Le citoyen, son événement et l’histoire : le champs des possibles

Laurence Vanin

 

UGS : 2014003 Catégorie : Étiquette :

Description

La conquête de la citoyenneté ne se révèle pas chose aisée : le conflit entre l’État et le citoyen revêt des aspects inattendus.

Toute tentative d’explication de l’histoire nécessite de réfléchir à la place de l’homme dans cette mouvance générale qui semble complètement l’absorber. Il s’agit de concevoir, au carrefour de l’engagement individuel et de la destinée collective, un champ de possibilités qui s’ouvre à lui et aspecte d’un nouvel horizon de sens. Nous chercherons dans cette introduction à dégager le parcours d’une pleine ontologie de la citoyenneté. En ce sens, nous serons conduits à développer cette analyse, à partir de « l’expérience existentielle » de l’individu – traditionnellement liée à une appartenance étatique [1] –, puis à appréhender convenablement la construction de l’être communautaire tel qu’elle est assurée par la narration historique [2]. Pour autant, notre enquête liminaire ne se bornera pas à l’influence de la temporalité sur le lien politique, nous envisagerons également la dimension de la localité et du séjour concret de l’individu au sein du politique et d’une histoire [3]. Il s’agira, en fait, de redonner à cette ontologie politique une rationalité globale permettant ainsi de questionner l’homme et le citoyen comme « devenir » [4] ; de passer, en quelque sorte, d’une phénoménologie politique – certes, structurante, mais qui nous apparaît « manquer d’être » – à une pleine ontologie de la citoyenneté construite sur l’engagement individuel [5].

  1. En ce sens, le citoyen est à repenser dans le sillage particulier de cette appartenance étatique et de ce nouveau statut qui lui confère des droits et des devoirs : un statut à partir duquel il va se déterminer et laisser son empreinte. Ni tout à fait lui-même, ni encore complètement autre, en tant qu’être localisé, il se manifeste, existe, se réalise… La dynamique de ce statut implique de s’interroger sur ce citoyen « en devenir » et sur son rôle. Un rôle à reconsidérer, semble-t-il, non seulement dans une perspective politique, mais aussi sur le plan de l’historicité et sur le mode de son vécu – en tant qu’expérience subjective et existentielle durant laquelle il se choisit, pour partie, et se démarque du décor que constitue la grande scène du monde.

Observateurs de l’homme et du politique, certains philosophes s’accordent à penser que l’homme est par nature ou biologiquement, un « animal politique » prompt à vivre en groupe : dans un clan, un village ou une Cité… Ce constat attesterait du fait qu’il se révèle naturellement et quasi spontanément social et tend également à prouver qu’un individu, hors de la communauté, demeure un être asocial : un humain « contre nature », car marginalisé. Il resterait, de la sorte, étranger à la réalisation d’un bien commun et figurerait la négation de l’être : son individualisme se poserait ainsi en autarcie.

Ceci paraît conforté par le fait que la Polis se présente historiquement comme constituant véritablement cet être communautaire qui offre les conditions matérielles du vivre ensemble. Dans cette perspective, l’homme se révèle simultanément social et politique, ce qui aspecte également de son évolution à partir de son histoire individuelle et de son rattachement à une histoire collective.

  1. Selon Hegel, c’est avec la formation même des États que commence véritablement l’histoire : cette dernière étant à considérer comme le récit de l’ensemble des événements qui se sont réellement produits et qui concernent la collectivité. En somme, la narration historique affirme l’existence d’une mémoire collective puisque, sans histoire objective, il ne peut y avoir d’histoire subjective et inversement. Comme le précise Aron :

« Le même mot, en français, en anglais, en allemand s’applique à la réalité historique et à la connaissance que nous en prenons. Histoire, history, Geschichte désignent à la fois le devenir de l’humanité et la science que les hommes s’efforcent d’élaborer de leur devenir. »

L’espace de réalisation de la communauté est donc corrélatif à la temporalité – ou chronologie– durant laquelle se produisent les événements qui scandent son évolution et la déterminent. Aussi – alors que nous avons préalablement situé le citoyen dans son rattachement à un État, ce qui augure de sa localisation « civique » –, il nous faut également, à présent, le considérer comme appartenant à une époque pour le situer dans une historicité hic et nunc en le replaçant dans le prolongement du jaillissement d’un Logos primordial : dans le long sillage d’une origine qui tend en permanence au foisonnement.

  1. Cette démarche de localisation n’est pas sans conséquence. Elle nous invite à réfléchir la citoyenneté dans la particularité de l’espace-temps donné qui paraît la déterminer, mais surtout la complexifier. La compréhension de la manière dont l’homme est amené à investir l’espace-temps communautaire conduit également ainsi à s’interroger sur la façon qu’il a d’occuper géographiquement et historiquement une époque et de contribuer par ses actes à la mouvance collective et au jaillissement de la nouveauté. Pouvons-nous, pour autant, en déduire qu’il fait surgir du sens dans cette totalité historique qui semble le dépasser ?

Inévitablement cette problématique de l’effectivité de l’un (l’être de l’homme) se rapportant à la totalité (phénoménologique d’une histoire en cours de réalisation) nécessite de sonder le degré d’implication de l’homme et sa place dans la réalisation de l’histoire collective au cœur d’une ontologie politique. Il s’agit de méditer sur la finalité de l’histoire afin de déterminer si elle possède intrinsèquement un sens ou si c’est l’homme qui le lui confère.

  1. Nous pouvons ainsi nous demander si c’est selon l’ordre de la rationalité qu’il faut examiner l’histoire, où s’il s’agit de la comprendre par le prisme de la dynamique, qui en l’homme rejoint la volonté et pour la collectivité se révèle dans la force engendrée par les contradictions susceptibles de favoriser des mouvements de masse. Ceci occasionne une succession de questionnements sur cette éventuelle production de sens, afin de savoir si nous pouvons conclure à une orientation historique globale, voire préétablie – qui porterait en elle non seulement sa justification mais aussi sa cohérence –, ou au contraire envisager une totalité absurde, contingente : en ce cas, la signification relèverait de l’accident, d’une simple coïncidence qui parfois placerait la raison en présence de signaux de rationalité et face à des circonstances avec lesquelles elle se sentirait en conformité. L’impression de la cohérence, du sens qui s’en suivrait ne désignerait alors qu’une utopie, qu’une illusion de la raison se refusant à la caducité de la totalité à laquelle elle serait confrontée. De brefs échantillons de sens lui suffiraient pour conclure, un peu hâtivement semble-t-il, à une rationalité globale. À moins qu’une alternative puisse être suggérée et pensée à partir d’un point d’ancrage contingent auquel une systémique déployant sa propre rationalité ou finalité pourrait être rattachée ?

En outre, l’observation de la vie sociale ne semble pas conforter l’idée que le vivre en commun, au sein d’une Cité, permette à l’homme de s’améliorer ou de se bonifier. Certes, elle augure de compromis, de contrats et de conventions sociales qui sont utiles à l’entente générale ; néanmoins, elle ne présage pas d’une harmonie totale – ou paix universelle – à laquelle les hommes aspirent. Dès lors, la Cité devient, dans son effectivité, le lieu de l’expression d’une liberté négative dont les individus participent – et pourtant se désespèrent – puisqu’ils prétendent à cet Être-pour-la-collectivité dont ils seraient chacun un membre actif, mais dont, finalement, ils se sentent si éloignés puisqu’ils se sont désinvestis.

Comme le précise Antonio Négri, il faudrait donc :

« […] se réconcilier avec l’existant et jouir de ses bons côtés en renonçant au négativisme et à l’utopie. L’intellectuel doit pousser jusqu’au bout le désenchantement du monde pour lui-même et ceux qui l’entourent, c’est-à-dire renoncer à l’idée de mission, d’engagement. »

  1. Il paraît cependant peu pertinent de se contenter de cette position purement spéculative : la philosophie politique – en tant que réflexion sur le politique – se confronte à la réalité et s’avère aussi être en quête de significations. Elle fait figure de sens qu’elle a des chances de conquérir dans une historicité. Quand elle investit contrepoids et aspecte d’un champ de nouvelles opportunités et d’interprétations. Elle augure d’un véritable changement : ainsi le réel, chaque progrès collectif apporte concrètement en être, et quitte alors le strict domaine de la manifestation ou de la phénoménologie, pour intégrer le champ de l’avoir et désigner une ontologie. L’être-en-commun tend à ne plus être alors que le simple produit d’une histoire collective. Chaque individu participe concrètement de cette histoire et se manifeste au sein de celle-ci par un mouvement d’efflorescence lorsqu’il fait, à son tour, jaillir du sens et participe en qualité de citoyen à cette ontologie politico-historique commune : en d’autres termes, lorsqu’il s’engage. Il s’avère donc nécessaire, pour assurer la pérennité de cet engagement de questionner la citoyenneté – non seulement pour la définir – et pour la poser à titre critique comme un concept coupé de la réalité pour n’être que pensée –, mais pour la considérer dans une praxis– et très concrètement dans son effectivité.

Toutefois, ces interrogations qui portent sur le citoyen requièrent d’élargir notre champ de réflexion. En effet, si l’État instaure de l’ordre et détermine la forme politico-sociale d’une communauté, comment concevoir un fondement ontologique de l’État ? Comment rompre avec une phénoménologie structurante qui manque « d’être » – et ne s’affirme finalement que dans une manifestation – pour passer à une ontologie du citoyen et remédier à ce manque d’effectivité ? Comment le citoyen peut-il contribuer, à partir de sa propre histoire, à bâtir l’histoire collective pour en « modifier » le cours ?

Nous supposerons que ce passage implique une déconstruction individuelle consécutive au sentiment d’une scission intime liée à la confrontation avec autrui : une dissidence qui permet de rendre compte d’une révélation intuitive significative d’un « manquement » d’être, éprouvée par l’homme à l’occasion d’une impression d’inadéquation avec son milieu – lorsqu’il se sent en rupture avec ses contemporains – et se trouve bouleversé par ses propres contradictions. Cette prise de conscience aura pour conséquence de susciter une mutation éthique favorable à l’émergence de nouvelles valeurs et d’une efficience citoyenne. L’homme pourra alors envisager de réinvestir son rôle de citoyen, comme champ de nouvelles possibilités et de changements comportementaux.

Dès lors, cette efficacité pourra servir la réalité de « l’être-collectif » dont la productivité se verra accroître au cours de l’histoire et ceci à mesure que les volontés individuelles s’investiront dans leur projet. C’est en qualité « d’être manifesté » – qui gagne en densité – que l’ontologie de « l’avoir » viendra renforcer et donner son effectivité à ce qui, au préalable, n’était que phénoménologique.

Il y a loin de la théorie à la pratique. C’est pourtant dans l’ordre des pratiques que la citoyenneté aura toutes les chances de se réaliser.

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Laurence Vanin

Thématiques

Participation citoyenne / Démocratie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses