Au jardin des réminiscences

Marie-Laurette Fantinel

 

UGS : 2023013 Catégorie : Étiquette :

Description

Dehors, le ciel se couvre d’une légère brume, une brume aussi sombre que l’est mon âme en cette journée de fin de novembre. Sur les branches jaunies, les oiseaux picorent les quelques graines déposées dans les demi-lunes de noix de coco. De la fenêtre de la cuisine, je m’épate de leur insouciance. Alors, pour ne pas perdre une seconde de ce moment intense, je me sers une tasse de café, je m’assois sur le siège juste en face de la vitre et je me pose la question de savoir qui d’entre eux ou moi sommes les plus heureux.

Perdue dans le dédale de mes pensées, je parcours mon enfance. Tout d’abord, l’apprentissage du vélo sur ma première bicyclette, je m’en souviens comme si c’était hier : mon père soutenant la selle derrière mon dos et ma mère qui applaudissait en hurlant joyeusement.

–   Pédale, ma chérie ! Pousse sur les pédales. Encore, continue, maintiens ton équilibre.

L’équilibre, oui, l’équilibre ! Bien sûr, équilibrée, je l’étais. Sauf quand parfois, il me prenait la folie de n’en faire qu’à ma tête. Alors, je crachais mes larmes pour un rien : juste pour le caprice de n’avoir pas obtenu ce que je désirais. Des larmes que, quelques fois, je voyais couler sur le visage de ma mère quand les tensions s’envenimaient avec mon père. Les sautes d’humeur des uns et des autres, les miens s’y emmêlaient. Il est vrai qu’avec ou sans raison, maman était un peu jalouse et papa un brin plus agressif, lançaient des mots pas tendres.

–   Si tu n’es pas contente, retourne chez ta mère. Ta famille, je ne peux pas la voir !

–   Ne t’avise surtout pas de parler de ma famille. La tienne ne vaut pas un sou.

Comme un poignard en plein cœur, ses mots ricochaient au plus profond de ma poitrine pour me faire pleurer. Ne sachant plus vers lequel des deux diriger mon affinité, je me repliais dans ma coquille, attendant inlassablement la fin de l’intempérie. Mes parents, plus que tout, je les aimais. Et eux aussi, je sais qu’ils s’aimaient. Les moments chaleureux que nous passions tous les trois étaient intenses en amour et en tendresse. Les dimanches passés à s’amuser dans les plaines de jeux ou au petit resto du coin pour manger un croque-monsieur effaçaient les rancœurs et intensifiaient les liens. Malheureusement, la trêve était de courte durée, pour un petit rien, une contrariété, les querelles reprenaient à vive allure, et moi, ça me perturbait.

Sur la branche, ils sont maintenant une dizaine à picorer. Je parle des oiseaux, bien sûr ! Je ne les ai pas quittés des yeux. Malgré les quelques gouttes de pluie, ils dévorent encore et encore sans se soucier de savoir si un trop-plein de calories jouerait sur leur embonpoint. En ce qui me concerne, j’étais plutôt grassouillette. Les pâtes riches en sauce, en plus des viandes enrobées de chapelure pour paraître plus tendres, n’étaient pas appropriées à mon métabolisme. La moindre calorie s’installait un peu partout sur mon corps en bourrelets disgracieux. Je me souviens quand, bien plus tard, maman m’emmena chez le diététicien pour rééquilibrer le poids que je ne supportais pas, ni elle non plus d’ailleurs. Elle avait prétendu que la viande panée était ce que je préférais.

Le docteur plutôt arrogant lui avait répondu sur un ton solennel.

–   Mais madame, qui cuisine chez vous ?

Je pense qu’à cette minute, j’ai perdu quelques grammes. Non pas que la réflexion vertement formulée m’avait fait plaisir, mais j’en avais retiré la satisfaction de me sentir enfin soutenue. Bien plus tard, mon poids s’équilibrera.

Dehors, les oiseaux ont repris leur envol. Bien repus, ils se sont installés dans le jardin du voisin. Me voilà seule avec mes réminiscences, ressassant mes souvenirs d’adolescence pas si faciles à exprimer. Toujours aussi rondelette, pour faire comme tout le monde, je tentais vainement d’entrer dans des vêtements étriqués. Les chaussures à talons, qui entortillaient mes pas tout en me permettant de gagner quelques centimètres, me valurent quelques foulures. L’élégance, ça se mérite en plus d’affiner la silhouette. Si je voulais paraître et me mettre en valeur pour me sentir mieux dans ma peau, je devais souffrir pour être belle. Une injonction qui pour certains peut paraître absurde, mais qui dans la tête d’une ado de seize ans prend une tout autre dimension. Plaire et me sentir aimée étaient devenus ma motivation. Alors, en dépit de mes incertitudes et de mes complexes, tout en restant amarrée à la matrice familiale, je tentais vainement d’approcher l’inconnu en allant vers les autres. Désormais, il fallait que je brise la carapace qui m’empêchait d’aller de l’avant : déployer mes ailes pour m’envoler vers les réalités de la vie.

C’est alors que j’ai accompli un effort sur moi-même pour apprendre qu’en écoutant, on s’enrichit considérablement. Avec mes amies, je partageais des moments équitables en conversations et en expériences. Peu à peu, mon esprit s’est ouvert pour m’intégrer dans les groupes de jeunes de mon âge. Les garçons, j’en suis sûre, me considéraient comme une bonne amie et cela me satisfaisait. Chez nous, on parlait fiançailles et mariage, alors mieux valait rester à l’écart de toute tentation.

Tiens ! Voici le rouge-gorge. Celui-là, je l’adore. Quand il pose ses petites pattes sur le treillis, ses yeux sombres, rivés vers la fenêtre, semblent me supplier d’ajouter quelques graines comme s’il n’avait plus rien à se mettre dans le bec. Plus fier qu’un roi, il me fait penser à mon homme : tout aussi sympathique, je ne me lasse pas de l’admirer.

Je n’avais que dix-neuf ans et déjà, je savais que c’était lui, le bon, le vrai. Entre nous, je ne sais pas qui a attrapé l’autre, mais chose certaine, nous nous sommes plu au premier regard. D’autre part, j’ai aussitôt perdu sept kilos. Je ne pense pas que l’amour à lui seul ait contribué à ma perte de poids puisque j’avais commencé à travailler. Enfin, je pouvais rencontrer du monde, échanger mes idées et recevoir les leurs. Désormais, j’étais devenue la femme bien dans ses baskets, indépendante et libre de diriger sa vie. Puis trois grossesses en trois ans, suivies d’équilibres en déséquilibre parfois difficiles à gérer. Les grossesses et la maternité, ce n’est pas de tout repos. La fatigue et les incertitudes d’exercer mon statut de mère exemplaire en plus de mon emploi épuisaient mes journées. Mais grand bien me fasse, je n’aurais échangé ma vie contre aucune autre. Mes enfants nourrissaient ma raison de vivre.

Me voilà aujourd’hui rodée à l’exercice d’une journée routinière avec un réveil réglé sur six heures trente tous les jours, sauf le dimanche. À huit heures, je débarque les enfants devant la barrière de l’école. Un œil jeté sur mon smartphone, mon homme vient d’arriver au bureau, il m’embrasse et me souhaite une bonne journée. Après une circulation monstre, je stationne ma voiture dans le parking de la société. J’opte pour l’escalier de secours, trop de monde dans l’ascenseur. Même pas le temps de m’installer au bureau que déjà les paramètres défilent sur l’écran de l’ordinateur, suivis d’une succession de mails auxquels s’ajoutent les réponses aux questions, les explications, les envois de documents. Dix heures, je m’octroie une pause-café. Ma collègue vient d’entrer, elle me raconte sa vie. Je l’écoute en espérant qu’elle abrège : dix nouveaux mails viennent de s’afficher. Il est midi, les yeux rivés sur l’écran, je dévore ma tartine ; salade, carottes râpées, jambon plus un soupçon de mayonnaise. Pas de jogging aujourd’hui, trop de boulot. En plus, mon boss vient d’arriver. Il me félicite. Encore heureux !

Quatre heures, j’éteins tout. Je dois récupérer les enfants. Toujours cette circulation qui n’en finit pas. Les travaux m’obligent à me rabattre sur la bande de gauche et l’autre qui ne veut pas me laisser passer. Enfin, ça roule. Les enfants sont déjà devant l’école. Les portières s’ouvrent, les ceintures sont bouclées, je démarre. La voiture entre dans le garage. Un jus d’orange pour chacun des trois, je me sers un café.

Pas de chance, j’ai oublié d’acheter le pain pour les tartines du lendemain. Mon homme se fera une joie de me le rappeler. Alors mieux vaut y aller.

Les enfants montent dans leur chambre. Je suppose qu’ils étudient. J’attrape mes clés pour sortir la voiture du garage. Premier feu rouge. Je suis à l’arrêt. Décidément, ça n’avance pas.

Le ciel se couvre d’une légère brume. Puis, comme par hasard, juste devant moi, sur le pare-brise, une épaisse larme blanchâtre s’étale de son long : un pigeon bien nourri était de passage. Je hurle.

–   Non !

Derrière moi, ça klaxonne. Je n’en peux plus.

–   No stress ! No stress !

Et là, le pied sur l’accélérateur, une douce voix résonne consciencieusement.

–   Pas si vite, ma chérie ! Tout doux ! Prends le temps. Il n’y a pas le feu au lac. On a qu’une seule vie, il ne faut pas la bousiller.

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