Islam, islamisme… et féminisme musulman ?

Chemsi CHÉREF-KHAN

 

UGS : 2018022 Catégorie : Étiquette :

Description

Qu’est-ce que le « féminisme » ?  Peut-on le qualifier en se référant à une religion en particulier ? Sachant qu’en matière du statut et des droits des femmes, l’islam a mauvaise réputation, peut-on parler d’un féminisme musulman ? La distinction entre islam et islamisme nous est-elle d’un certain secours ?

Avant de devenir un mouvement à caractère politique, et non partisan, le féminisme a d’abord été un mouvement de pensée. On a coutume de le faire remonter à la Révolution française, en se référant à Olympe de Gouges, issue de l’aristocratie. Par la suite, le mouvement est porté surtout par des philosophes, hommes, pour aboutir à des revendications assumées par des militantes, aussi bien en France et en Angleterre qu’aux États- Unis. Les luttes pour l’égalité des droits finissent par être dépassées par des revendications sur le droit des femmes à disposer librement de leur corps. La liberté pour la pratique de la contraception, l’interruption volontaire de la grossesse, le mariage homosexuel… doivent être considérés dans cette évolution.

Le féminisme, en tant que mouvement, se développe dans un contexte plus général d’émancipation des peuples, notamment sur le plan politique, pour aboutir au suffrage universel, en matière d’élection, lequel suffrage dit « universel » est, dans un premier temps, réservé aux hommes ! Il est manifeste que le mouvement général d’émancipation, en vue du progrès pour tous, se fait principalement contre les classes dominantes, parmi lesquelles, le clergé L’émancipation va de pair avec la sécularisation de la société et la laïcisation des institutions publiques et politiques. On ne peut pas nier que le féminisme s’affirme, surtout à ses débuts, contre les religions établies, voire contre le haut clergé qui les représente. Lesquelles religions étant quasi exclusivement des religions judéo-chrétiennes, l’islam n’ayant pour ainsi dire pas encore fait son apparition en Europe de manière significative, jusqu’ il y a plus ou moins un demi-siècle.

Il faut reconnaître que sous les revendications féministes, mais aussi, surtout, sous l’influence émancipatrice de la philosophie des Lumières, dans le cadre général de la sécularisation des sociétés occidentales, lesdites religions judéo-chrétiennes ont, pour l’essentiel, fait leur aggiornamento, en s’ adaptant bon gré mal gré à l’évolution de la société. Peut-on en conclure que ces religions ont totalement admis les revendications féministes ? Certes non. Mais le chemin parcouru, quand on voit d’où on vient, est considérable.

Quid alors de l’islam qui, dans le laps de temps qui nous concerne, ne fait pas encore partie de notre histoire ? On nous permettra de faire abstraction de l’époque andalouse, sous occupation arabo-berbère, et de l’époque qu’une partie importante des Balkans et de l’Europe orientale ont passé sous occupation ottomane. On nous permettra aussi, dans l’analyse qui suit, de ne pas parler de l’islam, en général, mais des divers islams présents en Europe occidentale, depuis un peu plus d’un demi-siècle. Néanmoins, on ne peut pas écarter totalement l’islam en général, puisque, à chaque occasion, il interfère dans le débat. Aussi longtemps que nous aurons à faire, non pas à un islam européen, supposément intégré dans le contexte européen, mais à des islams en Europe, la question de savoir de quel islam on parle revient inévitablement.

En ce qui concerne les fondamentaux de l’islam sunnite, tels qu’ils ressortent du Coran, des hadiths, des divers textes doctrinaux, on doit se rendre à l’évidence : le chemin à parcourir pour un minimum d’émancipation féminine reste énorme. Y compris dans nos sociétés, puisque, au nom d’un relativisme culturel, de la diversité, de la liberté de religion –, comme si elle était absolue et sans limites –, les élites occidentales ont tendance à accepter des traditions religieuses d’un autre âge, en nous demandant de nous en accommoder. Fort heureusement, il se trouve des voix féminines, certes minoritaires, pour aller chercher dans ces mêmes fondamentaux, la base théologique d’une émancipation féminine. Le plus bel exemple se trouve dans un livre remarquable : Loi d’Allah, loi des hommes, sous forme de débat contradictoire entre Leïla Babès, professeur de la sociologie des religions, et Tareq Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux (Albin Michel, Paris, 2002). Le débat aborde des questions épineuses telles que les châtiments corporels, la condamnation à mort pour apostasie ou celle de la femme adultère, le statut de la femme, ses droits dans le mariage, dans l’héritage, la polygamie, la répudiation, le port du voile…En discutant de l’authenticité de telle ou telle parole attribuée au prophète ou en discutant de la pertinence de tel ou tel prescrit religieux, Leïla Babès défend un point de vue qui part d’une base implicite :  la construction humaine de l’islam. Agissant ainsi, on peut dire que cette éminente sociologue des religions, qui n’hésite pas à se présenter en tant que « croyante musulmane », jette les bases de ce que nous sommes tentés d’appeler un « féminisme islamique ».

La démarche consiste effectivement à chercher, dans la religion elle- même, des arguments en faveur de l’émancipation féminine et de l’égalité des droits. En face du conservatisme machiste et tribal, qui caractérise l’immense majorité des théologiens de la charia, cette démarche est certes courageuse. Si elle pouvait inspirer l’élite féminine musulmane d’Europe, l’émancipation des musulmanes européennes ferait un pas énorme, mais très largement insuffisant. En effet, l’exercice a ses limites.

Même en écartant tout ce qui relève de ce que Leïla Babès qualifie de « loi des hommes », il n’en demeure pas moins que, ce qui serait selon elle, « loi d’ Allah », autrement dit des textes coraniques, censés représenter la parole de Dieu, contiennent des prescrits qu’un musulman, même croyant, vivant au XXIe siècle dans une démocratie libérale et une société sécularisée, ne peut admettre, sous peine de se mettre en marge, voire en totale opposition, des valeurs de la société dans laquelle il vit.

Ce qui précède nous permet d’affirmer qu’un féminisme qui serait qualifié d’« islamique » n’est pas recevable. Faire appel à la distinction entre « islam » et « islamisme » ne nous convainc pas davantage. Selon cette distinction, c’est l’islamisme, en tant qu’idéologie politique totalitaire qui instrumentalise une conception prétendument englobante de l’islam qui serait en cause, tandis que l’islam, en tant que religion monothéiste, au sens strict, serait à l’abri de cette critique. Ce raisonnement serait admissible si l’islam d’Europe, que nous appelons de nos vœux, existait vraiment. Un islam libéral et humaniste, éthique et spirituel, débarrassé des théologiens de la charia et du djihad, en un mot, un islam de l’intériorité, de la sphère privée.

Que dire alors du « féminisme musulman » ? Si ce dernier consiste, par exemple, à défendre le port du voile islamique, en tant que liberté de religion en rapport avec un prescrit religieux, alors on retombe dans ce qu’il faudrait qualifier de « féminisme islamique », que nous avons réfuté en tant que « féminisme ». Nous ne disons pas que le port du voile ne peut pas se défendre ; nous disons que cela n’a rien à voir avec le féminisme, au sens historique de ce mot.

En revanche, il existe bel et bien un « féminisme musulman », un mouvement féminin qui consiste à émanciper la femme musulmane, à lutter contre tout ce qui entrave ses libertés, en ce compris des prescrits religieux archaïques, hypersacralisés. Mais aussi, à lutter contre tout ce que le féminisme historique combat. Le féminisme musulman est un vrai féminisme, porté par des femmes musulmanes, parfois au péril de leur intégrité physique et morale, voire, de leur vie. Dans ce sens-là, les féministes occidentales, qui croient privilégier l’antiracisme, en défendant le port du voile dit islamique comme un prescrit religieux, rendent un très mauvais service aux féministes musulmanes qui, elles, combattent le port du voile, comme un signe de soumission de la femme à des coutumes tribales.

Le féminisme islamique, qui se cache derrière le vocable « féminisme musulman », est une imposture, une escroquerie intellectuelle, une manipulation, alors que le féminisme musulman, le vrai, est un vrai mouvement d’émancipation qui mérite notre considération, voire notre soutien.

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Chemsi Chéref-Khan

Thématiques

Droits des femmes, Égalite H-F, Féminisme, Islam, Islamisme, Questions de genre, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses

Année

2018