À la recherche d’une identité perdue : une identité retrouvée

Marcel Bolle De Bal

 

 

UGS : 2023010 Catégorie : Étiquette :

Description

Masculin et féminin : deux identités en quête de devenir

« Identité brouillée, identité partagée… construire un monde meilleur » : beau thème de réflexion titre stimulant pour le concours de La Pensée et les Hommes.

Séduit, je me suis immédiatement plongé dans un regard rétrospectif sur l’évolution de ce qu’avait été la condition masculine, d’hommes et de mâles, tout au long de mes nonante-trois ans d’existence. Me plongeant dans l’évolution de cette identité au fil des ans, j’ai relevé les étapes de celle-ci : d’abord forgée, ensuite brouillée, puis revalorisée enfin partagée… pour, je l’espère, contribuer à créer un monde meilleur. Tentons de résumer ici l’essentiel de cette expérience à la fois personnelle et culturelle.

Une identité forgée

Avant toute chose, je me dois de noter que, comme tout être humain, je ne possède pas une seule identité. Comme chacun des êtres humains, je possède ou ai possédé plusieurs identités parfois complémentaires, parfois contradictoires. En l’occurrence, en ce qui me concerne : fils et père, petit-fils et grand-père, matérialiste et spiritualiste, chrétien et laïque, flamand et wallon, chercheur scientifique et acteur politique, etc. Ici, je me contenterai de n’évoquer que la seule dimension masculine de mon identité personnelle.

Concrètement, quelques faits en vrac :

Né en 1930, aîné de trois garçons.

Aucune sœur, aucune cousine, études primaires et secondaires dans les institutions réservées aux garçons.

Jouez masculin : pratique du football et du hockey dans des équipes masculines, la nourriture fournie, préparée et servie par des femmes ; en conséquence : mon incapacité culinaire totale.

Par ailleurs grande admiration pour mon père ayant sacrifié trois années de sa jeunesse (entre 1915 et 1918) dans le boyau de la mort au bord de l’Yser afin que nous demeurions libres, et remobilisé en 1940.

De 1940 à 1945, j’étais trop jeune pour être engagé dans la Résistance, j’en ai alors conservé un certain sentiment de culpabilité de ne pas avoir été à même de remplir mes devoirs de citoyen viril.

Nous étions invités à respecter le monde d’en face, celui des jeunes filles, monde mystérieux à découvrir et à conquérir. Implicitement le masculin, détenteur de la force physique, était censé respecter et protéger le sexe dit faible.

Une identité brouillée

Ce vient alors la période dite des « Trente glorieuses » (1945-1975). Celles-ci, par leur dynamique, ont provoqué un quadruple brouillage de mon identité masculine, jusqu’alors insouciante, autosatisfaisante, d’hommes et de mâles.

Premier brouillage : dans les années 1950, passionné par la lecture du Deuxième sexe[1] de Simone de Beauvoir, confronté au développement des idées féministes, je n’ai pu que m’interroger sur le fait que j’étais le premier sexe et que je devais respecter le deuxième.

Deuxième brouillage : au cours des années 1950 a émergé, sous la pression de militantes féministes, une critique argumentée de la société moderne, alors accusée d’être un système phallocratique et patriarcal. Ce système, selon elles, est fondé pour l’essentiel sur la domination du masculin par rapport au féminin, de l’homme par rapport à la femme. Dans ce contexte, je me suis senti accusé, à plusieurs reprises, d’être un support de ce système dominateur, écrasant le sexe féminin ; critique difficile à accepter sereinement.

Troisième brouillage : est alors intervenu, de façon imprévue et relativement violente, la révolution des événements de ‘mai 68’ (révolution culturelle beaucoup plus que sociale). Elle a entraîné un bouleversement des relations sociales entre les conditions masculines et féminines ; elle a été à la source du foudroyant essor des théories et des actions féministes. Je me souviens encore avec émotion du bonheur intense que j’ai trouvé à avoir, en tant qu’homme, non seulement le droit, mais surtout la possibilité de vivre et d’exprimer mes sentiments, mes peurs et mes désirs, en d’autres termes de pouvoir reconnaître, accepter et revaloriser la dimension féminine de ma personnalité. D’aucuns diront : faire de la place à mon anima à côté de mon animus.

Cette révolution a soulevé des questions troublantes, jusque-là non posées aussi clairement : qu’est-ce qu’être un homme (contesté en tant que phallocrate) ? Qu’est-ce qu’être une femme (écartelée entre les responsabilités maternelles professionnelles) ? Je reviendrai plus loin sur cette question.

Quatrième brouillage : entre-temps, en 1956, j’avais épousé une charmante représentante de l’identité féminine, ouverte aux théories féministes, mais non militante. Idéologiquement progressiste, sensible aux critiques féministes, j’étais animé par une conception de l’engagement conjugal en tant qu’union entre deux personnes également respectables et respectées. Fidèle à cette logique philosophique, je considérais que ma partenaire avait, autant que moi, le droit à exercer une activité professionnelle, en l’occurrence de chercheur en sociologie. Je l’y ai vivement encouragée. Appréciée par ses supérieurs, elle a vu s’ouvrir devant elle la possibilité d’entreprendre une recherche doctorale qu’elle avait certes les moyens de mener à bonne fin. Tout semblait se profiler dans le meilleur des mondes respectueux des identités à la fois masculine et féminine… Tout cela jusqu’au jour où, sans que je m’y attende, elle m’a posément interrogé : « Tu te considères comme féministe ? », « Nul doute à ce propos », je lui réponds. Elle reprend la parole : « Puisque tu es féministe, tu dois accepter que je puisse réaliser mes vrais désirs ? », « Bien évidemment », je lui réponds. Alors elle exprime le fond de sa pensée : « C’est un choix difficile, mais je souhaite renoncer à poursuivre une carrière académique pour pouvoir me consacrer entièrement à l’éducation de nos deux enfants ».

Malgré les objections d’ordre économique, je n’ai pu que me ranger à son opinion et respecter sa décision.

Conclusion : notre ménage s’est inscrit dans une forme très traditionnelle : l’homme à l’extérieur pour rapporter la nourriture, la femme à l’intérieur pour gérer le foyer et l’éducation des enfants. Tout cela dans le respect mutuel des identités personnelles.

Cette fois, ce quatrième brouillage n’est pas tant celui de mon identité masculine, mais plutôt celui du modèle idéal d’un couple moderne tenant compte de l’évolution sociétale dans son ensemble, tel que je l’avais intellectuellement et philosophiquement imaginé.

Une identité revalorisée

Face à ces multiples brouillages, quelle attitude adopter ? Comment me débrouiller ? Comment débrouiller cette réalité d’une identité complexe ?

Durant plusieurs années, j’ai médité et tenté d’apporter une solution à cette difficile question. Le fait d’être qualifié de phallocrate dominateur et exploiteur m’a toujours été insupportable, car en 2015 j’ai publié un ouvrage au titre quelque peu provocateur, mais non dénué de sens de Éloge du bon phallocrate. Mon idéal d’homme féministe[2].

Comment suis-je arrivé à ce plaidoyer paradoxal aux yeux de beaucoup ? Par l’exploration et l’exploitation de diverses pistes de réflexion.

Première piste de réflexion : j’ai mystifié l’usage abusif, trop fréquent, du sens particulier de la notion de pouvoir courant. La plupart des gens sont tentés spontanément de supposer la référence politique de cette notion, alors associée à l’idée de domination et d’exploitation. Mais il existe une autre dimension, psychosociologique cette fois, de cette notion : elle est alors assimilée à la capacité d’influencer, de créer, d’inventer, de produire. Ceci donc en dehors de toute éventuelle allusion à une quelconque domination. Je propose d’accorder, dans la suite de mes réflexions, la priorité à cette seconde interprétation.

Deuxième piste de réflexion : le pouvoir comme réalité sociologique inhérent à toute relation humaine entre deux personnes. Les sociologues, Michel Crozier notamment, ont mis en évidence cette réalité. Il peut être ou ne pas être de l’ordre de la domination. D’un point de vue normatif, ce qui importe est la réalisation d’un équilibre entre les pouvoirs des partenaires. Par exemple, dans un couple à vocation durable, juste et équitable entre le pouvoir masculin et le pouvoir féminin.

Troisième piste de réflexion : la possible fragilité de la virile identité masculine. Des amies féministes d’une très haute qualité intellectuelle, mères de famille, militantes enthousiastes, m’ont confié en aparté que l’extrémisme féministe portait en lui le risque éventuel de rendre impuissant des hommes confrontés à un pouvoir féminin ascendant. Il paraît que de tels cas d’impuissance se multiplient dans quelques cabinets de psychothérapeutes. Or, ses amies le reconnaissent bien volontiers : la puissance virile du partenaire masculin est essentielle pour que s’épanouisse l’acte physique d’amour et que, par conséquence éventuelle, soit assurée la reproduction de l’espèce. Le pouvoir du phallus est à entretenir plutôt qu’à détruire.

Quatrième piste de réflexion : du bon usage du point de vue masculin, si, compte tenu de toutes les remarques qui précèdent, le pouvoir du phallus paraît essentiel, ce qui est tout aussi essentiel, c’est d’en définir une mise en œuvre humainement respectable et responsable. Pour préciser ma pensée, je ne peux pas ne pas évoquer ici une distinction que j’ai faite à plusieurs reprises depuis des années, celle entre le phallocrate et le macho :

–   le (bon) phallocrate considère sa partenaire comme sujet autonome ayant ses légitimes désirs et aspirations ;

–   le macho, mauvais phallocrate en fait, est le masculin qui ne voit dans sa partenaire féminine qu’un objet destiné à satisfaire ses besoins physiques et ancillaires de mâle dominant.

Dans la verve oratoire de nombreuses militantes féministes, ainsi que dans celle de leurs multiples émules, la confusion est de façon publique et répétée faite entre le macho et le phallocrate. Même si certains ont du mal à accepter la distinction que je fais, je la considère essentielle pour définir, comme je l’ai déjà dit, mon idéal masculin d’homme féministe et d’autre bon phallocrate.

Cinquième piste de réflexion : du pouvoir féminin et de l’identité féminine, le masculin a d’autant plus de chances de devenir un bon phallocrate s’il a en face ou à côté de lui son pendant féminin, c’est-à-dire une bonne « hystérocrate » (terme que j’ai inventé voici quelques années). Étymologiquement : le pouvoir (cratos) de l’utérus (hyster) soit concrètement une femme qui exerce sans réserve, pleinement, son pouvoir féminin. Celui-ci, même s’il est moins extraverti que celui de son collègue masculin, est réel et à bien des égards, considérable. Pour l’essentiel il s’agit de la capacité de maternité et d’enfantement (grossesse, accouchement, mise au monde, allaitement, éducation des petits enfants). En ce sens-là l’utérus est le compagnon indispensable du phallus. Ce pouvoir féminin n’implique pas nécessairement une quelconque idée de domination.

De même qu’il existe de bons phallocrates, il existe de bonnes hystérocrates : celles qui considèrent leur partenaire comme un sujet digne d’être respecté et soutenu.

Miroir inversé : de même qu’il existe des mauvais phallocrates, les machos, il existe de mauvaises hystérocrates qui sont enclines à voir dans leur partenaire un objet susceptible de leur apporter de l’argent ou d’être soumis à des tâches subalternes : il s’agit des femmes castratrices, des mégères ; des mères abusives ; l’archétype (« Madame Folcoche ») serait cette détestable mère d’Hervé Bazin dans Vipère au poing[3].

« Folco », que j’ai baptisé ainsi par similitude sémantique avec « macho », constitue l’image inversée, mais moralement tout aussi critiquable des machos.

En résumé et en conclusion, en fonction d’un idéal philosophique et sociologique, je propose que nous encouragions l’échange entre les bons phallocrates et les bonnes hystérocrates et que, en revanche, nous rejetions similairement les machos et les folcos.

Nous débouchons ici sur l’une des finalités évoquées dans le thème, le projet du concours de La Pensée et les Hommes : le partage des identités ou l’identité partagée.

Une identité partagée

Une identité, fût-elle revalorisée ? Comment cela ? Comment comprendre cette proposition ? J’avoue ma perplexité. Cette expression, recouvrant un possible idéal, me paraît loin d’être évidente.

La première idée qui me vient à l’esprit est de confier à quelques amis le cheminement qui m’a conduit à me forger une identité masculine de bon phallocrate. Ceci afin de leur faire partager mon expérience et éventuellement de les convaincre à partager l’idéal que j’ai été amené à définir.

Ce plan, essentiellement personnel pour aborder celui micro social d’un couple à vocation durable, je peux souhaiter que celui-ci soit construit sur un échange amical entre un bon phallocrate et une bonne hystérocrate. Dans cette hypothèse ce qui serait partagé serait l’identité du couple, partage d’une identité collective et le partage de deux identités à contenu humaniste.

Plus généralement, en nous élevant cette fois au niveau macro social, pourrait être évoqué le partage d’une identité collective d’un monde masculin ou d’un monde féminin ; en d’autres termes, le partage d’une identité de genre ou de transgenre.

Sous un autre angle pourrait alors être également imaginé ou défini le partage d’une identité philosophique ou religieuse, locale, régionale ou nationale, pour ne pas dire internationale… ce qui demeure à construire.

Comme quoi la notion de partage aux sens multiples est complexe.

…Vers un monde meilleur ?

« Possible de contribuer à un monde meilleur ? » Cette interpellation séduisante, elle aussi, porte en son sein même, des ambiguïtés et des ambivalences. Celles-ci en rendent le traitement difficile : à question complexe, point de réponse simple.

Le premier problème est celui du contenu de l’adjectif « meilleur » au cœur de l’expression « monde meilleur ». Qu’entend-on par ce qualificatif sympathique d’usage courant ? Comment définir ce meilleur ? Quelles références ? Quels enjeux ? Quelles finalités concrètes ? Quelles valeurs mobilisantes ? Ces valeurs peuvent différer d’un individu à l’autre, d’un groupe à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une culture à l’autre. Elles impliquent des dimensions philosophiques, politiques et sociétales. Par exemple : comment opter pour le système social fondé prioritairement sur la liberté ou la sécurité, sur la démocratie ou l’autocratie ? Pour répondre à ces enjeux, rien que des représentations relatives et subjectives.

Par ailleurs, quelle reliance éventuelle peut-on déceler entre une identité partagée, fût-elle revalorisée telle que j’ai tenté de la définir, et la contribution à un monde meilleur ?

Plutôt que de me perdre dans d’interminables dissertations théoriques, je préférerais partir de cas concrets, en l’occurrence, des expériences personnelles, lesquelles me paraissent avoir apporté une modeste contribution à l’amélioration du monde, à la constitution d’un monde meilleur, dans des limites forcément très restreintes.

La première expérience est celle que j’ai vécue durant plusieurs années au cours desquelles j’ai été amené à diriger dans le cadre et pour le contrôle de l’Union européenne des recherches-actions visant à donner aux femmes des possibilités de carrière équivalente à celle de leurs collègues masculins. Pour mener ses recherches et ses actions, j’ai travaillé en étroite collaboration avec des amies fonctionnaires et chercheuses, en partageant le pouvoir avec elles qui étaient certes de bonnes hystérocrates. J’espère avoir ainsi contribué, modestement, à créer un monde meilleur pour nos partenaires à l’identité féminine.

Le second cas que je souhaite évoquer est celui de l’action que nous avons menée, mon épouse et moi, durant soixante-sept ans de vie commune, en créant des enfants autonomes, une fille et un garçon, en les incitant à créer leur propre modèle de couple durable. Au sein de leurs deux couples, leurs relations conjugales se sont développées selon un modèle différent du nôtre, modèle de partage aussi équilibré que possible des tâches professionnelles, éducatives et ménagères. Tout ceci s’est donc inscrit, me semble-t-il, dans la perspective d’un monde meilleur sur le plan des relations familiales. Allant même un peu plus loin, j’ai même défendu l’idée que le couple de nos petits-enfants pourrait très bien se révéler épanouissant si notre petite fille pouvait poursuivre une carrière brillante alors que son compagnon s’occuperait lui de l’essentiel des tâches ménagères. De cette expérience, je retiens surtout qu’il n’existe aucun système familial idéal que l’on pourrait vouloir imposer de gré ou de force à nos contemporains. C’est au contraire la diversité des modèles qui peut contribuer à l’émergence d’un monde meilleur, entendu comme plus harmonieux.

Ici s’arrête ma contribution au concours de La Pensée et des Hommes. Initialement prévue pour répondre au format suggéré par les promoteurs, elle a pris peu à peu une ampleur non voulue au départ. Celle-ci a été nourrie par le souci d’argumenter les réponses que j’ai souhaité donner aux trois dimensions complexes du thème proposé par les organisateurs de concours.

J’aurais souhaité pouvoir aborder d’autres thèmes tels que l’identité transgenre, les identités philosophiques ou politiques, l’identité des robots, l’identité des humains robotisés, en d’autres termes la question de savoir si le monde de demain transhumain ou post-humain sera meilleur que celui d’aujourd’hui. La place me manque à cet égard, mais je suppose que ces thèmes seront abordés par plusieurs autres collègues.

En relisant ma contribution, je prends conscience qu’elle réunit trois dimensions complémentaires : personnelle (éléments d’une histoire de vie), culturelle (mise en évidence de l’importance du contexte sociologique et de son évolution) et politique (essai de définition d’un modèle idéal d’identité masculine).

[1] Simone DE BAUVOIR, Le Deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949, 1072 p.

[2] Marcel BOLLE DE BAL, Éloge du bon phallocrate. Mon idéal d’homme féministe, Paris, L’Harmattan, 2015, 160 p.

[3] Hervé BAZIN, Vipère au poing, Paris, Éd. Grasset, coll. « Pourpre », 1948, 265 p.

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