Artes Moriendi : comment aborder la fin de vie ?

Stéphane NELISSEN

 

UGS : 2009012 Catégorie : Étiquette :

Description

L’été dernier, le hasard m’a fait accompagner en même temps deux personnes en fin de vie. L’une était un homme en pleine maturité, atteint d’un cancer foudroyant, l’autre une dame âgée de quatre-vingt-sept ans qui allait s’éteindre bientôt d’un cancer généralisé.

Le premier, dès le diagnostic, s’était décidé à lutter jusqu’au bout. Presque froidement, comme un stratège, il avait décidé de combattre la mort par tous les moyens. Pas de révolte, de dépression, de marchandage. Juste la froide résolution d’un homme lucide sur son destin. Tous, y compris ses enfants, étaient spectateurs de cette lutte désespérée et alors même qu’il était entré sur le chemin de l’agonie, il n’a saisi à aucun moment l’opportunité d’un échange avec sa mère ou ses enfants. Ses derniers mots ont été : « Comme la mort est cruelle ! »

La vieille dame qui s’apprêtait à mourir un étage plus bas aurait bien aimé aller jusqu’à nonante-cinq ans, mais elle convenait volontiers qu’elle avait eu une belle vie dans les quartiers populaires de Bruxelles. Elle s’est éteinte paisiblement, entourée des voisins du foyer où elle habitait.

Ces deux expériences radicalement différentes de l’approche de la mort ont suscité en moi le questionnement de savoir ce qui pouvait constituer une « bonne mort ». Pouvait-on seulement accoler ce qualificatif à la mort puisque seuls les survivants peuvent témoigner de ce qu’une fin de vie a été « bonne » ou non ? !

Je suis donc parti à la recherche d’éléments de réponse en me limitant à notre tradition occidentale chrétienne et en commençant mes investigations à une époque où la mort a cessé d’être l’affaire de tous pour devenir une expérience singulière. Il m’a semblé que le XVe siècle qui avait vu naître les Artes moriendi, était un bon point de départ à la réflexion qui va suivre.

Je vous présenterai donc dans un premier temps ce qu’ont été les Artes moriendi, l’évolution de cette conception de concevoir la mort, l’empreinte de ces idées sur l’accompagnement des mourants dans les siècles suivants.

Dans un deuxième temps, je vous livrerai quelques réflexions sur les conceptions actuelles de l’agonie et je vous proposerai une approche non religieuse, mais spirituelle, de cet instant qui nous concerne tous.

La littérature des Artes moriendi, c’est-à-dire de l’« art du bien mourir » apparaît vers 1408-1414, mais ces livrets connaissent un essor véritable dès lors qu’ils sont illustrés, vers 1450. La production ne s’éteindra que vers 1530-1540. Les gravures présentent un mourant sur son lit et le débat que mènent un ou plusieurs ange(s) et des diables pour savoir laquelle des deux forces en présence se saisira de l’âme au sortir du corps. L’Artes moriendi est bâti sur l’alternance de ces deux « camps ». Il traite des cinq tentations auxquelles le diable induit le mourant et auxquelles s’opposent les cinq sages conseils de l’ange…

Les cinq tentations concernent : la foi, le désespoir, l’impatience, l’orgueil et l’avarice, ce à quoi l’ange répond par une argumentation : pour la foi, contre le désespoir, pour la patience, contre l’orgueil et contre l’avarice.

Je voudrais ici faire tout de suite une comparaison entre ces tentations et les stades que franchit le mourant dans la théorie de la psychiatre Élisabeth Kübler-Ross.

Selon Élisabeth Kübler-Ross, après un diagnostic de maladie terminale, on observe « cinq phases du mourir » : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation.

Le docteur Kübler-Ross a également fait valoir que ces étapes ne sont pas nécessairement dans l’ordre indiqué ci-dessus, toutes les étapes ne sont pas non plus vécues par tous les patients.

Ce que je me permets de critiquer dans la théorie d’Élisabeth Kübler-Ross c’est qu’elle reprend les tentations d’autrefois dans un emballage psychologisant.

Il y a des êtres qui sont au contact de la mort depuis longtemps et dont la familiarité avec celle-ci ne change rien avec l’idée qu’ils s’en font. Il en était ainsi pour l’homme dont je vous ai parlé au début de mon intervention. Il n’a vécu ni déni ni dépression, il n’a été tenté par aucun marchandage. Sa conception de la mort était qu’elle était injuste et qu’il ne pouvait l’accepter.

Pour accentuer le parallèle entre les théories de Madame Kübler-Ross et les Artes Moriendi, j’évoquerais sa fascination pour un intervenant essentiel de l’ars moriendi, l’ange protecteur.

Dans une interview, il lui était demandé si elle avait une grande dévotion pour les anges et elle répondit :

« Oui, j’ai aussi touché du doigt leur présence et leurs œuvres. Chacun de nous a son ange gardien, constamment à ses côtés. Il dépend de nous d’apprendre à le suivre et à l’écouter. Je suis en contact permanent avec les Anges ; ils m’aident, me conseillent, m’instruisent, m’assistent. C’est merveilleux de percevoir tout cela… ».

Sans analyse profonde on peut donc déjà constater que malgré l’arrêt de la production des illustrations des artes moriendi, les différentes attitudes de l’homme devant l’inéluctable restent d’actualité au XXe et XXIe siècles et qu’elles inspirent toujours des théories de type psychologique ou spirituelle.

En ce qui me concerne, j’ai rencontré des patients qui combattaient la maladie sans révolte, colère ou acceptation…, mais complètement tendus dans cet affrontement entre la vie et la mort. D’autres n’ont pas quitté l’angoisse voire l’effroi dans lequel le diagnostic les a plongés, d’autres enfin ont organisé leur fin comme ils ont organisé leur vie, avec calme et méthode.

Il y a-t-il donc autant de façons de mourir que de mourants ? Ce qui est certain c’est qu’il est un élément dont il est peu question lors de l’anamnèse des patients par les médecins : leurs convictions philosophiques et spirituelles.

Bien sûr, on peut trouver dans la pile des documents que reçoit le patient (souvent dans l’incapacité physique de les lire) lors de son admission à l’hôpital (et je rappelle ici que septante pour cent des cent mille Belges qui décèdent chaque année le font en milieu hospitalier, maison de repos ou de soin), on peut donc trouver ce formulaire qui permet d’appeler un ministre du culte de son choix (pour autant que ce culte soit reconnu par l’État), mais dans les faits, quels médecin, assistant social ou autre intervenant va juger utile de s’enquérir de la spiritualité de son patient, alors qu’elle est pourtant de nature à favoriser l’apaisement du malade, donc l’amélioration de son état… ou d’apporter la sérénité au moment de mourir.

La solitude du patient face à la maladie et à la mort, n’est-ce pas finalement la victoire d’un diable moderne à qui notre individualisme aurait livré notre âme depuis longtemps ?

Les Artes moriendi, qui indiquaient à chacun comment on doit se préparer à la mort, introduisaient la notion de lutte pour la possession de l’âme, la scène se situant au chevet du mourant qui assistait impuissant au déroulement du combat.

Ce combat verbal qui oppose l’ange et le démon dans l’Art du bien mourir illustrait la constante volonté didactique de l’Église qui suscite l’apparition d’enseignements. La mort devient un moment privilégié pour apprendre, et qui peut servir d’exemple à tout homme souhaitant se préparer. Car tel est le but essentiel : se renseigner, s’habituer et être toujours prêt afin d’échapper à la mort subite, c’est-à-dire à la mauvaise mort.

On apprend, dans ces enseignements que la crainte de la mort est le début de la sagesse, la voie qui mène au salut.

L’Artes moriendi qui reprend les thèmes anciens de l’eschatologie (ceux du Jugement dernier), mais inclut aussi des thèmes plus nouveaux, comme celui du jugement particulier.

Il n’invente presque rien, mais tente de restituer un sens ancien au « passage », tout en l’adaptant aux ambitions de l’Église qui veut maîtriser les attitudes des fidèles.

Philippe Ariès dans son Essais sur l’histoire de la mort en Occident analyse ces scènes illustrées dans les gravures comme une nouvelle figuration de la mort. D’un rite apaisant qui réduisait les différences entre les hommes en attendant le Jugement dernier, elle devient le théâtre d’une épreuve personnelle où le mourant verra défiler toute sa vie et dans une dernière attitude effacera ses péchés ou cédera aux tentations.

On peut faire plusieurs observations à propos de ces Artes moriendi.

Tout d’abord que le rôle du mourant est renforcé, c’est de sa propre volonté que dépendra son sort post mortem.

L’idée toujours répandue de nos jours de voir défiler son existence dans un grand raccourci provient également de ces gravures didactiques.

Soulignons enfin que la pratique de l’examen de conscience n’était pas chose nouvelle et propre à l’Église. Les stoïciens et, bien avant eux, les pythagoriciens la mettaient en pratique.

C’est ce que l’historien Philippe Ariès appelait « le vivre avec la pensée de la mort ».

La philosophie ancienne connaissait évidemment cette pensée, puisque l’on sait que Socrate, dans le Phédon de Platon, fait résider l’essence même de la philosophie dans un constant exercice de la mort. Platon déclare : « […] ceux qui, au sens droit du terme, se mêlent de philosopher s’exercent à mourir ».

À partir du XVIIe siècle, des confréries de la bonne mort sont créées. Les laïcs étaient encouragés par le clergé, qui en assumait la direction, à y adhérer afin de mériter leur salut. Ils avaient aussi la garantie que les membres survivants et leurs successeurs prieraient pour leur salut jusqu’à la disparition de la confrérie. Ils évitaient ainsi de mourir seuls et entraient dans une famille élargie qui pouvait atténuer la solitude de la ville.

Ces confréries « avaient instauré un système bien rôdé d’entraide pour leurs membres malades et agonisants dans le but ultime d’assurer à chacun une bonne mort chrétienne dans la sérénité. »

La bonne mort est celle où l’on meurt entouré de ses proches ou de confrères et consœurs.

Décéder seul ne correspond pas aux règles du bien mourir.

Les discours sur la « bonne mort » étaient renforcés par des exercices pratiques de préparation au bien mourir : « Les associés penseront chaque jour à la mort, et détermineront en particulier quelque petite pratique, qui puisse souvent leur rappeler cette pensée, chacun selon son attrait et sa dévotion. Ils réciteront chaque jour sept fois Requiem aeternam… ».

Il leur fut également recommandé de se confesser et de communier une fois par mois, de faire une retraite mensuelle afin de se préparer à la mort et de faire toutes leurs actions, comme si ce jour-là ils devaient mourir.

La « bonne mort » devient l’aboutissement d’une honnête vie, comme dans les Artes moriendi, précisant que chacun peut être sauvé ou perdu au dernier moment. Le dernier instant devient une cérémonie et le confesseur, terrifiant, soumet l’agonisant à une torture morale impitoyable.

La franc-maçonnerie qui naît au XVIIIe siècle prend une part active à ces confréries, j’en donne pour preuve le rôle actif du marquis de Gages, Grand Maître provincial des Pays-Bas et Vénérable Maître De la Vraie et Parfaite Harmonie à Mons.

Dans un article intitulé Comment assurer son salut de chrétien et son perfectionnement d’homme? Le marquis de Gages et la confrérie montoise de la Miséricorde, Annick Vilain montre l’importance pour le « Confrère Maçon » d’assurer une mort chrétienne aux condamnés à mort.

Lors des exécutions, des plaquettes reprenant les préceptes chrétiens étaient vendues au public (vous voyez la continuité avec les livrets des Artes moriendi du XVe siècle), mais le rôle le plus important de ces confrères étaient d’accompagner les condamnés dès la sentence rendue jusqu’à l’exécution de la peine.

L’emphase exagérée de ces derniers instants où la « bonne mort » était celle du repentir chrétien, cette théâtralisation va se défaire à la fin du XVIIIe siècle.

Au sein des élites éclairées se diffuse en effet un nouveau modèle de « bonne mort » qui refuse les fastes, revendique le droit au chagrin et attend de la seule mémoire familiale la pérennité du souvenir.

Alors que l’utilisation du cercueil et l’habillage du défunt se généralisent, les délais d’ensevelissement s’augmentent, reflétant la peur d’être enterré vif. Le billet de faire-part apparaît dans les villes tandis que le recours aux pénitents recule.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

La « bonne mort » devient la mort subite, non préparée, l’infarctus plus que le cancer, l’accident plus que la maladie.

L’idéal du chrétien méditant sur sa fin dernière est révolu. Le recul religieux est essentiel pour comprendre ce changement d’attitude, d’autant plus que le discours catholique est longtemps demeuré inchangé, ignorant les mères célibataires, les homosexuels, les divorcés et les suicidés… de la messe d’enterrement.

Les Églises n’ont plus le magistère d’une évolution qui leur échappe et la mort des sociétés villageoises sonne le glas de tout un réseau de rites. Dans l’anonymat urbain, la rupture des continuités familiales rend impossible la cohabitation intergénérationnelle, d’autant que la médicalisation remet en cause la mort familiale et que le décès en milieu hospitalier se généralise, je l’ai évoquée en introduction à ce texte.

Dans une société « déritualisée » et hédoniste, si des initiatives palliatives se développent, l’exclusion de la perspective dérangeante de la mort est la plus simple. Le XXe siècle cherche à faire disparaître l’image du cadavre !

En même temps, depuis plusieurs décennies et, plus précisément, depuis l’apparition de la société de l’image, une autre théâtralisation de la mort est intervenue : l’abstraction, la virtualisation, la désincarnation, la déshumanisation… de la mort de l’Autre ou, du moins, de certains autres : ceux qui sont distants du spectateur, ceux dont le spectateur peut se distancier ou s’est d’ores et déjà distancié : dans la proximité socio-urbaine, les SDF, les marginaux, les délinquants, les sans-papiers, les étrangers… et, dans l’éloignement géopolitique, habitants du tiers-monde, ceux qui sont rangés dans le camp de l’ennemi, voire du Mal… Autrement dit, dans les deux cas les exclus du cadre de référence du spectateur.

C’est ainsi que, sans sourciller, sans aucune sympathie, sans aucune empathie, sans aucune solidarité, sans aucune fraternité… mais également sans aucune peur de la mort, on peut désormais assister à la mort en direct d’une jeune mexicaine se noyant dans la boue, d’un enfant palestinien assassiné, de populations bombardées, d’adolescents ou de bébés exécutés dans leurs crèches ou écoles, de condamnés à mort pendus en Iran, en Irak, en Chine ou ailleurs… tout cela en bouffant, rotant, parlant, rigolant… ou dans l’indifférence la plus totalement silencieuse comme si même les images de ces morts n’existaient pas, comme si ces morts n’étaient pas… réelles, comme si certaines morts ne pouvaient plus non seulement être représentées, mais appréhendées tant par le cœur que par la raison !

Ce refus des signes de la mort marque notre refus de notre mortalité, il n’y a plus ni bonne ni mauvaise mort, il n’y a plus de mort du tout jusqu’à…. jusqu’à ce que, confronté à celle-ci, nous appelions à notre chevet Sœur Morphine pour soulager tant le corps que l’âme de cette épreuve tant de fois repoussée au plus loin de notre esprit.

La « bonne mort » d’aujourd’hui doit être rapide, calme, discrète. Elle ne convoque pas l’entourage, elle ne s’étale pas sur des mois. Nulle progression vers l’ultime étape. Celle-ci survient avec une hâte chirurgicale pour exécuter sans torture son œuvre finale : « Au moins, il n’a pas souffert », « il ne s’est pas vu partir ». Telles sont les consolations censées apaiser ceux qui restent.

Pourtant, le même soin à occulter la souffrance écrasante s’appuie, hier et aujourd’hui, sur la conviction que le courage reste de rigueur. Il attend du malade de ne pas accabler les autres de sa peine. Une « bonne mort » reste fondamentalement une mort digne.

Si la mort subite ou rapide a pris un tel attrait pour nos contemporains, ils ne vont cependant pas jusqu’à accepter la mort instantanée, surtout dans un accident où le corps est maltraité. La mort instantanée, d’une crise cardiaque, reste un « accident cardiaque », sans signe avant-coureur, sans annonce, sans un mot. La mort couperet, à la lame pure. Il lui manque un geste d’adieu, un rien d’apprêt, un dernier mot, ce qu’autorise encore la mort subite qui ne tombe pas avec la même imprévision. Mort rapide, oui, mort instantanée, non.

La vie est belle. La mort peut-elle l’être ? Et selon quels canons ? Pour celui qui part ou pour ceux qui restent ? La beauté de l’instant fugitif n’est décelable que si elle est visible, donc peu ou prou participable : elle demande à être vue, à être lue, à être comprise. Elle suppose un après. Ce sont donc ceux qui restent qui qualifient la mort selon une éthique des mentalités qui a pénétré l’agonisant : il meurt « bien comme il faut », comme on le souhaitait pour lui et pour nous ! Ce qui est aussi la manière convenue de voler la mort d’un homme.

Peut-être aurait-il préféré trépasser non pas « comme il faut », mais dans la logique de sa vie, une vie reçue, jamais totalement sienne, mais qu’il a conduit comme il a pu, avec ses contraintes et ses orientations. Mourir comme vivre : un mélange de nécessité et de liberté, d’altérité et d’unicité ; la beauté n’est pas pure, elle se compose d’activité et de passivité.

Aujourd’hui, la mort est totale passivité, encore que « se laisser mourir » demeure péjoratif. Aucun choix n’est solitaire. La beauté de la mort compose une histoire, les autres et soi, en une dernière attitude dont la fin échappe… La beauté s’inscrit alors dans la capacité à rester en relation jusqu’au bout, relation à soi et aux autres. En cela consiste la présence humaine, la beauté de l’être qui se rend présent tant qu’il le peut.

Si au XVe siècle les Artes Moriendi invitaient le mourant à triompher des tentations de la dernière heure, peuvent-ils aujourd’hui continuer à servir de guides pédagogiques alors que les épreuves qui jalonnent les derniers temps de la vie ont, elles, changé de nature ?

L’angoisse et la peur suscitées par la proximité de la mort affectent l’homme depuis la nuit des temps, c’est la réponse à ces affects qui varie selon les âges. Comment l’être humain peut-il, dans un dernier effort de maturation, passer de la désolation et du désespoir à la paix et à la joie ?

Le traitement de la douleur, les espaces de soins palliatifs, permettent-ils cet ultime accomplissement, celui d’un éveil à soi-même au moment même de disparaître ?

Pour illustrer cette question, j’ai choisi de vous présenter quelques extraits d’un roman de Tolstoï, La mort d’Ivan Illitch. Il s’agit d’un des textes les plus forts qui concerne l’indicible horreur que peut produire cet événement qui nous concerne tous.

L’histoire du juge Illitch que nous dépeint Tolstoï est terriblement banale. Personnage intelligent et ambitieux, Ivan Illitch grimpe les échelons de la hiérarchie judiciaire dans un esprit résolument froid, calculateur et sévère. Sa vie ressemble à celle de tous les carriéristes d’aujourd’hui dont la vie familiale et relationnelle procure peu de satisfactions et qui s’absorbent complètement dans leur carrière.

Une simple chute va transformer la vie d’Ivan Illitch. Une douleur lancinante, une gène dans le ventre, des examens médicaux et la réalité, d’abord niée, s’impose à notre juge : il va mourir.

Après les vaines tentatives de « faire comme si » la maladie n’existait pas, Ivan Illitch se révolte contre la cruauté des hommes et l’absence de Dieu. Il réalise que toute sa vie n’a été qu’une longue obéissance à des convenances et qu’il a gâché sa vie.

Deux heures avant sa mort Ivan Illitch ressent un choc dans sa poitrine et aperçoit une lueur. Il se dit alors qu’il pouvait arranger les choses. Il aperçoit son fils pour lequel il n’éprouvait aucune estime et a soudain pitié de lui. Dans un ultime effort, il essaie de demander pardon aux siens et sent soudain qu’il se libère de tout. La souffrance n’a plus d’importance et la mort n’existe plus. « Où était- elle la mort ?… Et qu’était-elle ? Plus de terreur, car il n’y a plus de mort. Une grande lumière en guise de mort. C’est donc cela ! Fit-il tout haut… Oh quelle joie… ! Cela s’était produit l’espace d’un instant et dès lors plus rien ne changea. »

On sent bien la nature mystique de cette métamorphose, de cette naissance d’Ivan Illitch à sa vérité, pourtant pas de Dieu révélé ici, pas de préceptes chrétiens, au contraire, l’instant de la communion ne fait qu’accroître la haine qu’il éprouve pour sa femme.

Lorsqu’on lui présente les saintes icônes, il se demande : « se peut-il que je sois devenu si bête… Fadaises ! … Bagatelles… ».

L’enseignement de Tolstoï sur la mort n’est pas celui d’un « Pour la foi et contre l’orgueil, contre l’impatience ou l’avarice » des Artes Moriendi. Ce qui nous est donné en exemple, c’est une ouverture à l’essentiel, d’un détachement des apparences, d’un éveil à l’amour, d’une naissance à son être profond.

La « bonne mort » est donc cette opportunité offerte d’ouvrir les yeux sur ce que sont les êtres au-delà des apparences, de barrer la route au mensonge, de s’éveiller à la tendresse et la générosité qui nous habitent. La bonne mort vient de la réconciliation avec la vie : avec soi-même et avec les autres. Pas d’aigreur sur les erreurs passées, sur le fiasco d’une vie : ce qui compte, c’est la soudaine disponibilité à la révélation à soi-même.

Les Artes Moriendi offraient aux clercs et aux laïcs qui accompagnaient les mourants un modus operandi des derniers instants de la vie.

Je ne pense pas qu’aujourd’hui on puisse libérer les mourants de l’angoisse de la mort en se contentant de les accompagner dans les étapes connues de la dénégation, de la révolte, du marchandage, de la dépression, pour terminer par l’acceptation. Acceptation qui, souvent, n’est d’ailleurs qu’une simple résignation.

La sérénité et la joie ne peuvent advenir pour le mourant que si les accompagnants acceptent l’idée qu’il ne s’agit pas de faciliter un départ, mais de favoriser une naissance, celle d’un Homme en voie d’achèvement.

Dans ce contexte, permettez-moi d’évoquer brièvement l’euthanasie qui pose la question de la « bonne mort ».

En 2008, l’écrivain Hugo Claus décidait d’une mort sereine et digne. Le journal Le Soir titrait en pleine page Deux fins de vie, deux éthiques et mettait en parallèle la mort secrète et mystérieuse de Chantal Sébire (atteinte d’un esthésio-neuroblastome), retrouvée morte chez elle par sa fille après avoir supplié les autorités françaises que soit mis fin à sa souffrance par un médecin…, et la mort lucide, décidée, sereine et belle d’Hugo Claus.

La question n’est pas d’entamer à nouveau le débat sur l’euthanasie, mais de se poser la question de ce qui a été offert à Chantal Sébire pour transcender sa souffrance et mourir dans la lumière.

Roger Lallemand rappelait dans L’Homme face à la souffrance et à la mort que « l’homme souffrant n’est plus un être totalement libre. Portée à son comble, la douleur empêche toute communication. Elle coupe l’homme de la société. L’homme qui souffre est souvent seul parce qu’il ne peut plus communiquer avec l’autre, si ce n’est sa douleur même : il ne peut plus investir le monde et le nommer ».

Comment dans ces conditions la joie peut-elle advenir ?

Les Artes Moriendi proposaient un mourir chrétien dans les règles, celles d’une acceptation de la souffrance comme rédemption pour les fautes commises. Pascal, malade écrivait : « Faites donc Seigneur, que tel que je sois, je me conforme à votre volonté, et qu’étant malade, comme je suis, je vous glorifie dans mes souffrances. Sans elles, je ne puis arriver à la gloire… ».

Jean-Paul II en 1990 affirmait que « La souffrance doit être acceptée comme un mystère que l’intelligence de l’homme n’est pas en mesure de pénétrer à fond… et que la souffrance rédemptrice du Christ peut être constamment complétée par la souffrance de l’homme… ».

À cette conception de la souffrance, je voudrais opposer celle de Lambros Couloubaritsis qui écrivait : « Bref, la souffrance est profonde et sa durée n’est pas mesurable quantitativement ; elle pénètre l’homme dans sa totalité, comme si elle englobait le corps et l’âme, l’âme et l’esprit…, la souffrance se diffuse en l’homme et excède sans cesse les territoires de la douleur. Et même si une douleur est maîtrisée et contrôlée médicalement, le sujet peut encore souffrir, parfois même souffrir atrocement, comme s’il était touché eu plus profond de son âme… La souffrance ne se communique pas ; sa singularité ne peut être vue ni transmise à un autre. Lorsqu’on voit un être qui souffre, ce n’est pas sa souffrance qu’on voit, mais les effets de celle-ci sur lui. Personne ne pourra jamais ressentir ce dont chaque être qui souffre, souffre vraiment. Cette impossible identification avec la souffrance de soi-même et de l’autre montre combien il est difficile de réaliser des rapports de proximité avec soi-même et avec d’autres êtres humains. Cette situation est d’autant plus paradoxale que la souffrance constitue l’expérience qui fait le plus appel à l’aide de l’autre, même s’il existe d’autres rapports privilégiés, tels l’amour, l’amitié, la convivialité, l’hospitalité, etc. »

Oui, un amour profond peut révéler un être à lui-même, oui la beauté peut faire naître un homme à sa vérité, mais l’instant de la mort, loin d’être celui de l’angoissant adieu à soi et aux autres, cet instant peut faire accoucher son être à la quintessence de son humanité.

Je terminerai en citant ce très beau texte de Jorge Semprun qui raconte la mort à Buchenwald de son ami le philosophe Maurice Halbwachs : « Un peu plus tard, alors que je lui racontais n’importe quoi, simplement pour qu’il entende le son d’une voix amie, il a soudain ouvert les yeux. La détresse immonde, la honte de son corps en déliquescence y étaient lisibles. Mais aussi une lueur immortelle d’un regard qui constate l’approche de la mort, qui sait à quoi s’en tenir, qui en fait le tour, qui en mesure face à face les risques et les enjeux, librement : souverainement.

Alors, dans une panique soudaine, ignorant si je puis invoquer quelque Dieu pour accompagner Maurice Halwachts, conscient de la nécessité d’une prière, pourtant, la gorge serrée, je dis à haute voix, essayant de maîtriser celle-ci, de la timbrer comme il faut, quelques vers de Baudelaire. C’est la seule chose qui me vienne à l’esprit.

« Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre… »
Le regard de Halwachts devient moins flou, semble s’étonner.
Je continue de réciter. Quand j’en arrive à

‘… nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons’,
Un mince frémissement s’esquisse sur les lèvres de Maurice Halwachts.
Il sourit, mourant, son regard sur moi, fraternel. »

Jorge Semprun, L’Écriture ou la vie, Paris, Gallimard, 1994.

Vous l’aurez donc compris, lorsque je parle de la mort comme « vraie naissance », je n’évoque pas le concept chrétien de mort valorisée comme moyen d’accès à une véritable existence située dans l’au-delà.

Il s’agit bien d’une spiritualité sans Dieu qui consiste à aborder notre mort comme ultime expérience d’un regard sur soi et sur ce qui a été accompli. Point de jugement moral, de combats dont nous ne serions que les spectateurs, mais la possibilité, encore offerte, d’établir le rapport entre notre finitude et la beauté d’un tout qui nous échappe.

C’est dans ce dépassement de soi, alors que la limite est atteinte, qu’aucune promesse ne peut plus être attendue, si ce n’est le souvenir que nous laisserons dans le cœur de ceux avec qui le lien s’est construit, que nous pouvons, comme le disait Spinoza : « Sentir et expérimenter que nous sommes éternels ».

1 40 vues totales

Informations complémentaires

Année

2009

Auteurs / Invités

Stéphane Nelissen

Thématiques

Euthanasie, Fin de vie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Santé