Au temps où les prêtres régnaient sur les consciences

Pol Defosse

 

UGS : 2015007 Catégorie : Étiquette :

Description

À la mémoire de Robert Pourbaix
qui eut des funérailles religieuses
contre sa volonté dûment exprimée.
Cela s’est passé à Houdeng-Aimeries
au printemps 1964.

Le XIXe siècle fut le théâtre de luttes intenses entre, d’une part, une Église toute-puissante, nostalgique de l’Ancien Régime, qui imposait sa vision chrétienne de la société et, d’autre part, le mouvement libre penseur qui, inspiré par le mouvement des Lumières et les principes de la Révolution française, souhaitait s’émanciper de cette tutelle et donner naissance à une société débarrassée de ce que les libéraux appelaient l’obscurantisme et les superstitions. Les journaux, les pamphlets, les caricatures, des chants rendent abondamment compte de cette lutte qui déborde sur le XXe siècle et se focalisa surtout sur la question scolaire et les enterrements civils. Parmi ces nombreux témoignages, deux romans de mœurs, tombés dans l’oubli, donnent un aperçu de ces conflits idéologiques, de l’atmosphère lourde, passionnelle et malsaine qui pouvait régner dans les villages et les agglomérations urbaines.

Le premier est dû à Virginie Loveling ( 1839-1923), une des rares, sinon la seule, auteures féminines laïques de Flandre au XIXe siècle. Née à Nevele dans une famille bourgeoise et cultivée qui appréciait la littérature, elle s’était installée en 1846 à Gand avec sa famille où elle entra en contact, ainsi que sa sœur Pauline, avec le milieu libéral et libre penseur de la société gantoise. Les deux sœurs côtoyaient notamment le médecin César Frédéricq et son fils Paul (1817-1920), historien, professeur aux Universités de Liège et de Gand, Julius Hoste (1848-1933), figure de proue du flamingantisme et futur fondateur du quotidien Het Laatste Nieuws, Cyriel Buysse (1859-1932), écrivain naturaliste, qui était leur neveu. Les écrits de Virginie – des nouvelles, des romans, un journal – sont des analyses pointues des mentalités de son époque ; elle traite des sujets comme la politique, la religion, l’éducation, l’hérédité. Dans In onze vlaamsche gewesten. Politieke schetsen, écrit en 1877 et publié sous le pseudonyme de W.G.E. Walter, elle décrit le comportement autoritaire, voire tyrannique, du curé sur les habitants du village fictif de Crocke, situé dans l’arrondissement de Gand. Au début du récit, le lecteur découvre une agglomération paisible : les habitants préparent la représentation d’un spectacle théâtral, qui comprendra des sketches et des chants, monté par Aloïs, le sous-instituteur. Tous veulent faire de l’événement une réussite. Même Monsieur Sandrie, veuf entré dans la septantaine, qui vit à l’écart dans son domaine de l’Hermitage, a apporté son aide en versant la somme de cinquante francs pour monter le spectacle. Monsieur Sandrie était un ancien parlementaire. Libre penseur, franc-maçon, il était traité de gueux par ses adversaires ; mais dans le village, bien qu’il ne fréquentât pas l’église, il était considéré avec sympathie. Au point qu’un jour le curé, lui aussi dans la septantaine, décida de lui rendre visite. Rapidement un courant de sympathie réciproque avait rapproché les deux hommes : l’un et l’autre, animés par un même sentiment de tolérance et de fraternité, regrettaient de ne pouvoir aider davantage les pauvres et les déshérités, notamment les quelques orphelines recueillies par le curé, qui fréquentaient l’école de dentellières. C’est peu de temps après la représentation théâtrale, qui connut un très grand succès, que le curé décéda. Tout le village assista à son enterrement et, à l’étonnement de tous, Monsieur Sandrie avait tenu à être présent à la messe de funérailles.

Quelques semaines plus tard, la Gazette van Gent, journal anticlérical, annonçait que le curé Capelle avait un remplaçant, le vicaire de Ploegeld. Il n’était pas un inconnu ; il avait la réputation d’être intransigeant, rigoureux et exigeant. Bien que circonspects et même un peu inquiets –, tant le curé Capelle avait laissé un bon souvenir à ses paroissiens –, les villageois accueillirent le vicaire, qui s’installa au presbytère avec tous les honneurs. C’est quelques mois après son arrivée que l’on vit s’opérer des changements dans la vie quotidienne du village. Le vicaire commença par imposer une discipline très stricte à l’orphelinat où les récréations furent raccourcies et les visites réglementées ; à l’hospice, certaines distractions comme les jeux de cartes, furent interdits. Quelques jours plus tard, il imposait aux jeunes filles de se réunir dans une congrégation. Trientje, l’épicière qui était restée célibataire, fut chargée – il n’était pas question de refuser – de recruter des membres qui devaient payer une cotisation. Les jeunes filles sans exception – les absences étaient contrôlées – devaient, selon la volonté du vicaire, se réunir régulièrement. Au cours de ces réunions, les jeunes paroissiennes récitaient des prières, écoutaient les sermons et préparaient des processions. Plus tard, au mois d’août, le vicaire annonça, lors de la messe du dimanche, qu’il allait recueillir le « denier de Saint-Pierre ». Cette contribution « volontaire » des fidèles, qui n’était pas perçue au temps du curé précédent, était une aumône faite au Saint-Père. Même les plus pauvres étaient soumis à cette contribution selon la formule : « Qui donne aux pauvres donne à Dieu, car c’était le Saint-Père, qui, gémissant dans sa prison, était pauvre », déclarait le vicaire. Le curé prit d’autres mesures comme la formation à Crocke d’une section de la Société de François Xavier. La mission de cette société était, outre de récolter des fonds, de « constituer un rempart contre l’hérésie, d’être une sorte de milice divine pour la défense de la sainte Église ». Toutes ces initiatives ne rencontrèrent guère d’opposition parmi les villageois « tant l’habit ecclésiastique exerce sur les gens de la campagne, une espèce de pouvoir magique, un mélange de crainte, une pression morale ». Le vicaire développait effectivement auprès de ses paroissiens des arguments qui inspiraient la peur et la crainte. Il associait toujours à la menace de la sanction divine – la damnation éternelle – celle d’une sanction temporelle. Ainsi, il refusa la confession à Madame Van Hulle, qui tenait une épicerie-café, parce que son mari était abonné à la Gazette van Gent et au Volksbelang « une feuille gueuse qui foule aux pieds notre sainte religion » et, tout en lui conseillant la lecture du Katholiekweek van Vlaanderen, il laissa entendre que son fils pourrait ne pas être autorisé à faire sa communion. Plus tard, il exigea la dissolution de la société théâtrale dont l’instituteur était devenu le directeur car « elle était une société de perdition. Les spectacles, concerts qu’est-ce, disait le vicaire, sinon des réunions nocturnes dont il ne faut attendre que du mal » et d’ajouter menaçant « le baron pourrait ordonner à ses fermiers de ne plus laisser leurs enfants fréquenter l’école d’un instituteur qui en même temps serait directeur d’un théâtre ». Il rencontra cependant une fin de non-recevoir lorsqu’il s’adressa à Monsieur Sandrie pour la collecte du « denier de Saint-Pierre » ; il avait imaginé, se trompant lourdement, que, même s’il ne fréquentait pas l’église, Monsieur Sandrie n’était pas un adversaire de la religion. La réponse du libre penseur fut ferme et définitive : « Je ne donne à personne le droit de pénétrer dans les secrets de ma conscience, ni de me prescrire ma ligne de conduite ».

En peu de temps, le village fut donc transformé : la fabrique entreprit des travaux de rénovation à l’église ; les habitants furent tenus de participer le jour de la Pentecôte à un grand pèlerinage à la basilique de Notre-Dame d’Oostakker, près de Gand. Alors que le froid engourdissait la campagne, le vicaire décréta que saint Maxime, patron de Crocke, serait célébré pendant trois journées. Il fit appel pour cette cérémonie d’adoration perpétuelle à plusieurs prêtres des environs qui invitèrent les habitants à se confesser : « Venez au tribunal de la pénitence, disait l’un d’eux, accusez-vous franchement de ce qui pèse sur votre conscience et tous les péchés vous seront pardonnés ». Plusieurs sermons furent prononcés à cette occasion. La description édifiante de ce qui attendait les impies et les damnés en enfer fut particulièrement impressionnante ; elle n’avait rien à envier aux représentations du Jugement dernier de l’époque médiévale. Un pèlerinage à la chapelle Saint-Maxime, auquel pas un seul notable ou conseiller communal, n’osa se dérober, clôtura cette démonstration de foi. Fortement ébranlée par toutes ces cérémonies et les sermons, harcelée aussi par le vicaire, Amélie décida « pour sauver son âme » de quitter Monsieur Sandrie qu’elle servait pourtant depuis de nombreuses années.

Le vicaire de Crocke n’avait pas qu’un rôle de pasteur. Il pouvait aussi se muer en agent électoral. À l’occasion d’une élection partielle, suite au décès d’un élu, le vicaire avait ordonné des prières publiques en faveur du candidat catholique. Il visitait les paroissiens, qui avaient le droit de vote, et leur remettait des billets au nom du « bon candidat ». Le jour des élections venu, il affréta une diligence pour embarquer les électeurs qui lui étaient favorables.

C’est au retour d’une manifestation libérale à Gand à laquelle il avait participé que le tilbury de Monsieur Sandrie fut agressé aux cris de « À bas le gueux ! » par une troupe de jeunes paysans. La voiture fit une embardée et se renversa sur le bas-côté de la route. Gravement blessé, le septuagénaire fut ramené à l’Hermitage et, veillé par Alida, une jeune et pauvre paysanne orpheline qu’il avait prise sous sa protection. Sentant que ses jours étaient comptés, il la pria d’interdire l’accès de sa chambre au vicaire. La mission était cependant trop lourde pour l’adolescente de quinze ans environ ; prosélyte, le vicaire se faisait un point d’honneur de « sauver l’âme d’un gueux ». Le lendemain de l’accident, il força la porte de la chambre. Il portait sur la poitrine la bourse de velours renfermant le viatique et administra l’extrême onction au libre penseur inconscient. Désespérée de n’avoir pu faire respecter les volontés de Monsieur Sandrie, la jeune fille s’enfuit et disparut dans la nuit. Quelques heures plus tard, on retrouva son corps dans un étang voisin de l’Hermitage. On ne sut exactement si elle s’était suicidée ou si c’était un accident.

Monsieur Sandrie, au grand étonnement de ses amis francs-maçons, eut droit, en tant que converti rentré dans le sein de l’Église, à des funérailles religieuses. Quant à la dépouille d’Alida qui, selon le vicaire, s’était suicidée – la preuve, argumentait-il, on avait retrouvé ses chaussures au bord de la pièce d’eau – elle fut déposée dans la prison et inhumée sans aucune cérémonie dans l’endroit non bénit du cimetière « où grandissaient les orties au milieu d’un tas de décombres et d’ardoises brisées ». Le fossoyeur et ses assistants ne disposant pas de cordes, laissèrent tomber le cercueil dans la fosse.

Jean Chalon (1846-1921) qui a traité le même thème du cléricalisme, était docteur en sciences naturelles, une discipline qu’il enseigna dans plusieurs établissements namurois et à l’Université nouvelle. Au cours de ses voyages en Europe, en Afrique du Nord, il s’était passionné pour la botanique. Esprit curieux et rationaliste, il s’intéressa également au fétichisme, au folklore, une discipline encore peu pratiquée à l’époque, aux religions et aux superstitions religieuses. Franc-maçon, il défendait l’idée que c’était l’ignorance, la misère, la peur qui expliquaient l’existence des religions. Il écrivit plusieurs romans de mœurs. Dans Le Trou des chiens, publié en 1895 mais dont l’action se situe pendant la première guerre scolaire, l’auteur introduit le lecteur dans la société bourgeoise d’une localité fictive, Montignies-le-Pommier. Les acteurs principaux du roman, sont le docteur Jean Perrier, alias Max Nordeau auquel est dédié le livre, et le doyen, l’abbé Bataille. Gravitent autour d’eux, Boinel l’instituteur, Dumont le juge de paix, Lesire, le pharmacien, Delobel, le bourgmestre libéral qui « mange » du curé, mais qui va à la messe et salue respectueusement le doyen auquel il doit sa fonction de premier magistrat. À ceux-ci, s’ajoutent deux personnages collectifs ; ceux des épouses et des servantes représentée respectivement par Léocadie Perrier et par Pauline, une jeune fille vive et jolie qui au début du récit a une quinzaine d’années. Jean Perrier avait fait ses études de médecine à l’Université de Liège ; il s’était installé à Montignies et avait épousé, au début des années 1860, Léocadie Lémine, la fille du propriétaire d’une tannerie. Le couple avait eu six enfants. Jean Perrier était notoirement connu comme libre penseur ; il n’allait pas à la messe et mangeait de la viande le vendredi ! II s’était aussi opposé à ce que l’aîné de ses fils, qui fréquentait avec ses frères et sœurs l’école communale, fît sa communion, car il ne voulait pas que ses enfants apprissent le catéchisme ,mais, comme il l’avait fait et le faisait quotidiennement dans son laboratoire, il voulait leur apprendre la vérité de la science. Léocadie, qui avait reçu une éducation religieuse stricte au couvent des Sœurs de Marie et répétait régulièrement qu’elle « avait de la religion », eut beau s’opposer à cette décision en faisant valoir « le qu’en dira-ton » – ce qui la préoccupait autant sinon davantage que l’aspect religieux – le docteur Perrier était demeuré inflexible. Et ce n’étaient pas les conversations complices que sa femme eut avec le doyen, par ailleurs son confesseur, qui le firent changer d’avis. Lorsque la loi du « ministre franc-maçon Van Humbeeck qui a chassé les prêtres de l’école » fut connue, le doyen entra en campagne. Invoquant le mandement des évêques, il exigea que l’instituteur Boinelle démissionne de ses fonctions d’instituteur à l’école communale « sans Dieu ». Boinelle, qui était catholique pratiquant, n’avait cependant nullement démérité ; il n’avait pas modifié son enseignement qui comprenait toujours la prière matinale et l’enseignement du catéchisme. Mais cela n’empêchait pas le doyen Bataille de traiter l’école communale d’impie et de sacrilège et d’inviter tous les parents de retirer leurs enfants de cet établissement. Il leur proposait en échange d’inscrire leurs enfants à l’école confessionnelle qu’il se proposait de créer avec l’appui du comte d’Argenteuil et de divers notables. Il y assumerait personnellement l’enseignement aidé du sacristain. Afin de donner plus de poids à ses arguments, il n’hésita pas à brandir, conformément au mandement des évêques, la sanction divine de l’excommunication et de lancer la menace d’une interdiction de faire leur communion pour les enfants qui fréquenteraient l’école communale. Non content de jeter ainsi l’anathème sur l’école publique, le doyen s’attaqua aussi à Boinelle : il intervint auprès du bourgmestre afin que celui-ci mette un terme aux petits travaux d’écriture que l’instituteur exécutait à la mairie, ce qui permettait à la famille Boinelle d’arrondir ses fins de mois.

Les épouses des notables étaient issues de bonnes familles bourgeoises, mais n’avaient guère de culture. Elles avaient fréquenté, comme Léocadie, le couvent des Sœurs de Marie où l’essentiel de leur éducation avait été religieuse. On leur avait appris aussi à diriger une maison, à conduire un ménage et à éduquer leurs enfants dans la religion. Léocadie qui avouait y avoir également appris le français, s’efforçait de mettre en application avec ses six enfants toutes les règles et toutes les bonnes manières inspirées par la religion qu’on lui avait inculquées. Toutes ces mères de famille avaient comme sujets de conversation, lorsqu’elles se réunissaient chez l’une d’entre elles pour passer un après-midi, les mêmes thèmes : la critique des servantes, les idylles qui se nouaient et se dénouaient, les travaux d’aiguille, les tricots, les animaux domestiques et, bien sûr, les enfants, ainsi que le poids que représentait la tenue d’une maison.

Pauline avait été placée par ses parents au couvent du Bon Pasteur où elle avait eu comme confesseur le doyen Bataille. C’était lui qui avait remarqué sa vivacité d’esprit et qui l’avait recommandée à Léocadie Perrier. Il avait de la même façon placé dans d’autres familles bourgeoises des jeunes filles qui, naïves, crédules et ignorantes, lui permettaient d’avoir « un œil ouvert sur tous les ménages. Il savait ainsi les livres des bibliothèques, le journal quotidien, les propos tenus, les nuances politiques, les secrets des alcôves, les débordements de l’un ou de l’autre ». Le doyen réunissait aussi tous les dimanches les servantes à l’église. Ces réunions qu’il présidait, appelées « sodalités », étaient obligatoires. On y priait ensemble ; le doyen ou le sacristain donnait une instruction religieuse édifiante, on chantait des cantiques, mais l’abbé pouvait aussi recueillir à l’occasion les confidences de l’une ou l’autre de ces jeunes filles et pénétrer de cette manière dans l’intimité des ménages. Ainsi, il n’ignorait pas que Léocadie était une épouse jalouse, qui soupçonnait son mari de relations douteuses avec ses patientes. Il savait qu’elle allait jusqu’à fouiller les dossiers personnels déposés sur le bureau. Le doyen n’ignorait pas non plus que Léocadie avait aménagé dans un mur du bureau médical une sorte de judas qui lui permettait de surveiller son mari pendant ses consultations. Enfin, il savait que, énervé par toutes les scènes que son épouse lui faisait, Jean Perrier avait décidé, après plus de quinze années de mariage, de faire chambre à part. Le samedi, jour du marché, tous ces potins et bien d’autres circulaient de bouche à oreille. Toutefois, une rumeur persistante était bien plus perverse. On disait que le docteur entretenait une liaison coupable avec Pauline et que Léocadie avait même demandé conseil au doyen.

Cependant Jean Perrier avait bien d’autres préoccupations. Il venait à peine d’entrer dans la cinquantaine, mais il avait diagnostiqué ce qui fut confirmé par un confrère, qu’il souffrait de fibrillation et d’arythmie cardiaque. Le mal ne lui laissait guère d’illusion : la moindre émotion pouvait lui être fatale, ses jours étaient comptés. Aussi, il dicta ses volontés à sa femme et lui fit prêter le serment de les observer : il refusait la présence d’un prêtre à son chevet et désirait des funérailles civiles. Dans son testament, il précisait qu’il rejetait tout discours lors de son enterrement, que la maison ne serait pas tendue de noir et que, sur la tombe, il n’y aurait aucun monument de pierre, aucun emblème religieux. Entre temps, on apprit le décès de l’instituteur Boinelle. Depuis longtemps, il était devenu le souffre-douleur de toute une population. On ne le saluait plus, sa femme s’était vue refuser du pain, de la viande dans plusieurs boutiques. Un soir, sentant sa fin très proche, il demanda, parce qu’il était toujours catholique,  au doyen de venir à son chevet. Celui-ci refusa catégoriquement au motif qu’il avait refusé de donner sa démission. Boinelle mourut donc sans avoir reçu les derniers sacrements. Il ne pouvait dès lors être enterré en terre bénite. L’abbé déclara que les funérailles seraient civiles et qu’on « enfouirait » l’excommunié dans le coin des réprouvés situé « dans la partie la plus basse du cimetière. [C’était] un carré abandonné aux orties, aux grandes bardanes, aux pierrailles. Si le fossoyeur voulait se débarrasser de quelques vieilles briques, d’un bout de gouttière en fer-blanc, d’une vaisselle cassée, il les amoncelait en cet endroit. C’était le trou des chiens, le coin des réprouvés. Les plus vieux habitants se rappelaient qu’on avait enfoui là jadis le cadavre d’un pauvre diable qui, les poches vides, s’était pendu à un arbre du Parc ». C’est vainement que Jean Perrier avait essayé d’intercéder auprès du bourgmestre. Celui-ci s’était incliné une fois encore devant les volontés du doyen.

Quelque temps plus tard, Jean Perrier décédait à son tour. Léocadie, affolée, ne respectant pas son serment, envoya chercher l’abbé Bataille qui procéda aux onctions suprêmes. L’abbé apaisa la conscience de Léocadie : elle ne devait pas respecter un serment impie. Le tenir était, disait-il, un péché mortel qui la conduirait droit en enfer et « je n’ai pas d’absolution pour ces péchés-là […] Songez au scandale que ferait à Montignies l’enterrement civil d’une personne notable, aimée, estimée, malgré ses fâcheuses croyances ». Perrier ne fut pas « enfoui » dans le coin des réprouvés, mais il eut droit à tout ce qu’il ne voulait pas : des funérailles religieuses, une pierre sur sa tombe et des discours. Quelques mois plus tard, à la rentrée scolaire de septembre, les enfants de Jean Perrier étaient inscrits au collège des jésuites.

Ces deux romans qui ne sont pas des chefs-d’œuvres de la littérature, doivent être considérés comme des témoignages. Les auteurs n’ont aucune raison de se connaître, mais à quelques décennies de distance, ils ont décrit de la même façon les méthodes utilisées au XIXe siècle par le clergé pour imposer un asservissement des consciences et établir l’influence de l’Église dans la vie quotidienne et politique. Les armes sont identiques : les menaces d’une éternité éternelle dans les souffrances de l’enfer si on ne respecte pas les prescriptions du prêtre, les pressions morales exercées sur des paroissiens crédules, ignorants et manquants de repères intellectuels. Leur embrigadement dans des communautés de prières. Les faits décrits dans ces deux romans ne sont pas d’un autre âge. Dans un roman autobiographique Vive la guerre, Albin-Georges Terrien évoque la vie quotidienne dans le village d’Engreux, non loin de La Roche-en-Ardenne, pendant la Seconde guerre mondiale. Parmi ses souvenirs d’enfance paysanne – il était âgé d’une dizaine d’années – il rappelle notamment les cas d’une petite fille morte sans avoir été baptisée et celui d’un bûcheron qui s’était suicidé. Le curé malgré les protestations et les prières des villageois, refusa dans les deux cas, en vertu du droit canon, des funérailles religieuses et leur inhumation eut lieu dans le coin non bénit du cimetière, le coin des réprouvés.

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Informations complémentaires

Année

2015

Auteurs / Invités

Pol Defosse

Thématiques

Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions