Athéisme, agnosticisme et cléricalisme

Éric de Beukelaer
Baudouin Decharneux

 

UGS : 2010043 Catégorie : Étiquette :

Description

Athéisme/agnosticisme

Baudouin Decharneux

Le mot « athée » fut longtemps une injure. Dès l’Antiquité, on considère comme « sans dieu », autant dire un déchet, celui qui nie non seulement l’existence de Dieu, mais aussi celle de la Providence et de l’âme. Un menu théologique qui sera resservi jusqu’à la nausée aux convives des banquets cléricaux. Parmi les athées, on compte par exemple les Épicuriens (car ils niaient la Providence), mais aussi les chrétiens, car, quand on nie l’existence de tous les dieux, on ne tardera pas à se détourner du dernier dans lequel on porte une vague créance. « Qui vole un œuf vole un bœuf », c’est bien connu… Par la suite, les hérétiques furent volontiers qualifiés d’athées, car niant l’existence du vrai Dieu, confondant la divinité et ses représentations. Du côté du judaïsme, le Psaume ne dit-il pas que l’insensé (en fait littéralement le méchant) dit dans son cœur que Dieu n’existe pas, et l’islam ne fut pas en reste lorsqu’il établit une gradation entre les infidèles où, bien sûr, l’athée est en queue de peloton. Le terme « athée » n’est pas établi dans le sens où nous l’utilisons aujourd’hui et il est surtout utilisé en vue de discréditer celui qui ne partage pas l’opinion dominante.

« Agnostique » n’est pas une injure, mais bien un néologisme issu d’un trait d’esprit anglo-saxon. Si l’agnosticisme semble une attitude philosophique respectable – accepter le doute critique et ne pas arrêter ses idées lorsqu’un objet de pensée est indécidable –, cette posture est souvent décriée. Pour les croyants, l’agnostique est une sorte de frileux qui, manquant d’audace, refuse l’évidence du religieux. Pour l’athée, il s’agit d’un tiède qui refuse de prendre position dans un débat l’opposant aux tenants des vérités révélées. Ce qui dérange les deux parties, c’est que l’agnostique – vous excuserez je l’espère ce jeu de mots de mauvaise qualité – refuse d’adopter la position du missionnaire. Le doute, qu’il soit philosophique ou spirituel, prise peu les conventions et les certitudes.

Comme chaque jour nous rapproche de notre propre mort, nous pouvons méditer sur la pertinence ou non de nos idées philosophiques et même en changer. Il faut bien s’occuper avant le grand soir. J’aime penser qu’il existe un Dieu des athées ; il leur dira qu’il n’existe pas et qu’ils ont raison, un Dieu des croyants qui leur dira qu’ils sont sauvés parce qu’ils ont la vraie foi et un Dieu des agnostiques qui leur dira qu’il faut chercher davantage. Comme le disent mes enfants quand ils écoutent Controverse à Noël, chacun son truc !

Éric de Beukelaer

L’objet premier de l’acte de foi religieux n’est pas l’existence de Dieu (ainsi le bouddhisme, qui est une religion « sans Dieu ») ni la croyance en une forme de survie après la mort corporelle (jusque bien tard, le judaïsme antique ne croyait guère en une résurrection des morts). L’objet premier de l’acte de foi religieux est le sens de l’existence. « Y-a-t-il une Sagesse à découvrir et un Bien à observer, ou le fond des choses est-il pur non-sens que l’homme pallie par des contrats sociaux enrobés de mythes ? » Le constat d’un mal qui frappe aveuglément plaide pour le non-sens ultime des choses : celui de l’attrait universel à plus de lucidité, de liberté et d’amour, pour un Sens fondateur à l’existence. La condition humaine ne nous laisse pas le choix : tout homme se trouve face à un acte de foi religieux à faire ou à suspendre. Est athée celui qui croit au non-sens ultime de la réalité ; est croyant celui qui croit en un Sens ultime à la réalité ; est agnostique celui qui suspend son acte de foi.

Ce n’est pas notre intelligence raisonnante qui tranchera l’antique bras de fer entre croyance et athéisme. Dans les deux camps, des bataillons de champions se sont épuisés, une humanité durant, à dégager des arguments en faveur de leur thèse. Les raisons de croire ou de ne pas croire sont puissantes, mais pas décisives. Les vertigineuses découvertes de la science n’y changeront rien. Elles permettent tout au plus de démythologiser quelques croyances magiques, mais jamais ne démontreront que Dieu existe ou n’existe pas. La réponse est du domaine de la foi. En la matière, notre brillante raison se révèle n’être qu’un mercenaire au service d’un guide que – pour le meilleur ou le pire – l’âme écoutera bien plus docilement que tous les arguments rationnels. Il s’agit du « désir », moteur de notre intelligence émotionnelle. En mettant entre parenthèses l’œuvre de l’Esprit, je constate que ce qui fait la différence entre croyants et incroyants, est de l’ordre du désir et de la relation au monde qu’elle engendre. En chaque croyant murmure une voix candide l’invitant à s’ouvrir à l’émerveillement : « Fais donc le pas et écoute ce que ton cœur souhaite être la réalité. C’est beau et donc c’est vrai. Pourquoi ton humanité se fonderait-elle sur une duperie ? Si tu ressens au plus profond de toi un besoin d’adhérer à un Sens fondateur, n’est-ce pas le signe que c’est là que se trouve la clef ultime de la réalité ? » En chaque sceptique veille une petite voix aux accents désabusés, le pressant à ne pas « se laisser avoir » par les sirènes de son imagination : « Ne te laisse donc pas prendre par les marchands de merveilleux. Ce qu’ils te proposent est trop beau pour être vrai. La faiblesse humaine crée des mirages ; sois lucide et dépasse la tromperie mielleuse de pareils fantasmes ». Tout comme la foi religieuse, le scepticisme a encore de beaux jours devant lui. Croire, ne pas croire, douter… L’important est que ce soit pour les bonnes raisons.

Cléricalisme

Baudouin Decharneux

Lorsqu’une religion structurée se tourne davantage vers l’intérêt de ses ministres que vers ceux des fidèles, on peut qualifier cette dérive de cléricale et les discours qui la justifient de cléricalisme. Ceci est d’autant plus regrettable que les structures affectées par ce mal institutionnel se sclérosent et deviennent résistantes à toute forme de changement. Les religions qui mettent l’accent sur les discours cohérents (théologie), les pratiques codifiées (liturgie), les prospectives salutaires (sacrements) sont plus vulnérables, car elles nécessitent un clergé lettré qui, peu à peu, par son savoir, ses structures, ses richesses, confisque le pouvoir aux fidèles.

Dans nos régions, le cléricalisme fut la première cible de ceux qui prirent leur distance avec la religion catholique au début du XIXe siècle. On ignore le plus souvent que les premiers libéraux francs-maçons étaient, pour la plupart des catholiques, mais progressistes, du moins selon les valeurs de leur époque : ils souhaitaient limiter les pouvoirs du clergé. Je pense qu’ils rendirent ainsi un grand service à la jeune Belgique, mais aussi qu’ils libérèrent de nombreux croyants d’un poids sans rapport avec leur foi.

L’Église catholique, comme on le sait fortement structurée et hiérarchisée, me semble appauvrie par un cléricalisme difficilement compréhensible. Le pouvoir entre les mains des clercs, qu’on le veuille ou non, est un facteur d’exclusion. Dans une Église où seuls les prêtres ont la plénitude des pouvoirs spirituels, où seuls des clercs masculins peuvent exercer des fonctions importantes, où quelques clercs isolés décident de la politique de l’ensemble, on voit mal comment les questions de la liberté d’expression, de l’égalité des personnes et le respect des différences, n’apparaîtront pas comme des facteurs de profondes divisions. Ceci doit être une souffrance pour bon nombre de mes amis chrétiens.

On m’a souvent objecté qu’il y a une différence entre valeurs sociopolitiques et valeurs spirituelles ; aussi, n’y aurait-il aucune incompatibilité entre une Église défendant les droits de l’homme, d’une part, et une hiérarchie vivant conformément à des impératifs religieux de l’autre. Ceci me rend perplexe et pour tout dire, sceptique. Il me semble que cette contradiction est la résultante du cléricalisme qui, on peut le comprendre, mais pas l’approuver, n’est guère disposé à perdre ses privilèges. Moi aussi je suis volontiers féministe ailleurs qu’à la maison…

Éric de Beukelaer

Le cléricalisme est une déviance structurelle propre aux sociétés religieuses, qui voit ses ministres sacrés se comporter comme s’ils possédaient le monopole de l’Esprit-Saint. Cette mauvaise habitude doit sans cesse être combattue. Dans l’Église catholique, le concile Vatican II y a beaucoup contribué en rappelant, encore et encore, que c’étaient tous les baptisés – et pas seulement les clercs – qui constituaient l’Église, comme peuple de l’alliance et « corps mystique » du Christ.

Ne faudrait-il pas davantage « démocratiser » l’Église pour la rendre moins cléricale ? Le fonctionnement ecclésial peut et doit sans cesse être remis en question, mais la lucidité invite à reconnaître que la source du cléricalisme ne se niche pas d’abord dans la structure de l’Église, mais bien dans la nature humaine. Celle-ci pousse ceux qui doutent d’eux-mêmes à se réfugier derrière un statut. On pourra réformer l’Église comme on veut, une forme de cléricalisme survivra.

Évidemment que les prêtres sont parfois cléricaux – difficile pour moi de parler de moi-même – mais j’ai également rencontré une forme de cléricalisme chez des baptisés chrétiens occupant des responsabilités ecclésiales (ils sont de plus en plus nombreux dans l’Église catholique. Je devrais d’ailleurs dire « elles », car le nombre de femmes y est chaque année plus important). À vrai dire, j’ai tout autant rencontré chez d’aucuns un « cléricalisme » laïcard – braqué sur ses vieilles rengaines, un « cléricalisme » maçon – obsédé par son trente-troisième degré, un « cléricalisme » universitaire se prenant pour le nombril de tout savoir, etc.

De plus, j’ai aussi croisé la route de nombreux évêques, prêtres ou diacres qui passent leur vie à écouter, consulter, collaborer, etc. Ils sont tout, sauf cléricaux. Pour parler de moi-même, je ne suis pas sûr que beaucoup de porte-parole jouissent de la part de leur direction d’une liberté de parole et d’action comparable à celle que je reçois des évêques de Belgique. Bref, le reproche de cléricalisme peut également être un cliché facile que l’on ressert – tel un morne plat réchauffé – pour critiquer l’Église quand on ne trouve rien de plus choquant à lui reprocher.

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Informations complémentaires

Année

2010

Auteurs / Invités

Baudouin Decharneux, Éric de Beukelaer

Thématiques

Agnosticisme, Athéisme, Cléricalisme, Laïcité, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions