Aux origines de la franc-maçonnerie

Jacques Ch. LEMAIRE

 

UGS : 2021010 Catégorie : Étiquette :

Description

Les personnages principaux, lors de la création des Constitutions créées en 1723, sont James Anderson, John Desaguliers, le duc de Warton et on pourrait y ajouter le duc de Montagu. Ces personnes sont réunies pour une simple raison : la Grande loge de Londres et de Westminster a demandé à James Anderson, reconnu en tant que généalogiste à son époque, d’écrire ces fameuses Constitutions.

Dans le sillage d’Anderson, il y a l’ombre du docteur Désaguliers qui appartient à une famille de huguenots. À cette époque, les huguenots fuient la France à la suite de la révocation de l’édit de Nantes. Ils se retrouvent dans la situation où ils doivent choisir soit de fuir, soit de devenir catholiques, soit d’être tués, car ils sont pourchassés par les catholiques.

Pour échapper aux persécutions, la famille Désaguliers décide de prendre un navire de commerce et de faire voile vers l’Angleterre, plus précisément vers Guernesey. Ils vont y vivre neuf ans, avant de s’établir à Londres, où le père de la famille Désaguliers va devenir pasteur d’une paroisse du Lower Street, quartier de Londres où tous les huguenots qui fuient la France se rassemblent. James Anderson deviendra lui-même pasteur de cette paroisse des années plus tard.

John Désaguliers est d’abord un scientifique qui fait partie de la Royal Society, où il est reconnu et est l’assistant d’Isaac Newton.

Il va s’intéresser à la franc-maçonnerie, peut-être parce qu’il appartenait à une loge aristocratique, bien qu’il ne fût noble pas lui-même. Cette loge comptait beaucoup de membres de la Royal Society – fort intéressés par le fait maçonnique – et de membres du gouvernement. Il n’est pas étonnant, dès lors, que Désaguliers appartienne à la fois à l’une et l’autre mouvance.

De fait, le duc de Montagu, qui fait partie de la Royal Society, a des accointances avec la franc-maçonnerie, dont il deviendra le grand maître de la Grande loge de Londres et de Westminster. Le duc de Montagu a une connivence avec Désaguliers, car il est proche du milieu huguenot par le biais de son épouse qui en est issue.

James Anderson, généalogiste féru dans son domaine, réalisera une généalogie de la franc-maçonnerie spéculative assez mythique, puisqu’il la fera remonter jusqu’à Adam. Difficile de la faire remonter plus loin. Pourtant le duc de Wharton s’y essayera [sic !]. Il a, d’ailleurs, été banni de la Loge d’Angleterre et de Westminster, parce qu’il a créé le mouvement – folklorique – des Gormogons qui indiquait que la franc-maçonnerie était antérieure à Adam. La généalogie d’Anderson va de l’Antiquité jusqu’en 1700. Elle parle des différentes sociétés et donne à différents personnages célèbres le rôle de grand maître, de protecteurs, de francs-maçons.

Désaguliers partira vers d’autres horizons et essayera de donner un renouveau à la franc-maçonnerie d’autant que le duc de Montagu lui en a fait la demande, The New Masonry. À l’époque, on parlait de « maçonnerie pratique » par rapport à une « maçonnerie de théorie ». On nommait des Maçons qui étaient acceptés dans les loges Accepted masons. En Angleterre, en marge des loges de métier, il y a eu plusieurs Accepted masons illustres. Tandis qu’en Écosse, où tout aurait démarré, les loges de métier étaient extrêmement structurées depuis William Schaw avec des gentlemen masons.

Gentleman mason

Les gentlemen masons apparaissent vers 1600-1620. Ces gentlemen masons sont curieux de savoir ce qu’est la Maçonnerie de métier qui leur semble bien mystérieuse. C’est l’époque de la Renaissance, une époque qui a une grande importance en matière de renouvellement des idées sur tous les plans : sur le plan architectural, sur le plan des arts, sur le plan de la science… À ce moment, c’est le règne du roi pacifique Jacques VI d’Écosse. Ce roi ne veut plus entendre parler des heurts extrêmement sanglants où chacun pensait que la vie était belliqueuse et où chacun avait perdu un membre de sa famille. Jacques vi essaye de briser cet élan extrêmement agressif, car il est versificateur, il est aussi érudit dans les arts, dans l’architecture… On peut également supposer qu’il va imaginer, pour sa cour, la cérémonie des masques. Jacques VI va s’entourer de Frères, les fameux maçons acceptés – les gentlemen masons – qui font partie de l’élite intellectuelle de l’époque, comme par exemple : Francis Bacon qui écrira La Nouvelle Atlantide, dont le sujet central est le temple de Salomon. Or, Jacques VI, dans sa cérémonie des masques, jouera le rôle de Salomon. D’autres personnages importants vont graviter autour de Jacques vi tels que Inigo Jones, architecte de l’époque qui va imaginer les décors, la machinerie, les costumes. Tandis que Ben Johnson, dramaturge dont l’aura équivaut à celle de Shakespeare, va s’occuper de l’écriture. En coulisses, il y a aussi William Gilbert, scientifique considérable, qui fera de la science expérimentale avant Isaac Newton. Toutes ces personnes, en plus de William Schaw, sont réunies pour la cérémonie des Masques.

En recoupant les informations sur ces différentes personnes, on se rend compte qu’il y avait des accointances entre eux et qu’ils étaient des Accepted masons, des gentlemen masons. On peut imaginer que, parallèlement, aux cérémonies des Masques, des assemblées secrètes de la Maçonnerie non pas « spéculative », mais « de théorie » a pu voir le jour à cette époque. C’est en ce sens que les historiens peuvent dire que la franc-maçonnerie spéculative est née en Écosse.

Apparition des rituels maçonniques

La première trace d’un rituel maçonnique se trouve dans un document de 1696 : le Register House. Il s’agit du premier « catéchisme » franc-maçon, avec un jeu de questions-réponses. Ce rituel date-t-il de 1696 ou est-il antérieur à cette période ? Pourquoi ce document apparaît-t-il à ce moment ? Marque-t-il l’apparition du rituel ou seulement la mise par écrit d’une situation antérieure ? On l’ignore, mais ce texte évoque en effet le mot de maçon, dont on trouve déjà trace au début du XVIIe siècle. On n’a pas retrouvé de catéchisme de l’époque de Jacques VI. Par contre, on peut supposer que les catéchismes ont une origine protestante en imitation des catéchèses de la Réforme. Une autre hypothèse est de dire que tout est apparu lors des cérémonies du Masque écrites par Ben Johnson. Francis Bacon a probablement joué un rôle important, car il était en lien avec la France et la cour d’Henri III. De ce fait, il a pu rapporter de son voyage la Commedia del’Arte.

Les Constitutions d’Anderson

Dans ces Constitutions, qui ont encore cours aujourd’hui dans les loges masculines, Anderson insiste sur le fait « qu’il faut rassembler ce qui est épars ». Autrement dit, mettre fin à l’opposition entre catholiques et protestants. On peut faire un parallèle avec Jacques vi qui souhaitait également pacifier les choses et avec les Hanovriens qui veulent aussi pacifier les choses : c’est le fameux Centre d’union, le fameux Centre d’harmonie qui est visé. D’ailleurs, à Londres, on se côtoyait à la Bourse entre mahométans, Juifs et catholiques, chacun vacant à ses occupations propres sans qu’il n’y ait aucun conflit. Cela permettait de se retrouver entre soi et de pacifier les choses.

Il y avait, à l’époque, énormément de clubs, quelques fois fantaisistes, qui portaient parfois le nom de « loge » sans aucun lien avec la franc-maçonnerie.

Pour l’anecdote, on peut citer le Bifteck Loge : on y faisait entrer, les yeux masqués, un impétrant. Un évêque de pacotille le conduisait pour prêter serment sur un livre et, au dernier moment, on lui demandait d’embrasser le livre. Alors, on enlevait le livre et on le remplaçait par une côte à l’os et l’impétrant embrassait la côte à l’os.

Anderson est-il contre l’athéisme ?

Dans les Constitutions d’Anderson, il y a une accusation contre les « athées stupides et les libertins irréligieux ». Est-ce à dire qu’il y a des athées non stupides et des libertins religieux ? Pour comprendre, il faut bien se rapporter à l’époque. À première vue, on a l’impression qu’il n’y avait pas d’athées au XVIIIe siècle. Or, on peut être très surpris que Martin Forgus qui était Grand Député, Grand Maître Richemond du Grand Maître Richemond était un athée. On est certain, que tous les dimanches, chez lui, il y avait un club qui se réunissait Infidel Club où l’on critiquait fortement la religion et où on faisait profession d’athéisme. Montagu et Richemond étaient aussi athées. Il faut se poser la question de savoir de quel athéisme il est question. Or, un philosophe également historien et théologien, Pierre Bayle, va faire une différence, dans ses ouvrages, entre athées en distinguant les athées vertueux et les athées francs. Les athées vertueux sont athées uniquement sur le plan théorique – discussion intellectuelle dans les salons – alors que les athées francs sont athées sur le plan théorique et pratique. On peut se poser la question de savoir si la désignation d’« athée stupide » désigne, pour Anderson, les athées francs ? Et dans le même ordre d’idées, « libertin irréligieux » pourrait se référer, pour Anderson, à la définition de libertins comme déiste. En conséquence, la condamnation d’Anderson est plus nuancée qu’il n’y paraît.

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Informations complémentaires

Année

2021

Auteurs / Invités

Jacques Lemaire

Thématiques

Athéisme, Franc-maçonnerie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Société secrète