Brèches

Jean CORNIL

 

UGS : 2007036 Catégorie : Étiquette :

Description

« Les preuves fatiguent la vérité » (Simone Weil)

« Nous sommes condamnés à vivre libres » (Jean-Paul Sartre)

J’aurais aimé étudier la philosophie et la physique. Je me suis perdu, atavisme familial inconscient, dans les méandres des sciences juridiques. Sans arriver au bout de l’autre rive. J’ai coulé, sous le poids des codes, avant d’atteindre le diplôme qui rassure. J’ai été heureux en candidature dans l’histoire et la sociologie. La théorie des obligations en première licence m’a définitivement détourné de la route de mes ancêtres. Disserter à n’en plus finir sur les courants du marxisme. Se consacrer tout entier aux mouvements étudiants. Le Code civil en quelques nuits. Péniblement. Décidément, ma vie devait être ailleurs. Dans tout et dans rien. Sans plan de carrière et sans pension complémentaire. Au hasard des rencontres, des livres et des musiques. Et des idées. Mangé par le démon de la philosophie politique. Avaleur vorace d’essais et de polémiques. Mais dans cette quête débridée et contradictoire, je cherchais, loin derrière les premiers éclairs, une forme de cohérence. Du moins un minimum de sens dans ces bribes éparpillées. Retrouver un tout, mon tout, qui se dessinait en filigrane par-delà les émiettements. Une organisation des idées qui puisse jeter des passerelles entre sciences de l’homme et de la nature. Mais aussi avec l’esthétique, la littérature, la musique. Une ébauche de correspondances.

Correspondances

Ces correspondances avec moi-même durent encore aujourd’hui. Tenter toujours de donner du sens. Une cohérence derrière le bruit et la fureur ? Non pas spirituelle, mais matérialiste. Un infime fil rouge qui relie sciences, arts et cultures. L’esprit de fond d’une époque. Le souterrain où l’indicible de la création converse avec toutes les inventivités. Où le dialogue entre savants, artistes et militants converge vers des approches multiples, mais unies. Illusion d’un athée en quête d’une cosmologie unificatrice ? Moderne cherchant la cause ultime et la rationalité finale ? Homme de la caverne platonicienne qui ne croit pas en les ombres du règne des choses ? Et qui chercherait les rayons d’un soleil aveuglant ?

Attribuer un sens aux événements que l’on vit. Rêve de savoir définitif et objectif. Œuvre de la science après celle du mythe et de la foi. Progrès infini, voie royale de la raison, fille des Lumières.

Jacques Attali : « En trois siècles, deux paradigmes, mécanique puis thermodynamique, se sont succédé en physique, et ils nous servent encore pour penser. Chacun d’eux organise une certaine idée de l’ordre naturel et social : d’abord, un ordre fait de corps en équilibre et de réversibilité ; puis, plus tard, un second ordre, qui tout au long d’un temps orienté, s’épuise en consommant l’énergie auquel il a accès. Chacun de ces deux ordres renvoie à une théorie physique, à une musique, à une médecine, à la façon de mesurer le temps, mais aussi à une lecture des formes sociales et à une forme d’exercice du pouvoir ».

Science et conscience. Inextricablement liées. Le sens du vrai varie selon la manière dont les hommes interprètent le monde. La science classique : ce qui est vrai, donc ce qui est scientifique, c’est ce qui est énonçable selon les règles de la logique formelle et ce qui est vérifiable empiriquement. XVIIIe siècle mécaniste et déterministe. Le siècle de l’horloge. Équilibre de Newton qui nourrit l’économie classique. La fameuse main invisible assure l’harmonie de la répartition des biens entre les hommes. Ni indétermination, ni dégradation, ni hasard, ni contradiction. Si une crise survient, il convient de réparer la panne du système et de rétablir l’équilibre antérieur.

Mais vient le XIXe. Le paradigme change de nature. À l’équilibre se substitue l’énergie. Ce qui est vrai, c’est ce qui assure la meilleure maîtrise de l’énergie. Ce qui en garantit la moindre perte possible. Plus d’harmonie universelle et invariante. De l’horloge à la machine à vapeur. Du mécanisme à l’énergétisme. Ce sont désormais les lois de la thermodynamique qui régissent la nature. Nouvelles règles de la production du monde. Fini l’automate funambule du temps précédent. Interrogeons la société sur la manière dont elle organise la déperdition d’énergie. Surgit le marxisme. L’histoire court à un rythme effréné vers le désordre et l’épuisement des sources de profit. Entropie et linéarité contre équilibre et circularité.

Passage étroit aux mille ramifications. Parabole. Métaphore. Passerelles, communications et correspondances. Le libéralisme appréhende le monde comme un équilibre à restaurer sans cesse entre les hommes nomadisés, atomisés, conduits par leurs intérêts individuels immédiats. Si chacun se conforme à sa seule logique personnelle, ces démarches, aussi contradictoires soient-elles, s’équilibreront afin de garantir la production de richesses au profit de tous. Tout l’esprit de la physique du XVIIIe siècle sous-tend, aujourd’hui plus que jamais, la conception dominante de la gestion du monde au travers des dogmes de la libéralisation optimale du commerce. Seule la concurrence parfaite traduit un monde parfait.

Bouleversements

Marxisme et darwinisme sont au fondement du siècle romantique. Bouleversement radical des cœurs qui explosent et des miséreux qui luttent. Connaître les lois de la production de la société pour mieux les combattre. Déperdition d’énergie comme baisse tendancielle du taux de profit. Les antinomies du capitalisme le détruisent en son sein même. C’est comme un moteur qui progressivement épuise toute son énergie pour enfin disparaître. Autodestruction des forces du capital et dépérissement de l’État et des classes sociales vers une utopie indifférenciée où chaque humain est totalement libre en vivant selon ses besoins.

Sentiers tortueux qui relient aussi équilibre classique et contrepoint parfait de Bach, thermodynamique et puissance de l’œuvre de Zola, moteur à explosion et peinture de Turner. Volonté folle d’un parcours encyclopédique, d’une réconciliation des genres. Itinéraire démesuré et illusoire ou condition première de l’unité de l’homme et du monde ? Les découvertes des savants précèdent-elles les créations littéraires et peuvent-elles fonder une philosophie politique ?

Réserves de chaleur, fascination pour le charbon, le travail, les stocks, l’accumulation des capitaux. L’esprit de fond du XIXe siècle tisse des liens infinis dans une nouvelle conception du monde. De la physique à la philosophie, de la thermodynamique au marxisme, de la production sans fin à la résistance du mouvement ouvrier. Le monde devient moteur. La mer, les vents, le cosmos, les langues, la lutte politique. Toute une époque se tend vers l’affrontement de forces contradictoires. Grand soir et avenir radieux.

Du muscle au cerveau. De la production à l’information. Révolution des recherches. Révolution des modèles. Révolution de civilisation. La science moderne perce des brèches dans les savoirs anciens. Théories de l’information, de la cybernétique, des automates. On découvre la structure chimique du code génétique. Il n’y a pas de matière vivante, mais des systèmes vivants. Des systèmes organisés, qui à l’inverse des machines, se développent grâce à l’indétermination, au désordre et au hasard. Qui produisent eux-mêmes une organisation supérieure, plus complexe, l’auto organisation. Nouvelle logique du vivant.

Révélation écologique. Contre le darwinisme qui postule la séparation radicale du milieu et des espèces qui y vivent, la nature se comprend comme une interaction entre la communauté des êtres vivants et leur espace géophysique. Nous sommes loin d’une nature amorphe, passive et désordonnée qui produit seulement la sélection des espèces. Elle se conçoit au contraire comme un écosystème organisateur, construit sur des principes contraires qui se rééquilibrent sans cesse. Conflits versus solidarités. Reproduction versus mortalité. Systèmes ouverts, autonomes, dépendants. L’homme illustre ce nouveau paradigme. Son autonomie est proportionnelle à ses longues dépendances culturelles et éducatives.

Révélation éthologique. Les animaux vivent en société complexe et hiérarchisée. Complexité sociale insoupçonnée jusqu’alors. Ils connaissent aussi les rites, les jeux, les avertissements, l’amitié ou la soumission. Bref, la société est loin d’être une invention humaine. Le passage à l’hominisation est dû à l’hyper complexité du cerveau. Moins spécialisé, centralisé, hiérarchisé, plus dépendant de l’erreur, il détient la capacité, contrairement à l’ordinateur, à s’adapter et à se régénérer. Inépuisable force qu’il tire de sa complexité.

Nouveaux continents

Nouveaux continents du savoir. Finis les vieux déterminismes qui régissaient le monde selon des lois immuables dans le temps et dans l’espace. Révélation de la physique quantique. Matière et énergie ne sont plus séparées. L’observateur modifie par son regard même l’objet observé. L’objectivité est un leurre. Le rêve d’une connaissance totale du réel s’effondre. Le point de vue du survol n’existe pas. La régularité réversible du siècle des Lumières et la continuité irréversible du siècle suivant, toutes deux déterministes, font place au hasard et à l’instabilité. Révélation de la biologie. Tout système vivant utilise le bruit, le hasard pour augmenter son ordre. De l’état de l’univers, juste après le Bing Bang, jusqu’au passage du singe à l’homme, toute structure ne cherche qu’à se complexifier davantage.

Physique quantique, biologie moléculaire, théorie de l’information, écologie et éthologie, toutes les sciences du XXe siècle font éclater les règles de la mécanique classique et de la thermodynamique. Ni un monde répétitif, déterminé et équilibré ni un monde linéaire qui se dégrade progressivement. Les vieilles clôtures qui balisaient l’interprétation et le sens de la vie sont arrachées par les vents furieux des sciences nouvelles. Fini le paradigme clos qui renvoyait l’explication première à une causalité unique. Univoque. Finie l’homogénéité simplificatrice qui liait l’homme et son environnement en regard d’un principe premier, physique, biologie, psychanalyse, économie, politique. Les savoirs contemporains se nouent aussi avec l’affectif, le singulier, le contingent, l’incertitude ou l’esthétique. Nouvelle grille de lecture. Nouvelles pratiques politiques ?

Car, c’est ici tout le sens de la question. Ces interprétations du monde peuvent-elles nous aider à forger de nouveaux concepts politiques et vivifier notre alternative à la domination marchande. Ou l’émergence des principes de complexité et d’auto organisation vont-ils brouiller les horizons, décourager la détermination, nous détourner des combats majeurs ? Nous plonger dans une passivité face à cette indétermination qui par essence brime notre capacité à transformer le monde.

Je ne le crois pas et je cherche des enseignements. Le premier, c’est la gigantesque mystification de l’histoire arrivée à son terme. Comme le Napoléon de Hegel à Iéna. Comme l’Île de Robert Merle, paradis issu de la destruction du capitalisme. Comme cette pensée unique qui irrigue toute notre époque en voulant nous persuader que la mondialisation mercantile est l’aboutissement du bonheur pour tous. Le second, c’est la nécessité de forger de nouveaux outils doctrinaux à la lumière des évolutions des savoirs. Le libéralisme classique, si prégnant aujourd’hui, s’inspire d’une vision du monde héritée de Newton. Le marxisme, de la thermodynamique. Qui peut croire maintenant que ces théories, aussi géniales soient-elles, définissent radicalement la compréhension des choses et donc le sens du politique ? Déjà, l’écologie politique, encore balbutiante, s’alimente des savoirs contemporains. Comme pour le libéralisme et pour le socialisme, son avenir est assuré. Car, troisième enseignement, comme dans les sciences, des théories antagonistes sont vraies simultanément en fonction du prisme d’approche de l’observateur ou de l’acteur. La question dépend alors du choix de l’angle d’appréhension du monde. Donc du choix des valeurs.

Paraboles

Autre parabole. La figure de Fraser. Toujours Jacques Attali et sa généalogie des formes sociales. Quête d’un invariant. Tout groupe ne possède qu’un seul sens : survivre. Il ne connaît qu’une seule menace : la violence. « Tout désir, toute dominance, toute organisation sont construits par la langue pour éliminer la violence et organiser la survie. Toute production et tout échange n’existent qu’institués par le langage comme moyen de conjuration de la violence ». Ordre fondateur du cannibalisme. S’approprier l’autre en consommant son corps et son âme. Choisir un code pour la violence. L’histoire comme une succession d’ordres. Ordre rituel où le surplus, le savoir et la hiérarchie sont fondés sur le mythe et qui, à un moment donné, ne sait plus produire le sens de son organisation. Il ne sait plus contenir la violence. Les rituels sont impuissants face aux agressions extérieures. La forme sociale doit se réécrire pour refouler la violence devenue dominante. Une reconstruction s’impose. Exigence de nouveaux codes, reconstitution d’un langage, recréation d’une culture.

Ordre impérial. Au rite succèdent la langue religieuse et les règles du commandement militaire. L’armée maintient l’ordre en lieu et place des prêtres. C’était il y a trois mille ans. Déjà, l’étranger est la victime émissaire qu’il faut combattre et détruire. « Mais quand l’empire ne sait plus contrôler par la force le surplus nécessaire, à la périphérie de l’ordre impérial, un nouvel ordre apparaît : l’Ordre marchand, espace plus grand encore, où la monnaie remplace la force dans le contrôle de l’ordre ». Bref, naissance et destin du capitalisme. Nous y sommes en son cœur aujourd’hui.

Alchimie subtile des disciplines qui s’entrecroisent. Physique et économie politique. Anthropologie et histoire. Ruelles étroites entre les sciences de la nature et les sciences sociales. Les ordres du monde se sont succédé sous mille variantes. L’ordre marchand, sous sa forme contemporaine, nous englobe totalement, prétendant être éternel. Mais l’histoire ne s’arrête jamais. Comme par le passé, l’ordre marchand dépérira, se transformera. D’autres formes sociales émergeront. Elles soulèvent déjà un coin du voile, dans les contestations, les subversions et les résistances qui refusent l’impérialisme de la marchandise. Ne plus se laisser séduire par le temps du court terme comme si une fatalité de l’histoire avait écrit la dernière forme de la vie sociale. S’extraire du quotidien pour replonger dans le temps historique et refuser ce destin mystificateur qui nous donne à penser, parfois au tréfonds de notre esprit et de nos comportements, que l’accumulation de richesses est le seul sens possible de l’existence.

La science non plus ne s’arrêtera pas. De nouvelles fulgurances nous mèneront vers des contrées insoupçonnées. En politique aussi, les vieux schémas craqueront comme le marxisme a critiqué radicalement les fondements de l’économie classique. Comme, à son tour, les concepts que forge progressivement l’écologie politique briseront bien des présupposés du matérialisme historique. Chaque révolution bouleverse le régime précédent. L’écrit, le son, l’image. Le muscle, la machine à vapeur, le cerveau. L’agriculture, l’industrie, les services. Le mythe, la foi, la marchandise. La superstition, la production, l’information.

Brèches donc.

Brèches dans les savoirs, trop longtemps insulaires. « Spécialiste des idées générales ». Brèches dans le temps, l’espace, l’énergie et la matière. Brèches dans les conceptions du monde, dans la logique des choses dont la logique même s’éloigne, se disperse, se complexifie. Progrès continu et répétition de cycles. Fabuleuses avancées et reculs barbares.

Brèches qui doivent décloisonner nos raisonnements, fracturer nos certitudes, bouleverser nos sens communs.

C’est en cherchant l’Inde que l’Amérique s’est offerte.

Brèches pour enrichir nos combats, pour instiller le doute dans la doctrine tout en revivifiant nos valeurs.

Brèches pour refuser la dictature de la monnaie, objet que personne ne consomme, mais que chacun cherche à accumuler. « Ne plus manger l’autre », mais « l’homme mangé par l’argent ».

Brèches par des métaphores, des allusions ou des paraboles, pour réconcilier politique et esthétique, pour combattre l’assassinat du goût et de peuples entiers.

Brèches tout simplement pour mieux résister.

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Informations complémentaires

Année

2007

Auteurs / Invités

Jean Cornil

Thématiques

Darwinisme, Humanisme, Marxisme, Philosophie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Sciences