La crise de la solidarité

Libres propos de Charles COUTEL

 

UGS : 2017032 Catégorie : Étiquette :

Description

S’il y a crise du modèle solidariste, c’est parce qu’il y a crise des ressources. Pour la France, la région Nord-Pas-de-Calais est toujours en-deçà du niveau de production des richesses de 2007-2008. On a perdu, dans cette région, un cinquième de la richesse. Étonnez-vous que le Front National ne prospère pas davantage ! La démagogie vient au secours des démunis, mais notre rôle est d’occuper le terrain, comme on dit.

La première cause, c’est les ressources.

La deuxième cause vient du fait d’avoir un peu freiné notre approfondissement de la citoyenneté vers la citoyenneté symbolique. La citoyenneté symbolique se retrouve au chapitre onze du texte d’Avishai Margalit ; c’est le fait de produire un rapport à l’autre, quelles que soient nos égalités, nos différences, qu’il y a une égale accessibilité au débat. Et même, une mauvaise question peut donner lieu à de bons échanges, parce qu’au travers une mauvaise question nous produisons une prise de conscience : le coût entre monde commun-monde public ; transport public qui n’est pas un transport en commun… On pourrait passer des heures à parler de cela, car c’est très important, cela induit tout un comportement dans les bus : dans un transport public, on n’impose pas un manque de courtoisie en hurlant dans son téléphone, ou en fraudant,… Et ce n’est pas du prêchi- prêcha autoritaire.

Il y a une crise de la solidarité : strate financière, économique, politique, mais il y a aussi une strate éthique. L’éthique c’est le fait de ne jamais se résigner au monde tel qu’il va. C’est aussi simple que cela.

« Ceux qui bénéficient de la pitié ont une bonne raison de soupçonner qu’ils ne sont pas respectés. Dans la mesure où la pitié est déclenchée par la vue de l’impuissance, de la vulnérabilité. »

Comme le disait Anatole France : « La charité s’exerce toujours par le haut vers le bas ». La deuxième définition du mot solidarité implique une stricte égalité.

Il y a également une crise de notre rapport à la devise républicaine, mais c’est la partie pour le tout, car je pense que nous avons un problème dans notre relation avec la philosophie républicaine qui a connu, au cours du temps, une régression électoraliste, clientéliste, localiste. Comment des gens de gauche ont-ils pu laisser passer l’expression « les territoires », confondant la déconcentration extrêmement utile sur le plan administratif –, les décisions, les permis de construire –, avec la décentralisation, alors que cela n’a rien de commun ? On peut avoir une marge d’autonomie et continuer à avoir des problèmes nationaux.

On a considéré dans la devise républicaine que tout était accompli. Or, tout est à construire. La devise républicaine est un programme de travail : ce n’est pas un drapeau que l’on sort parce que l’on a marqué un but. Si on peut dire « Liberté, égalité, fraternité », c’est parce que l’on s’est beaucoup battu pour les lois, on s’est beaucoup battu pour l’abolition de la peine de mort et on a accompagné le législateur. La loi de 1905, c’est nous ! C’est aussi la Maçonnerie et particulièrement certaines loges de Lille.

Passons du diagnostic aux strates, de la crise qui est tellement grave que l’on a tendance à baisser les bras. Il ne le faut pas. Or, pour ne pas baisser les bras et trouver du courage, il faut se trouver en aval de la solidarité pour encore plus de solidarité. La solidarité, vivante et active, à l’œuvre dans notre engagement philosophique semble être la meilleure réponse dans la crise présente de la solidarité. Et notre manière de diagnostiquer la crise de l’État-providence conduit, bien évidemment, à faire régresser vers un État de bienfaisance. Il est évident que l’électoralisme a besoin de cléricaliser, d’inféoder, d’infantiliser les citoyens pour n’être, même dans les syndicats, non plus des militants, mais des cotisants. C’est ce que l’on appelait les « courants » dans un certain nombre de partis. Le drame, c’est que ce fut souvent le cas dans des partis de gauche, ce qui nous choque davantage. En tant que compagnon de route de Jean-Pierre Chevènement, mon cœur républicain saigne.

Il faut aller de l’avant et montrer par quelle stratégie de nouveau réunifier les quatre sens du mot solidarité, dont l’objectif de société décente est tout à fait faisable, réalisable. Si j’avais le temps, on prendrait une appartenance institutionnelle de chacun d’entre nous pour montrer comment l’on peut vivre cet engagement politique, syndical, associatif selon deux régimes : le régime de la gestion ou bien le régime de la fraternisation hospitalière (générosité). Cela consiste à passer d’un « possible possibilisé » qui consiste à projeter dans le futur des solutions déjà éprouvées dans le passé, ou bien par l’audace de « possibles possibilisants ». Ce n’est pas de l’utopie, parce que transformer un possible possibilisé en possible possibilisant, que l’on peut également appeler sollicitude, c’est compliqué son rapport à l’autre pour faire jaillir le mot « possible ». Dans un certain nombre de circonstances –, on mettait en avant l’espérance, mais l’espérance, c’est délicat, cela consiste à compliquer le rapport à son propre futur. Pour rappel, dans les campagnes au XIXe siècle, on appelait « mon futur », mon fiancé : « Je vous présente mon futur », c’est quand même plus chouette que de dire : « mon mari c’est un hasbeen ».

La solidarité, pour passer de cet état de doute vis-à-vis d’elle-même, on y ajoute également une volonté officielle, depuis 1975, de ne plus instruire les jeunes : quelle chaîne de voitures tolérerait qu’une voiture sur cinq soit à mettre dans un garage pour réparation avant même d’être sortie d’usine ? Or, c’est ce que nous tolérons en le sachant –, tout en ne le sachant pas –, de notre, jadis, instruction publique. À cela, on ajoute un poste sur cinq qui n’est pas pourvu et on voit le fiasco, le désastre. Mais il ne sert à rien de transformer l’ambulance en corbillard, c’est journalistique. Il est plus intéressant d’aider en réfléchissant sur la solidarité et la devise républicaine, en se situant un peu en avant sur cette crise de la solidarité. J’invite à faire un effort très difficile, puisque l’hospitalité est aux antipodes de la pratique du donnant-donnant qui caractérise et la pensée unique et la financiarisation de nos relations. Or, je vous rappelle qu’en français être l’hôte de quelqu’un, c’est davantage que la solidarité, puisque l’on accepte de faire de chez soi la maison de celui qui vient chez soi, c’est le double sens du mot hôte.

Pourquoi la solidarité ? La solidarité peut relever de trois sortes. La solidarité peut être bilatérale. Si on approfondit cette hospitalité bilatérale, elle n’est possible que parce qu’il y a une autre hospitalité au-dessus, qui relève du pouvoir. Cela veut dire qu’elle n’est pas là, ce troisième personnage qui fait que l’on se rencontre n’est pas là. Pour les croyants, ce sera Dieu. La république laïque est athée, elle suspend toute question de l’existence de Dieu. Ce que l’on appelle aussi, en sciences, l’athéisme méthodologique : on n’a pas besoin de l’hypothèse de Dieu pour démontrer la sélection naturelle –, c’est pourquoi le créationnisme est une régression épouvantable –, ou une démonstration mathématique. C’est dans les poésies que l’on dit : « Caresser un cercle, il deviendra vicieux ».

L’hospitalité est aussi ce qui caractérise le rapport à soi-même. S’il y a crise de la solidarité avec les autres à tous les niveaux –, niveau social, niveau économique, niveau fiscal –, c’est parce qu’il y a crise de la solidarité avec nous-mêmes. Il y a crise de la solidarité, parce que l’on n’a plus, forcément, pris tout le temps que l’on devrait pour penser avec soi-même. Qu’est-ce que la pensée ? Il faut se tourner vers Platon et sa définition de la pensée : « C’est l’âme qui dialogue avec elle-même », l’âme au sens classique, pas au sens religieux. C’est ainsi que l’on s’aperçoit que, si on a un rapport de ritournelle vis-à-vis de « Liberté, égalité, fraternité », c’est parce que l’on ne prend pas le temps de lire les productions de Borgetto et autres sur l’importance de cette devise. Il y a influence de fraternité sur égalité, d’égalité sur liberté, et peut-être qu’en amont il y a des choses avant la liberté, et notamment l’altérité. Que ce soit l’altérité de l’autre qui vient de loin, le musulman qui vient de loin et qui frappe à notre porte, surtout s’il a laissé les armes à l’entrée du saloon. L’altérité, c’est être à moitié invité : on préfère l’entre soi à l’entretien. On regarde tous nos chaussures parce qu’il y a l’altérité sexuelle, l’altérité géographique, l’altérité dite « culturelle » qui sert de cache-misère à l’entrisme cultuel d’un certain nombre de forces terroristes : on fait dans le culturel, mais c’est pour caser une sauce cultuelle. Olivier Roy, dans son ouvrage La Sainte Ignorance, montre comment l’exigence culturelle pense ce qu’il se passe à l’intérieur de l’Unesco, où il faut être très critique. Beaucoup d’organismes internationaux servent- ils de lieu de manipulation idéologique ? À mon avis, s’il y a crise de la solidarité, c’est qu’il y a crise de l’hospitalité et notamment des trois figures de l’hospitalité : l’hospitalité bilatérale, l’hospitalité multilatérale et l’autohospitalité.

Comment développe-t-on l’autohospitalité ? Par la culture, il faut lire des romans, des grandes œuvres classiques.

Dans les années 1960, mon professeur de lettres disait : « Homère est nouveau ce matin et rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui ». On était en seconde, et ce sujet nous tombait sur la gueule. Un mois après, on était dans l’enseignement non mixte, ils nous demandaient : « Quels sont, messieurs, les mots qui vous font vivre ? » On était obligé de se poser des questions d’autohospitalité, de se traiter « avec égards » soi-même. Je pense, qu’aujourd’hui, nous nous maltraitons.

En amont, on a vu la crise : méconnaissance des mots, confusion des niveaux. On a vu une des perspectives : compliquer les possibles, faire bouger toutes les oppositions entre identité-altérité grâce à l’hospitalité, unité-diversité, proximité-éloignement. Ce n’est pas parce que l’on a une blancheur de temps qu’il faut oublier que nous sommes des Africains : Homo sapienssapiens même et l’on a même parmi nous des sapiens-sapiens- sapiens. Lorsqu’un Africain frappe à la porte de la République, il ne fait que rappeler que l’on vient de chez lui puisque lui vient chez nous. L’opposition homme-femme qui ne doit absolument pas donner lieu à des inégalités, supérieurs-inférieurs, etc. On a tout ce qu’il nous faut dans notre mémoire lexicale, poétique, culturelle pour non pas subir, mais dépasser la crise de la solidarité.

Nous avons sous nos yeux, à l’occasion de nos rencontres, des invitations à vivre la solidarité en vérité, non pas en faisant semblant ou en répétant, parce que la routinisation des pratiques est le début du système de bureaucratisation paternaliste. Il faut se souvenir que c’est par la bureaucratisation paternaliste que les cléricaux sont revenus dans l’appareil d’État en France, puisque maintenant les élèves sont à plaindre et qu’un ignorant est à instruire. Cette idée hurluberlue qu’il faut refuser ce que l’on dit sur l’environnement socioculturel des parents et des enfants, alors qu’ils viennent dans les établissements laïques publics pour arrêter d’entendre dire que, parce qu’ils sont musulmans, ils doivent « bouffer du couscous » matin, midi et soir. On peut être musulman et adorer la blanquette de veau et la choucroute sans le porc.

Il y a donc pour moi, dès à présent, une manière de fraterniser dans notre société qui, lorsque nous faisons rayonner cet acquis en dehors, hâte la sortie de la crise de la solidarité. À chaque marqueur correspond un effort. Un effort, qu’il soit individuel ou collectif, l’ensemble de ces efforts se cristallise dans le mot « obédience » qui signifie obéir, parce que je le veux bien, et non pas soumission, comme c’est le cas dans certaines religions. Regardons de près : on appelle « soumission » dans certaines religions comme l’islam, des choses très compliquées.

« Ne soyons ni islamophobes ni islamophiles, soyons islamologues », mais cela implique d’apprendre l’arabe, d’apprendre l’hébreu, d’apprendre le copte, d’apprendre le syriaque et éventuellement le tibétain.

Le premier effort correspond à l’effort d’attention que nous pourrions porter à l’énonciation même de la devise républicaine qui régulièrement, au début de chacune de nos réunions, est rappelé comme principe fondateur Nous sommes dans la ritournelle. Cet effort, puisque c’est un énoncé qui nous propulse vers la suite de la réunion, mais aussi plus tard, je l’appelle un effort énergétique. L’énergie, l’envie de vivre, c’est comme l’amour, cela ne se décrète pas. Imaginons un couple d’amoureux qui commencent leur relation en s’ordonnant de s’aimer. Cela s’appelle en psychiatrie, en psychologie, une double contrainte. Cette joie de vivre ne s’entretient que si, grâce à l’autre, je deviens plus vivant, plus attentif. Et cela se manifeste par l’envie de se revoir. C’est également ce qui fait que cela peut durer toute une vie quand on aime quelqu’un ou quelques-uns. On retrouve le fameux : « Mon fiancé, c’est mon futur ! »

J’ai passé ma vie à faire comprendre qu’être philosophe dans les universités, cela ne veut pas dire emmerder tout le monde par de l’érudition mal placée, jouir du fait de ne pas se faire comprendre, donner des bibliographies de cinquante titres, notamment en teuton médiéval,… On ne mesure pas la chance que l’on a d’être appelé à l’effort. Comment veut-on progresser si personne ne nous appelle pas à l’effort ? Mais celui qui appelle à l’effort doit se plier, comme disent les italiens : « Voglio la bicicletta, ma non voglio pedala » – je veux la bicyclette, mais je ne veux pas pédaler –. C’est un effort éthique d’être à la hauteur de ce que l’on dit, c’est- à-dire que l’on doit se dépouiller d’un certain nombre d’appartenances sociales. L’autohospitalité : se traiter soi-même comme son propre hôte. Celui qui maintient cette idée, qu’il peut être son propre hôte, sera assez proche de la poésie de Jabès : « Oser être le poète de soi-même, oser être l’artiste de soi-même, se respecter ».

« Vous restez chez vous la journée, tout seul. Et bien rasez-vous, messieurs. Pomponnez-vous, mesdames, pour vous-même. »

On entre dans un effort bien plus exigeant, il s’agit de la triangulation de la parole. Le triangle devrait évoquer les trois composants de tous les moments d’hospitalité. Il y a le sens que l’on donne aux mots, mais il y a aussi l’effort que l’on doit faire pour sortir des sens convenus. Cet effort d’écoute, de partage de la parole, est très difficile dans les temps démocratiques péremptoires où il suffit d’avoir un micro ouvert pour parler de tout, comme on le voit dans ce que l’on appelle des tables rondes.

Plus mobilisateur encore, un effort initiatique d’interdépendance consentie : il y a l’inverse de la soumission, mais il y a le partage, l’interdépendance de notre solidarité.

Chez les francs-maçons, la thématique des travaux et de la construction parvient à faire signe vers l’interdépendance des éléments comme garantie de la solidité. On ne va pas jusqu’au bout des implications de la construction du temple, du temple intérieur comme du temple extérieur. On ne va pas jusqu’au bout et on ne veut pas aller jusqu’au bout, parce que cela oblige à s’ajuster, à écouter.

La solidarité empêche de devenir corporatiste par l’ambition universaliste. Or, on ne va pas toujours vers un universel difficile respectant l’autre, mais un universel d’estrade, cela ne mange pas de pain.

Universel difficile par opposition à l’universel facile.

L’universel facile, c’est le talisman, c’est le fait de prononcer « liberté, égalité, fraternité » comme si c’était quelque chose qui allait de soi. C’est un peu comme si l’on mettait ça au micro-ondes, que l’on faisait chauffer une minute et quand sortait le produit fini. Non ! Il faut s’attarder longtemps à la cuisine, comme le dit Héraclite : « Où sont les dieux ? » Assiduité, solennité sont donc les comportements qui permettent de tenir ensemble tous ses marqueurs de solidarité dans la permanence de notre réflexion philosophique.

Je vous remercie.

Informations complémentaires

Année

2017

Auteurs / Invités

Charles Coutel

Thématiques

Éducation à la citoyenneté, Franc-maçonnerie, Humanisme, Participation citoyenne / Démocratie, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses