Cannabis, réglementons ! Vers un changement de paradigme en matière d’addiction ?

Martin DE DUVE

 

UGS : 2018029 Catégorie : Étiquette :

Description

Voici Göbekli Tepe, c’est un petit monticule d’une quinzaine de mètres de haut à sept cent cinquante mètres d’altitude au sud de la Turquie. C’est un site archéologique qui a été mis à jour par des archéologues allemands très récemment et qui date de dix mille ans avant Jésus-Christ, soit qui a environ douze mille ans. C’est un âge impressionnant, mais qui est encore plus extraordinaire lorsqu’on le compare à d’autres repères historiques. C’est, par exemple, sept mille cinq cents ans avant la pyramide de Khéops ; c’est sept mille ans avant Stonehenge ; c’est cinq mille cinq cents ans avant les alignements de Carnac et évidemment douze mille ans avant l’arrivée de la Belgium sur le marché cet été.

Qu’a-t-on trouvé à Göbekli Tepe ?

On y a trouvé de nombreux ossements d’animaux et beaucoup d’oxalate de calcium produit lors du brassage et dont les traces persistent en nombre dans les contenants retrouvés sur le site.

L’hypothèse faite par les archéologues allemands, c’est que Göbekli Tepe était un haut lieu festif. Il faut savoir qu’il y a douze mille ans, l’homme n’était pas encore sédentaire, il était encore nomade, l’homme était encore un chasseur-cueilleur et Göbekli Tepe servait de lieu de rassemblement.

Cela démontre bien que l’envie de modifier son état de conscience ne date pas d’hier.

Depuis la nuit des temps, l’homme a cherché à modifier son état de conscience. Il y a douze mille ans, on trouve des traces de consommation d’alcool en grande quantité. Sept mille ans avant Jésus-Christ, on trouve des traces de consommation d’hydromel. Il y a deux mille sept cents ans, mais il semblerait que, récemment, on ait trouvé des traces encore plus anciennes de consommation de cannabis en Chine. Il y a deux mille cinq cents ans, la feuille de coca était déjà consommée dans les Andes. Aux alentours de l’an zéro, les orgies romaines étaient l’occasion de consommer du vin en grandes quantités. En 1432, l’Université catholique de Louvain a six ans et le recteur se plaignait déjà du retour bruyant des étudiants en fin de soirée. En 1839, on assiste aux prémices d’un changement de paradigme, c’est la guerre de l’opium : c’est-à-dire qu’à ce moment-là il y a un déficit de l’alliance commerciale avec la Chine et l’Angleterre décide d’inonder les ports chinois d’opium. Cette inondation d’opium a déséquilibré la société chinoise au point qu’il a fallu que les Chinois ouvrent leurs ports et cela a abouti aux premiers prémices des changements de législation en matière de drogues. En 1969, c’est Woodstock et ses excès et, en 2018, la Belgium.

Que peut-on conclure de tout cela ?

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, on était dans le paradigme que l’on peut qualifier d’« insouciance ». C’est-à-dire que l’on a toujours consommé des psychotropes partout dans le monde et la société, les États n’en avaient cure, ne s’en préoccupaient pas spécialement, ce n’était pas une question sociétale.

Au début du XXe siècle, les choses changent. On est entré dans une approche que l’on peut qualifier de « moraliste » sur les drogues. Il y a une approche morale de la question des drogues qui n’est pas une approche de santé publique. C’est-à-dire que nous avons, par exemple, décidé en Occident que nos drogues culturelles étaient l’alcool et le tabac, mais certainement pas le cannabis et d’autres drogues. Mais dans d’autres parties du monde, c’était différent : dans les Andes, par exemple, la coca était la drogue culturelle par excellence. Cela démontre que l’approche était purement morale, qu’il a été décidé à un moment que certains produits étaient acceptables et que d’autres ne l’étaient pas d’un point de vue moral. C’est à partir de là que sont apparues les premières législations centrées sur les produits : en 1908, au Canada ; en 1916, en France ; en 1921, en Belgique ; en 1961, à l’ONU. Lorsque l’on analyse cette situation, on ne trouve pas de lien direct entre le caractère légal ou illégal d’un produit et de sa dangerosité ou de son impact d’un point de vue de la santé publique.

Après plus d’un siècle – loi qui date de 1921 en Belgique –, on a un peu de recul sur ces approches législatives des drogues pour analyser les apports et les défauts de ce système. Et force est de constater que ce paradigme est vraiment à bout de souffle.

Une société sans drogue relève de l’utopie : l’homme a toujours cherché à modifier son état de conscience, cela ne date pas d’hier. Vouloir à tout prix éradiquer les drogues de la société est purement et simplement utopique.

Jusqu’à présent, on est dans des approches centrées autour du produit plutôt qu’autour des individus et de la société dans laquelle ces produits s’insèrent. Même l’Onu, qui pendant longtemps n’a pas été le fer de lance d’une approche progressiste en matière de drogues, reconnaît que cette guerre contre les drogues à l’échelle internationale est un échec cuisant. En 2014, la Global Commission on Drug Policy menée par Kofi Annan déclare l’échec de cette lutte internationale.

La prohibition alimente un marché mondial illégal de l’ordre de plusieurs centaines de milliards de dollars chaque année. Le coût de la prohibition est estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Une étude à grande échelle a été menée en France et cette étude estimerait le coût de la prohibition, rien que pour la France, à deux milliards d’euros par an. C’est colossal !

Par ailleurs, le modèle prohibitionniste n’a pas induit de diminution des consommations. Si on regarde les dernières estimations à l’échelle mondiale, les meilleures estimations de l’UNODC (Office des Nations unies contre la drogue et le crime) du nombre de consommateurs dans le monde – nombre d’usagers au cours de l’année précédant l’estimation –, on est passé de deux cent trois millions en 2008 à deux cent quarante-trois millions en 2012, ce qui représente en quatre ans une hausse en valeur absolue de dix- huit pour cent et une augmentation de la prévalence de l’usager de drogue de 4,6 à 5,2 pour cent à l’échelle mondiale. Ces résultats sont basés sur des déclarations. Par conséquent, on peut estimer qu’il s’agit d’une sous- estimation.

La production illégale d’opium dans le monde, par exemple, a crû de plus de trois cent quatre-vingts pour cent depuis 1980. Cela démontre que la lutte contre les drogues est absolument inefficace : on est passé de mille tonnes à un peu moins de quatre mille tonnes, aujourd’hui.

Le prix de l’héroïne s’est effondré de septante-cinq pour cent depuis 1990 et de quatre-vingts pour cent aux États-Unis depuis 1980, malgré l’augmentation du degré de pureté du produit.

Ce modèle prohibitionniste et moraliste représente aussi une menace pour la santé publique. Pourquoi ? Parce que l’on retrouve sur le marché des produits dont on ne mesure absolument pas la pureté ni la composition. C’est-à-dire qu’on ignore ce qui a été ajouté dans les produits. Par exemple, de la cocaïne avait été coupée avec du lévamisole (vermifuge particulièrement nocif), de l’héroïne avait été coupée avec de l’anthrax, ces drogues coupées peuvent mener à des situations catastrophiques lorsque l’on ne maîtrise pas les produits qui sont disponibles sur le marché. En matière de cannabis, on rencontre régulièrement de la fibre de verre ou d’autres produits dans l’herbe ou la résine de cannabis que l’on trouve sur le marché noir.

Le marché de la drogue provoque l’enrichissement des dealers et contribue pas au bien commun ou à l’État. À l’échelle mondiale, on estime qu’il s’agit de plusieurs centaines de milliards de dollars. D’après les données de 2005, la production atteignait une valeur de treize milliards de dollars, le commerce de gros atteignait un montant de nonante-quatre milliards de dollars et le commerce de détail atteignait trois cent vingt- deux milliards de dollars. Ce sont des chiffres dont on a du mal à imaginer la portée. La taille du marché mondial de gros des drogues dépasserait l’estimation équivalente pour les céréales, le vin, la bière, le café et le tabac réunis : cela donne une idée de l’ampleur de ce marché.

On peut également rappeler que le marché de la drogue augmente la criminalité, que la drogue exclut socialement les usagers et que cette situation éloigne les consommateurs des dispositifs de réduction des risques. Je pense notamment à certaines pratiques de Modus Vivendi en festivals, qui ont déjà été, à plusieurs reprises, réprimés par les autorités, comme le « testing pill » qui permet aux consommateurs dans certains festivals de connaître la concentration en principe actif de leur produit pour justement savoir s’il y a concentration problématique du produit qui pourrait apporter des risques supplémentaires en termes de consommation. On voit que la police, parfois, empêche ce type d’action de réduction des risques.

Bref, l’ensemble de ces constats nous pousse à croire que le modèle est à bout de souffle, qu’il est temps d’agir collectivement et qu’il est préférable de piloter ce changement plutôt que de le subir. C’est un des cris du cœur des acteurs de la prévention et de la santé publique.

On ne doit pas non plus complètement jeter à la poubelle ce que l’on a déjà théorisé, les modèles sur lesquels on s’appuie aujourd’hui.

De nos jours, le moralisme met l’accent sur le produit. Mettons plutôt l’accent sur l’individu en interaction avec son environnement. Le produit n’est finalement que, presque, accessoire dans ce modèle.

Les facteurs sont multiples et agissent à différents niveaux : au niveau individuel, au niveau interindividuel, au niveau politique, au niveau institutionnel. En parallèle et en ce qui concerne l’alcool, on constate que les interactions sociales sont déterminantes sur les consommations d’alcool. Il suffit de regarder son propre comportement : si je vous invitais à manger chez moi ce soir, je vous installerais dans mon canapé et je vous demanderai ce que je peux vous offrir à boire. Je vous énumérais tout ce que j’ai dans mon bar et peut-être que je terminerai par dire que j’ai aussi de l’eau et du Coca Cola. Quoi qu’il en soit la manière dont je vais vous accueillir aura déjà un impact sur votre consommation, puisqu’a priori je vais plutôt vous pousser à boire de l’alcool, parce que c’est culturellement favorisé.

Les facteurs personnels et sociaux sont multiples. Mais l’État est aussi responsable, notamment à travers ses politiques (taxes et accises, étiquetage, publicité, etc.). Pourquoi ai-je envie de consommer une bière devant un match de foot et pas devant un match de tennis ? Pourtant, je fais la même activité : je suis assis dans mon canapé avec ma télécommande en main. C’est dire que la société impacte aussi notre manière de voir et notre manière de consommer.

Il faut l’envisager comme un continuum. On a souvent opposé consommation versus abstinence. Sortons de cette vision manichéenne et dichotomique des choses. Voyons les choses sous forme d’un continuum. On passe de l’absence de consommation jusqu’à la dépendance sévère, mais avec différentes étapes entre les deux. Il y a l’usage récréatif, l’usage régulier, la consommation problématique, la dépendance et, enfin, la dépendance sévère.

Si je devais vous inviter chez moi et ne proposer que de l’eau et du Coca Cola, peut-être que certains tireraient la tête, et peut-être que je subirais également une forme de rejet social si je ne veux pas consommer. Tout est une question de nuances, mais remettre un peu de nuance et de complexité sur ces sujets, ça vaut la peine.

Par ailleurs, en termes de soin, de santé publique, il faut aussi envisager les choses sous forme d’un continuum de la promotion de la santé jusqu’à la réinsertion socioprofessionnelle en passant par d’autres étapes. Finalement, on est peut-être tous susceptibles de passer à un moment donné par l’une ou l’autre de ces étapes.

– Promotion de la santé
– Prévention
– Réduction des risques
– Accompagnement
– Soins
– Réinsertion

Tout cela permet de sortir de cette approche un peu manichéenne et dichotomique des choses et de prendre un peu de hauteur sur ces questions.

Ces constatations nous poussent à croire que, d’une part, cette vision tridimensionnelle et l’échec cuisant du moralisme nous imposent, quelque part, cette nouvelle voie qui serait peut-être le « pragmatisme ».

Je ne suis pas sûr que le terme « pragmatisme » soit le meilleur, parce que tout dépend de ce que l’on met derrière le pragmatisme : il peut prendre de multiples formes. Par exemple, on voit ce que le pragmatisme en matière de migration peut donner pour la NVa, qui n’a rien à voir à celui de la plateforme citoyenne par exemple, c’est pourquoi il faut faire attention au vocable que l’on utilise.

Comment se traduirait concrètement ce modèle pragmatique ?

Comparons d’abord les deux modèles.

Dans le modèle moraliste, le centre de gravité est le produit, la substance, tout part de là.

Pour information, avec les nouvelles drogues de synthèse, on estime qu’il y a, au minimum, une nouvelle drogue de synthèse qui apparaît sur le marché toutes les semaines. Autant dire que le législateur ne peut pas suivre la cadence. Il est absolument impossible de maintenir le cap d’une législation basée sur les substances, notamment parce qu’il est impossible de suivre le rythme.

En termes de prévention, on peut espérer qu’une vision basée quasi exclusivement sur l’abstinence universelle puisse évoluer vers cette prévention universelle globale où on aborde vraiment l’ensemble des déterminants. Les acteurs de la prévention, de la réduction des risques et de la promotion de la santé commencent à vraiment intégrer cette vision, mais il faudrait peut-être aller au-delà de ces acteurs-là. On sait que les politiques de réduction des risques (indispensables) sont à mi-chemin entre les deux modèles, moraliste et pragmatique, mais gageons que cela ne fasse pas écran de fumée vers ce nouveau modèle. C’est-à-dire que la réduction des risques permet en partie de maintenir ce paradigme du moralisme. C’est pourquoi on doit peut-être encore évoluer et pousser la réflexion plus loin pour, vraiment, passer à une vision plus pragmatique, même si je suis tout à fait à l’aise avec les politiques de réduction des risques qui, d’un point de vue de santé publique, sont essentielles.

Les approches

Les approches sont également différentes. Dans le moralisme, on met le focus sur la substance, alors que dans une approche plutôt holistique sur la question des drogues, on va remettre l’individu et la société au cœur du processus.

L’approche biomédicale qui constitue une vision organique de la santé et très peu systémique versus une approche psychosociale qui est plus globale, on doit vraiment regarder l’ensemble des éléments influant sur le sujet en matière d’addiction.

L’approche scientifique serait orientée quasi exclusivement d’un point de vue clinique dans le modèle moraliste et, peut-être, évoluerait vers une approche « science du bonheur », en tout cas plus holistique, dans le modèle pragmatique.

Ce serait pareil quand on parlerait de l’objet addictif. D’un point de vue des soins, du soignant, dans le modèle moraliste, on parle de dépendance. Alors que dans le modèle pragmatique, on parle d’une connexion au produit qui peut être plus ou moins forte, plus ou moins grande, plus ou moins problématique qui nous rapprocherait du « continuum » expliqué plus tôt.

La manière dont on en parle n’est pas non plus anodine. Le modèle moraliste a vu émerger toute une série de vocables très stigmatisants autour des consommateurs et des consommations. On parle d’obsédés, d’alcooliques, de toxicomanes, de drogués, d’intoxiqués, de junkies, d’accros, d’addicts…, là où on devrait plutôt parler d’usagers, d’usagers problématiques, de dépendance, de dépendance sévère, de personnes ayant des problèmes d’addiction… Le vocable a une importance et il est très connoté.

Dans le modèle dans lequel nous sommes actuellement, les questions de drogues sont vues sous l’angle de « consommation versus abstinence », alors que dans le pragmatisme, on sortirait de cette vision et on mettrait le regard autour du lien, de la connexion.

L’expérience des Rat Park a été menée par Bruce Alexander qui prône que la dépendance ne trouve pas son origine en nous, mais dans la cage.

En quoi consistait cette expérience ? Un scientifique a mis des rats dans une cage avec deux options pour les rats : soit boire de l’eau sucrée contenant de la morphine, soit boire de l’eau. Plus l’environnement du rat était enrichi, c’est-à-dire avec des passerelles, des jeux, des roues, une cage assez grande, etc., moins les rats consommaient de morphine. Plus la cage était petite, inconfortable, plus les rats étaient les uns sur les autres, plus ils en consommaient. Cela montre l’impact direct de l’environnement sur la consommation.

Un autre fait intéressant concerne les GI américains après la guerre du Vietnam. Vingt pour cent d’entre eux étaient devenus toxicomanes, notamment parce qu’ils étaient arrosés, par l’État américain, d’héroïne et de cocaïne pour résister à l’horreur de la guerre. Nonante-cinq pour cent de ces soldats, lorsqu’ils sont revenus chez eux, dans leur famille, dans un environnement plus sécurisant, plus propice à une vie agréable moins stressante que la guerre, ont arrêté d’eux-mêmes leur consommation de produit psychotrope – peu importe lequel. Il n’y a pas un seul institut de soins qui peut se prévaloir d’un tel taux de réussite, aujourd’hui.

En termes de périmètre économique, quand on se base sur les produits, on va s’axer presque exclusivement sur les produits dits « illicites » (cannabis, cocaïne, héroïne, ecstasy…), là où dans un modèle plus pragmatique, on peut élargir cette question, notamment aux GAFAM (Google, Amazone, Facebook, Apple, Microsoft) et à YouTube. On voit, par exemple, que les neurosciences identifient, maintenant, clairement qu’il y a des processus similaires dans l’utilisation des réseaux sociaux et dans l’utilisation des substances psychotropes. Le circuit de la récompense dans le cerveau est activé aussi par le nombre de like et par le nombre de partages des publications. Cela démontre que l’on peut développer une forme de dépendance à ces like et à ces partages sur les réseaux sociaux, parce que cela active des pics évidemment moins grands que ceux dus à une substance psychotrope. Mais on voit des pics d’activation des circuits de la récompense à travers ces pratiques. D’ailleurs, le neuro-marketing ne fait pas autre chose que de voir à quel point on peut stimuler ce circuit de la récompense lors de l’un ou l’autre acte d’achat, la manière dont on va construire les sites internet, les plateformes telles qu’Amazon ou autres connaissent bien ce neuro-marketing et en fonction de leurs découvertes : ils aménagent leurs plateformes de manière à susciter au maximum possible l’acte d’achat, parce que celui qui clique, au moment d’acheter, a un pic dopaminergique.

Dans le pragmatisme, on peut voir apparaître de nouvelles normes. Serge Tisseron, en matière d’écran, rappelait qu’il y a peut-être une manière pragmatique d’aborder la question des écrans, c’est peut-être un peu normatif, mais il est intéressant de voir qu’il y a de nouvelles pratiques qui émergent d’un point de vue préventif. Serge Tisseron a théorisé l’approche des 3-6-9-12.

La règle des 3-6-9-12 :
– pas d’écran avant trois ans
– pas de console vidéo avant six ans
internet accompagné à partir de neuf ans
internet seul à partir de douze ans

L’évaluation dans le moralisme est basée quasi uniquement sur une base chiffrée. On a une prévalence de consommation de drogue qui est de x pour cent et qui est tantôt à la hausse, tantôt à la baisse, et c’est l’indicateur principal qui va orienter les politiques. Nous proposons plutôt une vision qui ne soit pas basée uniquement sur les critères chiffrés –, les chiffres sont intéressants et donnent des tendances –, mais d’élargir cette évaluation à d’autres critères plus qualitatifs, notamment, d’insertion sociale ou d’interaction sociale, par exemple.

La perception du système est évidemment essentielle, car dans l’approche morale, on est dans une vision criminelle de la question des drogues, là où on serait dans une question de santé publique dans une approche plus pragmatique.

En matière de marketing, là aussi, on passe d’un marketing de substances à l’addiction marketing avec, évidemment, plus ou moins de réussite. Les drogues sont interdites, mais elles sont partout. Elles sont au cinéma, dans la presse, dans les séries, dans la littérature ou dans la publicité… Les industriels ont intérêt de faire de nous des « addicts » à leurs produits.

On est au-delà de ce que les cigarettiers s’autorisaient dans les années 1920-1930 avec des publicités assez folles : More Doctors smoke Camels (La plupart des médecins fument des Camels). Parce qu’évidemment les Camels sont bien meilleures que les autres [sic !].

Le mot « addict » devient un concept tout à fait vendeur et ce, peu importe l’âge. Une certaine forme de dissonance s’installe. Pour ceux qui ont fait de la publicité ou de la communication, la dissonance construit un discours paradoxal autour d’un produit dans le but de susciter, éventuellement, un achat.

Il y a un certain temps, la marque de vodka Eristoff avait fait une campagne publicitaire où le patron d’Eristoff se faisait filmer avec son garde du corps sur une île déserte paradisiaque et face à la caméra, il disait : « Regardez, j’ai gagné des milliards de dollars grâce à vous et je me suis offert cette île déserte. » C’était une façon de dire qu’il nous avait bien eus, qu’il s’était fait un maximum d’argent ; que grâce aux acheteurs, il était devenu un nabab. C’est interpellant comme communication, mais c’est clairement une forme de dissonance. Quelque part, ce discours « vrai » rend le personnage presque plus sympathique, alors qu’il devrait nous apparaître fondamentalement antipathique quand il se présente sous cet angle.

Les comportements addictifs ne datent donc pas d’hier. L’usage des psychotropes a vraisemblablement traversé toute l’histoire de l’humanité.

Un changement de paradigme est un changement de regard. Et quel regard posons-nous ? Copernic a provoqué un changement de paradigme parce qu’il a dit que la terre n’était pas au centre du système, mais que c’est le soleil qui l’est et que les planètes tournent autour du soleil, y compris la terre. C’est un changement de regard qui s’est opéré et c’est ce que je vous invite à faire en matière de drogue.

Il faut changer ce regard et ce regard évolue avec le temps : à la fin du  e siècle, on est tombé dans une forme de moralisme en matière d’addiction. Je vous propose, en ce début de XXIe siècle, d’aller vers le pragmatisme (ou réalisme raisonné).

À bas le moralisme et vive le pragmatisme !

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Martin De Duve

Thématiques

Alcool, Assuétudes, Cannabis, Droit / Législation, Marketing, Questions éthiques, Santé

Année

2018

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