Ah ! Si on avait écouté Arius ! (ou l’œcuménisme monothéiste avant la lettre)

Willy De Winne

 

UGS : 2014022 Catégorie : Étiquette :

Description

Le quatrième siècle a représenté un moment majeur dans l’histoire du christianisme. Le Concile de Nicée établit pour toujours la « véritable » nature de Jésus. Ce n’est pas seulement une décision théologique. C’est aussi une édification politique, à laquelle l’empereur romain n’est pas tout à fait étranger.

Si au Concile de Nicée en l’an 325 de l’ère chrétienne, la thèse d’Arius l’avait emporté sur celle d’Athanase, comme cela a bien failli être le cas, et de très peu, l’histoire mondiale en eût sans doute été profondément modifiée et beaucoup de sang versé par la suite aurait pu être épargné dans notre monde occidental !

Arius qui, après avoir fait ses études avec son ami et futur évêque, Eusèbe de Nicomédie, est ordonné prêtre en 311. Il professe le message d’amour de Jésus de Nazareth et dirige une communauté de judéo-chrétienne en Égypte, près du port d’Alexandrie. Son comportement pendant la grande persécution des chrétiens, entamée en 303 par l’empereur Dioclétien, est qualifiée d’exemplaire par les fidèles de sa communauté.

C’est aussi à cette époque que l’empire romain connaît une période de troubles et de combats de rivalité pour la gouvernance impériale, qui aboutissent en 313 à un partage du pouvoir entre les deux vainqueurs, Constantin et Licinius, associés en une diarchie impériale scellée par le mariage de Constantia, la demi-sœur de Constantin avec Licinius. Mais leurs relations ne tardent pas à se dégrader par leur ambition à être le seul à la tête de l’empire. Après avoir défait Licinius à la bataille d’Andrinople et obtenu sa soumission, Constantin devient le seul maître incontesté de tout l’empire romain. Il s’installe dans sa nouvelle capitale, l’ancienne Byzance, qui désormais, s’appellera Constantinople. Son souci premier est de consolider l’unité de l’empire et le rayonnement de la pax romana. C’est sur son ordre et sur insistance de sa mère, Hélène, que cessent les persécutions de la nouvelle secte judéo-chrétienne.

En ce IVe siècle, on est encore loin de toute dogmatisation de la personne et de la nature de Jésus de Nazareth, le crucifié et prétendument ressuscité. En 314, le nouvel évêque en Égypte, Alexandre d’Alexandrie et son secrétaire et fils spirituel, Athanase, professent que « le fils est une incarnation du dieu d’Israël ». On aboutit vite à un rapport de force entre l’évêque Alexandre et Arius, simple prêtre. En effet, Arius soutient que le fils ayant été créé par le père, a pris naissance et n’est donc pas éternel. Sa relation d’obéissance et de subordination envers son père est abondamment témoignée. Plusieurs sources et témoignages de la vie et du message de Jésus circulent et donnent lieu à des narrations comportant des convergences et des divergences impliquant même des contradictions. Ces « bonnes nouvelles » ou « Évangiles » selon Pierre, Thomas, Luc, Marc, Paul, Jean, etc. décrivent uniformément et abondamment la relation filiale de Jésus envers celui qu’il appelle « son père ». Uniformément rapportée est sa supplication ultime adressée à son père à Gethsémani : Matthieu la raconte ainsi :

« Puis, ayant fait quelques pas en avant, il se jeta sur sa face, et pria ainsi : Mon Père, s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » [Mt 26/39]

Pour Arius cette supplication est la preuve évidente de la subordination du prophète Jésus acceptant de se conformer par obéissance à la volonté supérieure de Yahvé.

Pour Athanase, au contraire, Jésus est le fils de Dieu, engendré mais non créé et possédant la même nature divine que le père. Remarquons que cette thèse est de nature à plaire aux gréco-romains contemporains et à l’empereur, par l’analogie qu’elle offre avec le culte des dieux de l’Olympe qui ne se privaient pas d’engendrer des demi-dieux avec l’une ou l’autre mortelle selon leurs bons plaisirs, tels que par exemple le demi-dieu Héraclès, fils de Zeus et de la belle Alcmène, la femme du roi Amphitryon. Qu’une mortelle ait pu être choisie par un dieu pour faire office de « mère-porteuse » à un enfant à naître – demi-dieu ou dieu – ne leur semblait donc pas du tout anormal. Et n’oublions surtout pas que les Romains étaient très croyants –, nous dirions « superstitieux » selon nos standards actuels –, car ils n’entamaient jamais aucune action importante, comme par exemple de déclarer la guerre ou de lancer l’attaque contre l’ennemi, sans avoir auparavant consulté et obtenu des augures favorables de la part des dieux de l’Olympe.

En 318, l’évêque Alexandre convoque un premier concile régional qui réunit une centaine d’évêques pour trancher la question. Arius, après avoir refusé de signer une profession de foi qui correspondait à une rétractation totale de sa thèse, y est excommunié. Il se réfugie en Bithynie (province bordant la côte méridionale de la Mer Noire à l’Est de Constantinople), où il rejoint son ami, l’évêque Eusèbe de Nicomédie. Celui-ci est proche de la cour et jouit d’une grande réputation de sage érudit. Il défend la cause d’Arius, car il est convaincu, lui aussi, que Jésus de Nazareth est un grand prophète, mais qu’il ne possède pas la nature divine. Aussi, lors d’un nouveau concile à Nicomédie, la thèse d’Arius est déclarée acceptable et son excommunication est levée, mais sans que l’opposition entre les deux camps ne cesse de s’envenimer. L’empereur soucieux de consolider son pouvoir central et la paix intérieure, la fameuse pax romana, convoque un nouveau concile qui se tiendra à Nicée, afin de trancher définitivement le problème doctrinaire source de dangereuses dissensions.

Selon Arius, il convient de comprendre la mise à mort du prophète Jésus de Nazareth, en la situant dans la continuité et dans le prolongement de la longue liste de ses prédécesseurs-prophètes ayant presque tous subi une mise à mort violente, consécutive à leur prédiction.

Selon Athanase, au contraire, pour comprendre la mise à mort de Dieu le fils, il faut la situer au contraire dans la soif de Dieu le père pour des sacrifices de toute nature et ceci depuis le début du culte divin et de ses pratiques les plus archaïques, telle que par exemple le sacrifice du bouc émissaire égorgé pour la rémission des péchés des fidèles. Selon cette doctrine de monolâtrie hébraïque, devenue ensuite le monothéisme juif, Dieu n’accepterait de pardonner les péchés qu’en contrepartie d’une mise à mort d’un être vivant comme son peuple élu le faisait depuis des millénaires. Et à force de vouloir valoriser l’objet du sacrifice, les tenants de la doctrine d’Athanase en étaient arrivés par un crescendo vertigineux à vouloir faire croire que Dieu lui-même par un dédoublement de sa personne se fût prêté à se laisser immoler lui-même sur la croix ! L’Évangile selon Matthieu nous rapporte cette annonce de la mort et de la résurrection de Jésus :

« Dès lors Jésus commença à faire connaître à ses disciples qu’il fallait qu’il allât à Jérusalem, qu’il souffrît beaucoup de la part des anciens, des principaux sacrificateurs et des scribes, qu’il fût mis à mort, et qu’il ressuscitât le troisième jour. Pierre, l’ayant pris à part, se mit à le reprendre, et dit : « À Dieu ne plaise, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » Mais Jésus, se retournant, dit à Pierre : « Arrière de moi, Satan ! Tu m’es en scandale, car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes ». [Mt 16/21-23]

Ensuite il annonce l’imminence de son retour en gloire et en royauté :

« Car le fils de l’homme doit venir dans la gloire de son père, avec ses anges ; et alors il rendra à chacun selon ses œuvres. Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point, qu’ils n’aient vu le fils de l’homme venir dans son règne. » [Mt 16/27-28]

Comme en l’an 325, cette promesse de Parousie annoncée comme imminente n’était toujours pas réalisée, ce constat d’échec constituait évidemment pour les tenants de la thèse arienne un argument majeur. Ils y ajoutent la considération que la crucifixion du prétendu « Dieu le fils » offerte par Yahvé, en contrepartie de la rédemption des péchés des hommes, serait en contradiction flagrante avec son propre commandement divin : « Tu ne tueras point ».

Pour Arius, le Dieu tout-puissant d’Abraham, n’a pas à offrir – par ailleurs, à qui ? – quelque contrepartie sacrificielle avant d’accorder son pardon aux hommes. Il n’a, par conséquent, pas besoin de se dédoubler en trois personnes et d’offrir en sacrifice son prétendu fils crucifié pour pouvoir accorder son pardon ! Quant aux hommes, – et selon cette hypothèse – coupables d’avoir tué Dieu le fils, comment pourraient-ils en toute justice être sauvés grâce à leur propre crime ? D’autant qu’ils avaient justement revendiqué toute la responsabilité de ce crime en clamant devant Pilate :

« Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » [Mt 27/26]

Pour Arius, ce syllogisme par lequel la mise à mort d’un innocent apporterait la rédemption générale à ses assassins, est inconciliable avec la justice et avec la majesté de son Dieu un et unique.

Il convient ensuite d’imaginer dans ce cas, quels actes et paroles attribués à Jésus et rapportés par un grand nombre de narrations et comptes rendus qui circulaient à cette époque, allaient être reconnus soit comme vraies et canoniques, soit comme faux et apocryphes par les tenants des deux thèses. Selon la victoire de l’un ou de l’autre, la ligne de démarcation entre le vrai et le faux allait évidemment varier fortement. Si pour Athanase la résurrection et l’ascension glorieuse de Jésus, fils unique de Dieu, devait être classée comme centre du canon, cela ne l’était pas pour les tenants d’Arius. Il est clair que si l’arianisme l’eût emporté en niant la nature divine de Jésus, le nombre des Évangiles reconnus comme canoniques eut certainement été nettement moindre et corrélativement le nombre des Évangiles, dits « apocryphes », c’est-à-dire considérés comme non crédibles, eut été plus grand. Si déjà les pères de l’Église trouvaient inacceptable, par exemple, l’Évangile selon Thomas rapportant des miracles réalisés par l’enfant Jésus (tuer un copain et le ressusciter ensuite, faire des figures d’oiseaux en terre glaise et les faire s’envoler ensuite en frappant des mains), on peut raisonnablement penser que la résurrection de Lazare, ou l’Apocalypse de Jean n’auraient certainement pas été acceptés comme canoniques par l’arianisme !

Mais il y a également des prophéties de Jésus qui ont certainement influencé Arius à ne pas attribuer la nature divine à Jésus de Nazareth. Car si, en effet, la plupart de ses prophéties liées à sa parousie, n’avaient pas été réalisées, il y en a une autre qui de par sa nature funeste et quasi satanique, connaissait déjà une pleine réalisation, alors qu’elle était manifestement diamétralement opposée à son message essentiel d’amour pour les hommes

C’est Matthieu qui rapporte ces paroles funestes de Jésus :

« Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive.
Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison. »

En citant tous ces arguments pro Arius, nous commettons bien sûr des fautes d’anachronisme et des procès d’intentions invérifiables à son égard. (Les pères de l’Église se sont chargés de détruire autant que possible les écrits compromettants et qualifiés d’hérétiques comme par exemple le pseudonyme évangile de Thomas déjà cité et redécouvert à Nag Hammadi [Égypte] en 1945 selon Wikipedia.)

Mais il reste en tout cas certain que l’empereur Constantin et les pères de l’Église chrétienne en rejetant le monothéisme arien pour un nouveau monothéisme teinté de polythéisme trinitaire, ont ouvert la voie aux interminables dissensions et aux guerres de religion qui vont perdurer pendant deux millénaires et dont le moteur sera fortement alimenté et renforcé en cours de route, par l’avènement au VIIe siècle de l’islam, le troisième monothéisme héritier de l’arianisme, et comme lui « hébraïquement pur et dur » renouant avec le judaïsme prophétique d’Abraham/Ibrahim louant le Dieu un et unique et reconnaissant Jésus de Nazareth comme son prédécesseur.

Actuellement la question se pose de savoir si d’évidence, un très souhaitable œcuménisme monothéiste a quelque chance de se réaliser un jour ?

Si on avait écouté Arius, ce nœud gordien sanglant nous eût été grandement épargné sans diminuer le moins du monde la majesté suprême du Dieu un et unique des monothéistes !

PS : Si on l’avait écouté, nous, les monothéistes mâles, nous serions sans doute encore tous circoncis ! 

Les querelles religieuses – et surtout les guerres de religion – qui ont jalonné l’histoire procèdent d’interprétations variables à propos de textes et de livres dont les fondements sont contestables. Les querelles de mots qui n’ont pas fini d’engendrer des effets délétères…

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Année

2014

Auteurs / Invités

Willy De Winne

Thématiques

Église, Foi, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses