances du parti relativement à la perception et à l’évolution de celle-ci dans le peuple autant que chez les membres du parti.

Des rapports dialectiques se mettent en place dans les documents rédigés durant cette période entre les différentes instances concernées. Tout au sommet, se situent les dirigeants de première importance auxquels toute la population doit rapidement se soumettre. En-dessous d’eux prend place toute une administration qui relève toutes les marques pertinentes dans les différents groupements humains, région par région, ville par ville, mais également en fonction des opinions présumées de chaque élément, individuel éventuellement, mais principalement collectif. Ces rapports intermédiaires sont intéressants, car ils doivent à la fois respecter les faits observés et, en même temps, ne pas déplaire aux cadres supérieurs et ne pas décevoir leurs attentes.

L’analyse de ces rapports met bien en évidence l’usage d’une novlangue adaptée aux « nécessités » contingentes de ceux qui les rédigeaient. L’élément central des rapports est que doit exister et qu’existe déjà, au moins très largement, une unité supposée « entre peuple, national-socialisme et opinion publique ». À travers tous les textes, il est évident que l’usage de mots tels que « people » ou « population » doit être compris en tenant compte du poids idéologique et de la volonté d’imposer cette conception dans la population réelle et telle qu’elle est. Aussi, et pour ne citer que cet exemple, le pogrom de novembre 1938 n’a pas été dans les faits cette explosion de « colère populaire » dont la presse nazie a pourtant fait état.

3. Une approbation massive de la population

Il n’empêche que progressivement la population a adhéré à l’idéologie nazie et a suivi les dirigeants jusque dans les horreurs, notamment de l’holocauste, ainsi que dans leurs exactions. Après la chute du troisième Reich et la découverte des camps, mais aussi la destruction de nombreuses villes allemandes, et encore de tous les dégâts causés par les nazis partout dans le monde, et notamment en Europe, et les millions de victimes d’un conflit le plus meurtrier de l’histoire, les Allemands durent affronter les questions d’une opinion publique internationale, mais également la leur. Comment un pays jusqu’alors réputé pour sa culture et sa civilisation avait-il pu sombrer, et apparemment aussi aisément, dans une barbarie jusqu’alors inconnue dans l’histoire ?

Outre l’apparition de propos et de comportements destinés à échapper à toute réprobation, à se faire oublier d’éventuels justiciers, la collaboration entre des bourreaux et des dirigeants avec certains notables ou institutions afin de permettre aux premiers d’échapper aux châtiments qui les menaçaient, on a assisté à l’apparition de propos lénifiants ou escapistes. Dans les familles allemandes dont le passé idéologique et politique n’était pas sans tâche, du moins pour certains de leurs membres, des tensions se manifestèrent souvent envers ceux qui auraient voulu aborder ces questions gênantes et compromettantes, des familles se divisèrent à ce sujet.

Mais, le plus fréquemment, une forme de consensus mou s’élabora. Nombreux, et de plus en plus nombreux, furent ceux qui prétendirent qu’ils ne savaient pas, que ce ne fut que bien plus tard, quand tout était fini, qu’ils avaient appris, et encore imparfaitement, ce qui s’était réellement passé. Cette thèse qui dédouanait dans une certaine mesure la population, pourtant complice, a été largement étudiée et mise en avant par Longerich, mais aussi par d’autres travaux portant notamment sur le même sujet, cette fois au niveau des relations familiales. Il nous semble que ces positions, qui visent à disculper ceux qui ont participé aux crimes, mais plus massivement une population qui feint aujourd’hui d’avoir ignoré tout ou presque tout, ne peuvent évidemment pas recueillir notre adhésion.

Du passé lointain au présent contemporain

1. Des individus aux groupes

On a évoqué plus haut l’attitude de certains personnages ayant participé de première main aux crimes de ce régime, ou de personnes fort proches de ceux-ci, en rappelant comment un regret fort tardif leur était venu peu avant leur exécution. Comment, en ces derniers moments, ils avaient reconnu la monstruosité de leurs comportements criminels. Comme si l’imminence de leur exécution leur avait, enfin, apporté une lucidité que durant leur existence ils n’avaient jamais connue. Nous retiendrons cette hypothèse pour avancer dans notre analyse globale.

Les justifications apportées à beaucoup de comportements déviants ou simplement criminels relatés dans cet article, dans la mesure où ils supposent un accord, au moins tacite ou a minima à la connaissance des faits, de la part des populations parmi lesquelles ils se produisent soulèvent un double problème d’interprétation auquel nous tenterons d’apporter quelques éléments de compréhension. D’abord, il s’agit de comprendre comment le basculement peut s’effectuer pour qu’un individu accomplisse aussi aisément de faire subir des sévices à ses semblables, alors que ceux-ci ne lui ont, en réalité, causé aucun préjudice, au moins réel.

Comment les règles sociales et les règles morales, ces dernières qui sont étroitement liées aux premières, que chaque individu intègre pourtant depuis sa prime enfance, certes avec des nuances ou des différences selon les contextes familiaux et sociaux, comment ces codes qui auraient dû, en principe, guider et protéger chaque individu de déviances majeures se sont-elles, pourtant, affadies au point de ne plus constituer la moindre entrave à la pratique de tortures ou de sévices pouvant être suivis de la mort, et cela parfois durant de longues périodes et sans aucun appel ou rappel, apparemment, de la conscience de chacun ?

2. Le corps et l’esprit

Des recherches récentes dans le domaine de la neurologie et de la biologie apportent peut-être ici des éléments de réponse. La question nous place en effet dans une situation dans laquelle nous ne concevons pas d’explication rationnelle et qui nous permette non seulement de comprendre, mais surtout d’envisager de pouvoir agir à l’avenir pour que de tels désastres ne se reproduisent plus. Les combattants de chacune des grandes guerres ont à chaque fois et de toutes leurs forces proclamé que ce serait la dernière des guerres et qu’ils n’accepteraient plus jamais cela ni de participer à de telles horreurs. Et, pourtant, vingt ans plus tard, la boucherie recommence accompagnée de toutes les horreurs dont les civils sont les premières victimes. Mais, à chaque reprise, les combats militaires s’accompagnent en dehors de la ligne de front de massacres et de sévices en tout genre. Comme si l’être humain se révélait absolument incapable de respecter dans les réalités qu’il rencontre les règles sociales et les règles morales, qui prônent pourtant le bien et réprouvent le mal.

Dans un ouvrage récent, Pier Vincenzo Piazza consacre un important chapitre à ce qu’il appelle précisément « normes, normalité, vices et maladies  ».  Il  débute  ce  chapitre  en  précisant  que  «  la  conception dualiste d’un corps biologique aux côtés d’un esprit immatériel a rendu très complexe notre jugement sur le comportement humain, au cours de l’histoire ». Et il poursuit, à juste titre, en ajoutant que cette conception qui a toujours prévalu, « continue à rendre illisibles les mesures que nous mettons en place pour guider notre action et suscite énormément de controverses quand nous voulons les modifier ».

D’une manière simple, Piazza précise que nous avions dans cette longue tradition, dont les appuis tant sociologiques que religieux ou idéologiques ont fait le lit, un esprit « responsable de nos actes » et, d’autre part, « un corps, vaisseau biologique, lui permettant de se mouvoir dans le monde physique ». Et il poursuit, « la médecine s’occupait du corps et la morale – religieuse ou laïque – de l’esprit ». Les deux « gardiens » de la santé avaient un but très voisin qui consistait à maintenir « le corps et l’esprit dans la normalité et d’intervenir quand l’un ou l’autre s’en éloignaient ».

3. Autres temps et autres lieux, autres mœurs

Les travaux contemporains portant aussi bien sur la biologie, au sens le plus large, que sur les règles sociales et les règles morales, elles aussi envisagées largement et dans différentes sociétés et époques, nous ont peu à peu conduits à envisager les choses d’une façon moins simpliste. Piazza rappelle ensuite comment, durant de très longues périodes dont nous avons perdu jusqu’au souvenir, les règles dictées tant par la médecine que par la religion nous ont imposé des usages et des comportements dont on prétendait qu’elles nous protégeaient contre nos propres erreurs. Cela était vrai pour certaines de ces règles, moins pour d’autres, mais absolument pas pour d’autres encore.

La tyrannie des règles, émanations et garanties de la cohérence du groupe, se devait d’être intangibles et tout écart d’être châtié. Cela explique déjà la position de fautifs par rapport aux sanctions ou même simplement par rapport à la petite voix intérieure qui leur rappelait leurs écarts, de les taire et de les étouffer ou encore de les nier. L’apprentissage du déni en quelque sorte. Si les règles sociales et morales diffèrent apparemment et éventuellement fortement d’une époque à une autre ou d’une société à une autre, leur mode de fonctionnement, lui, semble beaucoup plus proche malgré les écarts géographiques ou chronologiques.

Piazza rappelle à ce sujet que des comportements tels que l’homosexualité, aujourd’hui encore punie de la peine de mort dans certaines sociétés, ne l’est plus du tout dans d’autres où le mariage d’homosexuels est même accepté. Chacun pourra aisément multiplier les exemples sur ce point. En voici rapidement un autre : les aînés se souviennent de l’habillement de leur mère ou de leurs sœurs qui portaient le voile pour sortir en rue et surtout pour les offices religieux. Mais, leurs enfants s’offusquent de cela aujourd’hui, dans une étrange amnésie, lorsqu’ils aperçoivent des femmes de religion musulmane s’habiller de même.

Un abandon contemporain des règles

1. Le mixage des populations

La lecture de cet ouvrage de Piazza, scientifique de renom, médecin, neurobiologiste et directeur de recherche INSERN, nous fait prendre conscience du terrible décalage qui s’est progressivement constitué chez l’Homo sapiens entre notre cerveau et les règles sociales et morales qu’au sein de chaque communauté humaine nous avons peu à peu élaborées. Ces règles étaient sans doute importantes, elles ont eu fort longtemps une grande utilité. Elles ont permis, en effet, aux groupements humains de coexister en interne sans devoir faire face à de trop nombreux conflits liés à des infractions. Ces dernières étaient châtiées selon les règles – lorsque ces infractions étaient connues et que leurs auteurs l’étaient également – et ainsi la société humaine retrouvait son équilibre.

Les très rapides progrès de la mondialisation, surtout après la Seconde guerre mondiale, le tourisme de masse qui s’est développé, les déplacements de populations liés à diverses causes, les migrations nombreuses et importantes, la décolonisation, les échanges commerciaux, les conflits récents, etc., tous ces facteurs ont mis en présence un grand nombre de personnes appartenant à des origines fort diverses. Chacune de celles-ci provenait d’un groupement humain ayant ses propres règles sociales et morales. Le respect de celles-ci se révéla dès lors de plus en plus difficile pour des individus isolés entourés d’autres individus ayant des pratiques et des usages souvent fort différents.

Lorsque des individus de même origine se retrouvaient au même endroit, ils se sont bien souvent regroupés afin de s’entraider et aussi de se sentir moins seuls. Dans ce contexte ils ont retrouvé un appui dans la continuité du respect de leurs règles d’origine, mais alors ils se sont le plus souvent organisés en ghettos, fréquemment en renforçant alors les règles d’origine et leur caractère absolu, voire sacral. La réalité de ces ghettos a souvent engendré de grandes difficultés de coexistence entre différentes communautés, sinon des tensions entre elles, voire des conflits.

2. Les libérations occidentales

Dans le même temps, les nations occidentales bénéficièrent d’une conjonction d’éléments heureux qui contribuèrent en interne, mais également en se joignant aux causes externes dont il vient d’être question, au rejet de plus en plus fréquent et massif des règles sociales et des règles morales. Après les massacres de la Seconde guerre mondiale ajoutés aux sévices et aux privations multiples que connurent, à des degrés divers, toutes les populations occidentales, la fin du conflit et la libération furent partout vécues comme de fort heureux événements.

Avec  la  paix,  assez  rapidement,  revint  une  prospérité  qui,  jointe en divers endroits à des dispositions distributives économiques assez généreuses, assura à la plupart un niveau de vie rarement atteint auparavant. Cette époque s’appela d’ailleurs les « Trente glorieuses ». Au renouveau économique et industriel, les échanges internationaux apportèrent un supplément de bien-être et le sentiment d’une richesse et d’une diversité totalement nouvelles. Le goût et les moyens de voyager s’amplifièrent dans toutes les classes sociales et bientôt les premières réalisations d’une Union européenne facilitèrent les échanges auxquels les populations s’habituèrent rapidement.

Dans ce contexte euphorisant, les règles sociales et morales apparurent rapidement comme souvent obsolètes et inutiles. Les familles encore fortement mononucléaires en beaucoup d’endroits ou en certains autres de type patriarcal se virent souvent contraintes de laisser à leurs enfants une liberté de plus en plus grande. Celle-ci découlait également de l’exercice de professions souvent en dehors du cercle familial et parfois assez éloignées de celui-ci. Tout cela, joint à une grande libération des mœurs et à la généralisation de services sociaux efficaces, aboutit à un progressif abandon de la plupart des règles sociales et morales. Ne subsistèrent rapidement plus que quelques usages dont le sens échappaient souvent, mais qui apportaient à ceux qui les partageaient le sentiment d’une appartenance encore immuable à une communauté.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Guy Jucquois

Thématiques

Judaïsme, Nazisme, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Shoah

Année

2020

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