À nouvelles familles, nouvelles morales ?

Marthe Van De Meulebroeke

 

UGS : 2011041 Catégorie : Étiquette :

Description

Plus d’un s’inquiète.

Les divorces se multiplient. Le nombre des familles monoparentales augmente. Même présent, le père joue le rôle d’un copain et ne transmet plus la loi. La mère travaille. Les familles éclatent et se reconstruisent « tant bien que mal à la faveur d’une rencontre en improvisant des bouts de recollage souvent précaires et transitoires ». L’enfant n’y trouve plus ce milieu structurant qui lui permettait de s’intégrer dans la société des adultes. Le monde d’aujourd’hui est déstructuré. On y a perdu tous ses points de repère.

L’inquiétude paraît gagner tous les milieux. Et pourtant, ce discours alarmiste est-il fondé ?

Qui dit « déstructuration » suppose d’abord l’existence antérieure d’une structure-modèle.

1. Quel(s) modèle(s) ?

Au modèle descriptif d’une réalité complexe s’ajoute subrepticement l’idée d’un modèle à imiter, c’est-à-dire édifiant et en tout cas normatif. Dans le premier sens, il peut avoir une valeur scientifique. À condition d’en remettre sans cesse la validité en question. Dans le second sens, il relève de jugements de valeur à résonance philosophique. Ce n’est pas pour me déplaire. Mais il importe d’en prendre conscience et de ne pas confondre.

Le modèle familial que certains veulent proposer à l’adhésion des nouvelles générations est présenté à des publics divers sous un triple éclairage : naturel, psychanalytique et religieux.

a. Modèle naturel

Puisqu’il faut bien deux géniteurs de sexes différents pour faire un enfant, on trouve normal de définir la famille naturelle comme conjugale, voire monogamique et indissoluble. Pourtant, le système relationnel dans lequel le couple de géniteurs est englobé modifie fondamentalement la façon dont celui-ci se construit. Le tout (couple et système global) varie en fonction de plusieurs paramètres.

Par exemple, comme chacun sait, la monogamie n’est rien moins qu’universelle. La polygamie (polygynie, voire polyandrie) est plus traditionnelle.

Les enfants de plusieurs lits se sont souvent côtoyés : lis successifs (veuvages, divorces) ou lits contemporains (polygamie).

La famille peut être restreinte. Mais elle peut se vivre quotidiennement au sens élargi de parentèle englobant même des enfants adoptés, voire des domestiques. La consanguinité n’est donc pas exclusive d’autres rapports. Le couple de géniteurs n’est plus le seul constituant.

Où habite le nouveau couple ? Dans la famille du père (patrilocalité) ? Dans la famille de la mère (matrilocalité) ? Ni dans l’une ni dans l’autre (néolocalité) ? « L’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme. » (Matthieu, 19, 5).

La filiation est-elle matrilinéaire ? Patrilinéaire ? Ou bilatérale ?

À qui appartiennent les enfants ? Qui exerce l’autorité ? Le frère de la mère ? Le père ? L’ancêtre ? La mère ? Les mères ? Les adultes du village ? À quelles périodes de la vie des enfants ? Aujourd’hui, nous avons sans doute innové en proclamant l’autorité parentale égalitaire et constante.

En fait, il semble bien que le modèle dit naturel soit inspiré de la famille bourgeoise du XIXe siècle. Il faut donc le situer dans un contexte historique et social déterminé. C’est bien ce que fait Marinette Bruwier dans son « Aperçu sur l’histoire de la famille ».

b. Modèle psychanalytique

Or c’est précisément dans ce contexte que Freud crée cet outil précieux : la psychanalyse. Ce fut une révolution dont nous sommes toujours bénéficiaires. Situé à la base d’une relation triangulaire, chaque enfant se forme et conquiert son identité personnelle grâce aux rapports précoces et privilégiés qu’il entretient avec ses géniteurs.

Toutefois, sans méconnaître le rôle de chacun d’eux, on a admis que celui-ci peut être joué par des substituts : l’oncle maternel, le père adoptif ou même, à certaines époques ou dans certaines circonstances, quelqu’un d’autre.

Les rôles sont-ils d’ailleurs immuables ? Ne peuvent-ils évoluer sous l’influence de facteurs sociaux ? Que l’enfant vive d’abord en symbiose avec sa mère et qu’il ne puisse accéder à l’autonomie de l’adulte que par la séparation, cela semble capital. Mais pourquoi serait-ce seulement le père qui interviendrait dans cette coupure ? Telles sont les questions que se pose par exemple Lucie-Anne Skittecatte :

« S’il est vrai que l’intervention du tiers-père rompait la relation dyadique à la mère, n’est-ce pas parce qu’autrefois la mère, propriété du père, vivait en symbiose avec le bébé, loin de toute présence paternelle ? Serait-il utopique, psychanalytiquement parlant, ce concevoir qu’actuellement ce pourrait être la frustration de l’amour réciproque du père et de la mère qui rompe l’unit » fusionnelle primaire ? »

En outre, que la mère travaille et joue un rôle actif dans la société, cela ne la met-elle pas en situation de provoquer elle-même une coupure et de devenir aussi porteuse de la loi ?

Lacan n’écrit-il pas :

« La loi primordiale est donc celle qui, en réglant l’alliance, superpose le règne de la culture au régime de la nature livrée à l’accouplement. » ?

Je ne pense pas que la linguistique soit la seule expression de la culture.

Pour répondre correctement à cette question, il faudrait une double compétence : celle du psychanalyste et celle du sociologue. C’est pourquoi il fallait donner la parole à des représentants de ces deux disciplines.

Deux psychologues, Willy Barral, psychanalyste français, et Simone Duret-Cosyns, psychiatre psychosomaticienne, abordent les problèmes liés à la séparation, partielle ou totale, entre l’enfant et sa famille. Leurs conceptions, parfois opposées, apportent des éclairages complémentaires à une réalité complexe et mouvante.

En tant que sociologue, Pascale Martin montre « le poids de l’argument naturaliste qui entretient l’idée et l’image d’un type de famille (la famille conjugale naturelle) comme étant l’agent exclusif du développement psychologique et social de l’enfant ». À ce schéma simpliste, elle oppose la réalité historique et sociale dans son devenir et dans sa pluralité.

c. Modèle chrétien

Enfin, l’ordre « naturel » de la famille monogamique patriarcale se voit sacralisé, « surnaturalisé » par l’Église catholique. Nombreuse, cette famille telle que Frédéric Le Play avait cru pouvoir la décrire, alors que, comme le souligne Marinette Bruwier, la réalité était beaucoup plus diversifiée, même au XIXe siècle.

D’ailleurs ce modèle, dit judéo-chrétien, est loin d’avoir été toujours prôné par les catholiques. Il semble bien que, dans les premiers siècles, l’Église ait défendu plutôt une doctrine antifamilialiste. La vie de saint Alexis (XIe siècle) fait l’éloge d’un patricien qui abandonne ses biens, sa femme et ses enfants. Devenu mendiant (comme les renonçants hindous), il obtient, sans se faire reconnaître, de loger sous l’escalier de ce qui fut sa maison. « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? » (Matthieu, 12, 48). Telle est la question que Matthieu attribue à Jésus. « Les Évangiles ne mettent pas en évidence la famille », écrit Pierre de Locht dans son article « La famille génératrice de la personne en devenir ». Par contre, dans tous les milieux (y compris catholiques), ce théologien constate un grave « vide éthique », vide qui a toujours existé et qu’il essaie de combler par une réflexion très enrichissante.

Bref, ni totalement naturel, ni inscrit dans une psychologie fixiste, ni même essentiellement chrétien, le modèle familial auquel nous nous référons habituellement n’est valide que pour certains milieux, à certaines époques.

2. Quelles valeurs ?

S’il est vrai qu’il existe aujourd’hui de nouvelles familles (nouvelles en tout cas par rapport au modèle traditionnel), peut-on observer que, dans leur comportement, elles se conforment tant bien que mal, consciemment ou non, à de nouvelles règles, qu’elles poursuivent de nouvelles valeurs, bref qu’elles ont de nouvelles morales ? Dans cette hypothèse, quelles seraient les constellations des valeurs qui définiraient ces morales ?

Ou au contraire, le comportement de ces nouvelles familles dénoterait-il une absence de valeurs ? Ces familles entreraient-elles dans une phase postmorale ? Se seraient-elles perdues dans le désert de l’anomie ? C’est ce que semble conclure Bernadette Bawin-Legros dans son analyse très documentée et très fouillée des « Nouveaux enjeux de la famille ».

Une troisième position est défendue par Anne-Marie Roviello, philosophe, dans « Nouvelles morales pour familles nouvelles ». Elle reconnaît et analyse avec beaucoup de finesse et de profondeur les changements qui se sont produits aujourd’hui « concernant les comportements, les rôles, les mentalités, les valeurs, les idéaux et même certains principes ». Mais, au-delà de leur variabilité, elle essaie de cerner ce qu’il y a d’universel dans le noyau de l’expérience éthique. Les morales familiales ont changé. Pas toujours en bien. Mais ce qui reste fondamental, c’est le respect de l’autre.

Sans doute. Mais l’exigence du respect de l’autre, qui est en tout cas une des seules valeurs, si pas universelle, du moins universalisable, ne s’est-elle pas explicitée à travers les évolutions contradictoires de nos sociétés ?

Là où nous ne distinguons plus qu’anomie et postmorale, ne sommes-nous pas obnubilés par l’image d’un modèle ancien ? De nouvelles figures ne se dessinent-elles pas à travers ce désordre apparent ? Chercher à les distinguer, n’est-ce pas les aider à naître ? Structures balbutiantes que notre regard peut rendre plus conscientes d’elles-mêmes ?

Il me semble qu’Émile Durkheim a vu clair dans la crise que traversait son temps (et qui se prolonge dans le nôtre) quand il écrivait en 1892 :

« Nous ne sommes attachés à notre famille que parce que nous sommes attachés à la personne de notre père, de notre femme, de nos enfants. Il en était tout autrement autrefois où le lien qui dérivait des choses primait au contraire ceux qui venaient des personnes, où toute l’organisation familiale avait avant tout pour objet de maintenir dans la famille les biens domestiques. »

À prendre au pied de la lettre, cette thèse serait simpliste. Il est vrai que dans toutes les familles, à toutes les époques, des liens personnels se sont noués. Il est vrai que, dans toutes les familles aujourd’hui encore, l’enjeu économique intervient. C’est une simple question d’accent mis sur l’un ou l’autre facteur. N’empêche qu’il existe, me semble-t-il, une différence non négligeable entre les valeurs admises dans des familles fondées sur la nécessité de survivre et les valeurs poursuivies par des individus qui peuvent trouver ailleurs les moyens de leur subsistance.

a. L’Ancien Régime

Au moment du vote récent sur une loi autorisant le divorce en Irlande, un paysan s’est écrié : « Où allons-nous ? En cas de divorce, qui gérera la ferme ? Et qui s’occupera des vieux ? ». De même, sous l’Ancien Régime, où la population paysanne était la plus nombreuse, on se mariait pour gérer ensemble des moyens d’existence (les femmes travaillaient comme les hommes). Et pour avoir des enfants. Et on avait des enfants pour assurer une solidarité intergénérationnelle (dont on reparle aujourd’hui, et pour cause). Et pas nécessairement pour les rendre heureux ! Ceux-ci travaillaient à la ferme ou étaient placés très jeunes comme apprentis. Ils n’avaient pas grand-chose à dire. Contrairement à ce qu’on a pensé, ces familles n’étaient pas étendues, tandis que l’aristocratie terrienne et militaire se constituait en grands lignages qui cherchaient à justifier leurs privilèges en transmettant leur nom et leur terre aux gens de leur sang. Dans ces deux classes sociales, le sacrifice de l’individu au groupe était valorisé (mais pas toujours pratiqué). L’obéissance était prônée : obéissance au père, obéissance au seigneur, obéissance au roi, obéissance à Dieu. La foi et la fidélité transcendaient les volontés individuelles : fidélité des hommes à leur seigneur, fidélité des femmes à leur mari, des enfants aux parents.

b. La bourgeoisie et les prolétaires

Au contraire, déliée des liens de la terre, la bourgeoisie se délie aussi des liens personnels d’obéissance. Mobile et en contact avec l’abstraction de l’argent, elle ne peut que s’appuyer sur l’initiative individuelle. Rejetant les privilèges (sauf ceux de l’argent), prônant l’égalité (formelle) et la liberté, elle n’en reste pas moins attachée à la propriété et à l’ordre des familles, Ordre auquel elle sacrifie souvent les sentiments personnels. L’article 348 du Code pénal belge qui interdisait toute publicité pour la contraception figurait au titre VII concernant l’« ordre des familles ». Cependant les enfants sont moins nombreux : il ne faut pas trop diviser l’héritage. Ils sont confiés à la garde des mères et des gouvernantes. Ou envoyés dans des internats. N’empêche que les femmes mariées sont exclues du circuit du travail et reçoivent une éducation spécifique comme le montre Marie-Louise Pirotte dans son article sur « L’éducation des filles et la famille bourgeoise en Belgique au XIXe siècle ».

Détachés aussi de la terre et du village, les ouvriers commencent par vivre leurs liens sexuels et sentimentaux d’une façon plus libre. Ceci vaut au « prolétaire » une descendance (proles) trop nombreuse. Pour assurer l’équilibre budgétaire, les enfants devront donc travailler dans des conditions inhumaines. Les femmes aussi, et pour un salaire dérisoire. À ceux que l’on rend responsables de leur misère, on enseignera la ponctualité, la tempérance, l’économie, la valeur du travail, l’acceptation de l’ordre établi. Peu à peu, les ouvriers tendront à imiter le modèle bourgeois, résultat d’un compromis entre la liberté individuelle, le lien sentimental et l’ordre patriarcal, synthèse hasardeuse et instable que soutiendront parfois les plus révolutionnaires d’entre eux, restés farouchement antiféministes.

c. La famille conjugale nucléaire et planifiée

Dans les années qui suivent, la famille change. Sauf dans les classes moyennes, elle représente de moins en moins cette cellule productive dirigée par le père. Salarié, celui-ci exerce son métier hors du foyer. Par ailleurs, sous la pression sociale, l’État enlève au père tout ou partie des rôles qu’il jouait traditionnellement. Par l’instruction obligatoire, l’école supplée à l’éducation des enfants. Par une politique de la santé et de la sécurité sociale, la solidarité n’est plus sous la responsabilité exclusive des parents.

Et pourtant la famille tient bon. Perdus dans une société de plus en plus anonyme, atomisée, les individus cherchent un refuge. On se replie donc sur le privé. On rêve d’un couple d’amoureux. Le besoin d’échanges affectifs entre des personnes vivant sous le même toit suffit à fonder la famille conjugale nucléaire.

On a peu d’enfants. Mais pour mieux les élever. Plus que des biens matériels (fragiles), on veut leur transmettre un capital social, fait d’études prolongées et qui favorise l’ascension sociale. On souhaite leur réussite, leur bonheur. On croit encore à la nécessité de leur sacrifier l’une ou l’autre envie de liberté individuelle. Tel est peut-être l’idéal de la famille heureuse au milieu du XXe siècle. On mettra tout en œuvre pour le réaliser. Notamment, on luttera pour le droit au planning familial. Plus tard, poursuivant l’idéal de la maîtrise, on enseignera les techniques de procréation médicale assistée qui répondent au désir d’enfant des couples stériles. Une psychologue, Claudine Bourg, a apporté une contribution remarquable à l’étude de ce problème (« Parents et enfants de la procréatique. Réflexion psychologique à propos d’un parcours médical »).

Comment réagissent les jeunes élevés dans ce milieu ? Enfermés dans cet espace privé, ils se sentent parfois étouffés. Isolés, ils portent les problèmes du couple parental, sans toujours savoir à qui confier ce fardeau. Mais il y a peut-être plus grave : dans la mesure où les parents n’ont d’autre projet que l’éducation et la réussite de leurs enfants, dans la mesure où seul l’enfant donne un sens à leur vie, celui-ci devient porteur de sens. Porteur fragile qui, adolescent, va scruter l’horizon pour trouver un autre sens qui, lui, ne serait pas répétitif.

Peut-être la révolution de soixante-huit s’expliquerait en partie par là.

d. La famille éclatée

En tout cas à partir de 1970, le gentil modèle de la famille conjugale relativement stable éclate. On se marie moins. On divorce davantage. On reste célibataire…

Quelles sont les causes de cet éclatement ?

Qu’il me soit permis de faire quelques hypothèses. Que la femme participe de plus en plus à une activité lucrative joue certainement un rôle important. Elle n’est plus contrainte de passer par l’intermédiaire du mari ou du fils (du phallus). Elle est en prise directe sur la réalité. Désormais, elle peut subsister et se réaliser hors de la cellule familiale. La famille n’est plus condition de survie. Elle ne se justifie plus que par l’attente affective. Peut-être en attend-on trop ? On rêve de construire une sorte de moi conjugal, produit par la collusion du couple. Mais dans le même temps, on veut que chaque individu puisse se réaliser. On désire communiquer, dialoguer en toute lucidité et en toute honnêteté. On veut rester fidèle. Mais pas à une règle. Seulement au lien amoureux. On refuse l’hypocrisie. On préfère plus souvent la rupture au faux-semblant. L’ennui conjugal n’est plus supportable. L’enfant ne le supporte pas non plus, il supporte encore moins la répétition de scénarios dramatiques, et il lui arrive même de proposer la séparation des parents.

Bref, le bonheur est exalté plus que le sacrifice. Faut-il conclure à l’anomie ? Au désert postmoral ? Personnellement, je ne le crois pas. Le bonheur est aussi une valeur, et sa réalisation dans une famille passe nécessairement par le bonheur de l’autre. S’il s’avère qu’il n’est plus réalisable, peut-être vaut-il mieux se séparer. Mais a-t-on pour autant perdu tout sens des responsabilités ? Il est vrai que certains ne l’ont peut-être jamais acquis. Combien d’enfants « naturels » ont été abandonnés, « oubliés » en même temps que la mère. Parfois même au nom de la morale et de l’honneur de la famille. On ne parlait pas des familles monoparentales, parce qu’on ne voulait ni les voir ni les aider. Mais elles existaient. Aujourd’hui, il semble que malgré beaucoup d’échecs, le couple parental paraît plus solide que le couple conjugal. Au lieu de refuser toute rencontre au nom de l’« honneur bafoué » comme autrefois, les époux divorcés acceptent souvent de se revoir et d’entretenir des relations aussi correctes que possible pour le bien des enfants. Ils n’y arrivent pas toujours. Mais beaucoup essaient. Ils y sont même aidés par une institution nouvelle : celle des médiateurs familiaux. Ce changement de comportement dénote bien un changement de valeurs et non leur disparition.

J’ai cité un exemple de changement de valeurs. Mais ce n’est pas là un cas isolé. En 1992, Liliane Voyé a publié une enquête qui permet de généraliser cette remarque. En gros, les valeurs liées à l’obéissance se laissent distancer par toutes celles qui gravitent autour de l’autonomie : liberté, sincérité, responsabilité, respect de la personnalité de l’autre, désir de permettre son épanouissement et de lui apporter du bonheur.

Certes l’autonomie n’est rien moins que confortable. Journaliste, rédacteur en chef au Ligueur, Myriam Katz est bien placée pour rapporter les difficultés concrètes que rencontrent « ados » et aînés. Elle analyse avec beaucoup de finesse et d’humour la « Vie de famille, vies de famille ».

Ce qui étonnera plus d’un, c’est que la famille elle-même est l’objectif le plus valorisé. Avant le travail. Avant l’État. Avant les partis et les églises. Le désert n’est pas là où on le pense. La vie publique, elle, est désertée par ceux qui se réfugient dans les familles. C’est sans doute pourquoi, à peine sont-elles éclatées, certains cherchent à les recomposer.

3. Familles recomposées

Les familles recomposées sont-elles aussi catastrophiques que le suggère Aldo Nouari cité au début de cet article ? Sont-elles encore des familles ? Évelyne Sullerot le nie. Pour ma part, je dirais qu’il y a plutôt surabondance de liens familiaux. Après tout, les enfants ont toujours eu au moins deux familles : celle du père et celle de la mère. Entre elles n’a pas toujours régné l’harmonie. C’est le moins qu’on puisse dire. Évidemment, dans les familles recomposées, le tissu relationnel se complexifie. Les enfants nouent des liens avec la famille d’un deuxième conjoint, fondant ainsi une nouvelle alliance. Ils cohabitent avec des demi-frères et des demi-sœurs, et parfois avec les enfants du deuxième conjoint et d’une première épouse de celui-ci, enfants qui eux-mêmes entretiennent des relations fraternelles avec ceux que leur mère a conçus avec son second conjoint à elle… ou… etc. Il y a là des sortes de glissements obliques qui, dans le meilleur des cas, reconstituent une famille étendue. Glissements que Colline Serreau avait admirablement rendus dans son film La Crise. Comme tout le monde, j’avais commencé par m’en effrayer. Mais en observant l’évolution de certaines d’entre elles, j’ai constaté que les jeunes pouvaient s’y épanouir. Parfois ils trouvent, mieux que dans le milieu fermé de la cellule nucléaire, un modèle auquel s’identifier. Évidemment rien n’est donné. Une éventuelle réussite postule la poursuite de valeurs décisives déjà évoquées : la sincérité, le sens des responsabilités, l’affection et, surtout, le respect de l’autre.

4. Regards féminins

Au moment de terminer notre réflexion, nous avons été frappés par un phénomène que nous n’avions pas voulu : la plupart des collaborateurs à nos travaux sont des collaboratrices. Sans doute nous ne l’avons pas voulu. Mais ce n’est pas non plus l’effet du hasard. Faut-il en conclure la famille n’intéresse que les femmes ? Je n’en crois rien. En fait, longtemps protégées, paternées, enfermées, piégées dans cette antique institution, elles ont décidé de briser le silence de Jocaste et de prendre la parole. Comme le disent à la fois Marinette Bruwier, historienne, et Françoise Hecq, journaliste, et Georges Duby, l’histoire a été faire par des hommes qui, posant d’autres questions, obtenaient en toute bonne foi d’autres réponses. Dans « La famille et quelques-uns de ses paradoxes », Françoise Hecq, membre de l’Université des Femmes, attaque en féministe toutes les idées reçues. Notamment le « mythe de l’Âge d’Or » de la famille d’autrefois. Notamment la séparation du public et du privé : de la macrosociété et de l’îlot familial. Notamment la dramatisation de la crise familiale alors que la toute grande majorité des enfants de moins de dix-huit ans « sont nés de parents mariés vivant avec eux ». Quant aux pères, dont on dit qu’ils sont de plus en plus exclus, n’est-ce pas souvent leur faute ? « Qui oblige le père à ne pas assumer son rôle ? ».

Françoise Kruyen pose la même question dans « Le Père nouveau est arrivé ». Gynécologue, elle bénéficie évidemment d’un poste d’observation privilégié pour décrire le comportement de ceux des pères qui se disent nouveaux pour camoufler leur inconsistance. Soulignons que l’article est dédié à tous les autres : « À tous ceux que cet article ne vise pas ».

5. Conclusion provisoire

Je voudrais conclure mon propos par une note « morale » !

Sans doute serait-il plus sécurisant pour les enfants de grandir entre deux géniteurs formant un couple chaleureux et responsable, à la fois solide et ouvert. Un couple dont la fidélité ne se confondrait pas avec la peur de la vie. Un couple qui, au contraire, s’inscrirait dans le mouvement de la vie et aiderait les enfants à y entrer. Un couple dont l’existence aurait un sens et inciterait les enfants à trouver le leur.

Mais que de façons d’échouer !

En cas d’échec, on privilégiait autrefois l’ordre apparent, la façade dont on masquait les lézardes. Au risque de l’hypocrisie et de la haine. Thérèse Desqueyroux, Nœud de vipères, Vipère au poing, autant de romans qui reflètent bien cet état d’esprit.

Aujourd’hui, on s’acharne à construire un bonheur réel et partagé.

Quelles que soient les structures envisagées, quel que soit le modèle choisi – il ne fut pas se le cacher –, cette entreprise ne peut réussir que grâce à beaucoup de lucidité et de vertus !

Une dernière question. La transmission d’un capital social (une bonne formation, un niveau élevé d’instruction, une qualification professionnelle diversifiée) n’assure plus aux nouvelles générations l’intégration dans la société active. Dès lors, que sera l’avenir de la famille ? Un refuge ? Cocooning à l’intérieur. Dehors un training impitoyable ?

En fait, l’évolution de la famille se poursuit en même temps que celle de la macrosociété dont elle n’est qu’un rouage. Comme des faisceaux lumineux, les regards des historiens, des sociologues et des psychologues éclairent l’un ou l’autre aspect de ce tissu interrelationnel complexe et mouvant du monde humain (sans compter les rapports de celui-ci avec la nature). Le champ à investiguer est évidemment trop vaste pour cette modeste publication.

Quant aux valeurs morales, c’est au cours de ce même « tissage » interrelationnel qu’elles naissent et se modifient. Chaque génération, chaque groupe social, chaque individu les réapprend et les change, si peu que ce soit. Au moins dans leur expression et dans leur hiérarchisation.

À notre tour, que nous soyons spécialistes ou non, en cherchant celles qui nous paraissent devoir être privilégiées, nous agirons sur elles. Volentes nolentes. Nous sommes embarqués avec elles et responsables de ce qu’elles deviennent.

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Informations complémentaires

Année

2011

Auteurs / Invités

Marthe Van de Meulebroeke

Thématiques

Divorce, Enfance, Familles recomposées, Milieu familial, Morale, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Séparation, Vie familiale, Vie privée