Paul de Tarse, la théologie au service de la foi

Libres propos de Baudouin DECHARNEUX

 

UGS : 2020032 Catégorie : Étiquette :

Description

Paul de Tarse est un personnage très important dans le monde chrétien primitif, autrement dit saint Paul. Saint Paul est peut-être un personnage essentiel, parce qu’il est peut-être l’auteur chrétien le plus ancien par rapport aux évangélistes. Les écrits de Paul sont plus anciens que les écrits de Marc, de Mathieu, de Luc et de Jean.

Saül dit « Paul de Tarse » serait né entre 8 et 10 après J.-Chr. et mort entre 64 et 67, on ne connaît pas les dates précises. Il serait un peu plus jeune que Jésus. C’est un penseur de confession juive, né au sein d’une famille juive hellénisée. Paulus est un diminutif qui veut dire le petit, l’humble. Il y a des raisons historiques autres, mais ce n’est pas le propos. Paul de Tarse est certainement le premier auteur de la foi chrétienne qui nous soit parvenu, il écrit massivement en grec.

Sa judaïté est contestée par certains auteurs aujourd’hui. Il est iduméen d’un point de vue technique, originaire d’une ville d’Asie mineure, Tarse. Il y a une histoire, à l’époque, qui n’entre pas directement dans l’objet de l’étude de Paul. Si ce n’est que sa famille a dû être attirée à Tarse pour être des colons, parce que Tarse avait été largement dépeuplée lors de la guerre civile romaine qui avait opposé Antoine à Octave – qui deviendra Auguste.

Cette famille juive, au sens large, va se retrouver dans cette ville de Tarse. Elle va y prospérer relativement, puisque les parents de Saül auraient été des fabricants de tentes pour l’armée romaine. D’ailleurs, Paul lui- même savait travailler de ses mains, mais c’est un passionné. Il va sans doute être formé, à Tarse, à des éléments philosophiques assez intéressants.

Pour ceux qui aiment l’histoire de la philosophie ancienne, Tarse est une ville très importante pour les philosophes stoïciens.

Et, de fait, dans la façon dont Paul décrit, notamment, dans un certain type de genres littéraires que l’on appelle la « diatribe », des exercices d’éloquence que Paul manifestait par écrit dans certaines de ces épîtres, on constate qu’il y a une formation, derrière, qui n’est pas très éloignée. Il a probablement fréquenté des philosophes de type stoïcien ou platonicien à Tarse.

Après Tarse, il va être envoyé à Jérusalem, probablement dans l’idée de redécouvrir la foi de ses pères et de se former.

A-t-il rencontré Jésus ?

Il aurait pu rencontrer Jésus, mais il est probable qu’il ne l’ait pas rencontré. Certains auteurs le croient, mais ce n’a sans doute pas été le cas. À Jérusalem, il va se former à la pensée juive auprès d’un rabbin, Gamaliel l’Ancien, et pour prendre l’expression traditionnelle : « il étudie au pied de Gamaliel ». Voilà qui conclut le peu que l’on peut savoir du point de vue historique.

Il y aurait eu ce que l’on appelle « la conversion de Paul » sur le chemin de Damas, immortalisé par l’iconographie, etc. qui est très intéressant sur le plan hagiographique, c’est-à-dire sur l’histoire des saints dans l’Église. Mais il faut être prudent, car c’est Luc qui en parle dans les Actes. Ce n’est pas Paul qui en parle dans ses lettres. Par conséquent, c’est encore une  narration  qui  est  tardive.  Paul  aurait  épousé  la  foi  chrétienne  à Damas, converti par un prêtre nommé Ananias. Cette histoire est très anachronique, car il n’y a pas de prêtre à l’époque. Paul va à Damas, et il est très intéressant de noter que Paul ne dit jamais qu’il est chrétien, Paul dit croire en le Christ, c’est-à-dire en le messie. Il est vrai qu’on ne peut pas commencer un livre sur le christianisme sans l’ouvrir par un chapitre sur Paul, mais c’est nous qui le lisons comme étant chrétien. Lui-même n’a pas conscience d’une foi spécifique qui serait la foi chrétienne.

L’Église a fait une place très particulière à Paul, puisque, dans chaque office religieux, dans chaque messe, il y a, bien sûr, la lecture d’un passage des Évangiles, mais il y a toujours la lecture d’un passage des Épîtres de Paul. Cela démontre que le christianisme, dans la suite des temps, a considéré Paul comme un des penseurs fondamentaux.

Paul est considéré comme un fondateur, mais c’est une lecture, donc une rétrospective. Ce qui ne veut pas pour autant dire que Paul est un Juif orthodoxe classique. À partir de cette conversion, sur le chemin de Damas –, certains historiens avancent l’an 36, Jésus serait sans doute mort depuis six ans, car la majorité des historiens pense que Jésus serait mort en 30 –, Paul entre dans un cheminement hétérodoxe par rapport au judaïsme. Il va développer une pensée qui est relativement originale : il a une certaine vision du monde originale et qui ne sera certainement pas la vision classique du judaïsme postérieur.

Les Épîtres ?

Paul va créer un réseau –, c’est très contemporain –, il va sillonner lors de plusieurs voyages le bassin de la Méditerranée orientale. On le retrouvera au cœur de l’Asie mineure, chez les Galates  ; il va fréquenter des Juifs à Éphèse ; il va se rendre à Corinthe… C’est un activiste. Là où quelqu’un pourrait épouser les contours de sa foi, il s’y rend à pied et il se présente, lui-même, comme étant désintéressé, ce qui est probable. Il entretient une correspondance avec les personnes et les communautés, d’où les fameuses Épîtres.

Les épîtres que nous possédons aujourd’hui sont certainement celles de l’histoire d’un naufrage, car il en a certainement écrit beaucoup plus que celles que nous possédons de nos jours. On sait qu’une grande partie de ces épîtres ont été perdues, car certains passages, dans les épîtres que nous possédons, semblent faire référence à d’autres épîtres dont nous ne disposons pas. Il est probable qu’il en ait écrit beaucoup plus.

Et il est aussi probable que plusieurs épîtres qu’on lui attribue soient déjà une synthèse de plusieurs textes qu’il avait envoyés. Ces textes ont fait autorité dans une communauté donnée, et ils étaient les lettres principales que l’apôtre avait envoyées et qu’on a remises ensemble et qui étaient le fondement de la communauté.

Dans les épîtres, il y a deux catégories de textes : il y a les fameuses lettres qui seraient de Paul. Une que les historiens des religions considèrent comme authentique et les autres seraient inauthentiques. On pourrait penser que ce sont des faux, mais il ne s’agit pas de cela, car on pourrait plutôt dire que ce sont des lettres de paulinisme de première génération et de deuxième génération.

Dans les épîtres dites « authentiques », on a : Romains, Corinthiens 1 et 2, Galates, Philipiens, Thessaloniciens 1, Philémon.

Ensuite, il y a des épîtres que l’on pourrait appeler de « deuxième génération ». On ne sera pas étonné qu’elles sont déjà nettement plus théologiques, parce que l’on constate qu’il y avait des gens qui ont lus les premières, qui les ont pensées, qui en ont fait sortir des concepts et qui les amènent déjà un peu définies. Il s’agit de Thessaloniciens 2, Éphésiens et Colossiens.

L’Épître aux Colossiens est un texte central pour la foi chrétienne. Quelqu’un qui l’a démontré, c’est Lambros Couloubaritsis dans ses textes.

Les auteurs typent le christianisme en cinq lignes et ce christianisme vit toujours aujourd’hui derrière ses cinq lignes.

Et enfin, il y a des lettres que l’on pourrait appeler du « corpus paulinien élargi », il s’agit de Timothée, Tite et surtout la fameuse Épître aux Hébreux. Cette Épître est tout sauf une lettre : c’est plutôt un traité de philosophie à la manière des philosophes alexandrins. Luther considérait que ce texte aurait pu être Tite, ce n’est peut-être pas faux. En tout cas, ce texte est déjà dans une logique d’une théologie beaucoup plus élaborée.

On constate qu’il y a toute une progression dans cette littérature paulinienne. Ce sont bien sûr les textes de première génération qui retiennent l’attention des historiens, des philosophes, des philologues, parce qu’on a l’impression de toucher quelque chose qui est au cœur de cette foi nouvelle qui apparaît, qui ne dit pas encore son nom, mais qui est là.

Paul, le moraliste ?

Parmi tous les penseurs du christianisme primitif, Paul est le plus moraliste. Paul est quelqu’un qui propose, très souvent, des règles morales. C’est intéressant, parce que c’est ce qu’on appellerait, dans le jargon des historiens des religions, l’« orthopraxie », où la réponse à la question « comment se comporter justement, droitement ». On sait que Paul est conseillé par ce qu’il appelle la « justification » –, Comment devenir un juste ? Comment se justifier ? –. Il y a, là, quelque chose qui est, sans doute, assez juste, parce que le judaïsme, et surtout le judaïsme qui va suivre la chute du temple de Jérusalem et sa destruction, en 70 de l’ère chrétienne, est une orthopraxie. En ce, Paul est témoin d’un judaïsme de son temps qui commence à évoluer en ce sens, c’est-à-dire dans le sens « que dois-je faire là maintenant ? ». C’est le questionnement moral de l’individu qui est essentiel pour Paul. Ce « là maintenant » confronte aux vicissitudes de l’histoire et confronte aux tourments de l’esprit. Il y a là une trace de quelque chose qui est très profondément lié au judaïsme tel qu’il va évoluer à la fin du Ier siècle. Paul est également un témoin de cette évolution.

Après la chute du temple de Jérusalem, c’est le pharisianisme qui s’est imposé, puisque les autres écoles du judaïsme, qui étaient importantes avant et encore au moment où Paul a vécu, ont été éliminées lors de la guerre civile et, ensuite, par la guerre des Romains contre les Juifs. Mais il ne faut pas oublier les chrétiens, car le judaïsme a survécu au travers du pharisianisme, qui deviendra le judaïsme traditionnel, et au travers du christianisme, qui est une des formes du judaïsme. Ce christianisme va évoluer et va, à l’aube du IIe  siècle, devenir une tradition autonome rejetée à la fois par le judaïsme et par les polythéistes.

Lagapê ?

On peut traduire l’agapê par le mot « amour », mais ce n’est pas l’amour au sens du désir physique, c’est l’amour au sens de bonté, de générosité par rapport à l’autre. Paul insiste beaucoup sur ce point et c’est ça qu’il est très moraliste.

« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.
Quand j’aurai le don de prophétie, que je connaîtrai tous les mystères et toute la science, quand j’aurai la plénitude de la foi, une foi à transporter les montagnes, si je n’ai pas l’amour  – l’agapê –, je ne suis rien.
Quand je distribuerais tous mes biens en aumône, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert de rien.
L’amour est longanime ; l’amour est serviable ; elle n’est pas envieuse ; la charité ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas ; elle ne fait rien d’inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal ; elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle met sa joie dans la vérité.
Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout.
L’amour ne passe jamais. Les prophéties ? Elles disparaîtront. Les langues ? Elles se tairont. La science ? Elle disparaîtra.
Car partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie.
Mais quand viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra.
Lorsque j’étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant ; une fois devenu homme, j’ai fait disparaître ce qui était de l’enfant.
Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face.
À présent, je connais d’une manière partielle ; mais alors je connaîtrai comme je suis connu.
Maintenant donc demeure foi, espérance, amour, ces trois choses, mais la plus grande d’entre elles, c’est l’amour. »

Cette notion d’amour du prochain est centrale dans son œuvre, surtout dans sa première épître aux Corinthiens. Il faut reconnaître que c’est un texte magnifique que l’on soit croyant ou non croyant. C’est un texte qui donne très largement à penser, parce que, philosophiquement parlant, quel est l’intérêt de ce concept d’amour ? Car on pourrait prendre autre chose, on pourrait prendre la vertu, on pourrait prendre l’honnêteté… une valeur morale positive.

L’amour, c’est intéressant, parce que, l’amour que l’on a reçu, personne ne peut le prendre. On peut nous réduire en bouillie – on l’a vu au XXe siècle à de multiples reprises – ; on peut nous faire désavouer toutes nos valeurs ; on peut nous torturer à mort ; on peut nous réduire à l’état de rien, mais l’amour que quelqu’un nous a donné, quelqu’un qui a cru en nous, nul ne peut nous le reprendre.

L’amour est un concept tout à fait passionnant, parce qu’il est neutre. C’est ce qui rend tous les tortionnaires, les bourreaux et autres idéologues crapuleux qui circulent de par le monde, fous de rage, c’est que, contre l’amour, ils ne peuvent rien faire. L’amour ne peut pas faire l’objet d’une transaction. Il y a quelque chose de radical dans le don et dans la réception.

C’est le concept qui met le mieux en évidence ce qu’il y a de moins mercantile entre les humains.

L’Épître aux Hébreux

L’Épître aux Hébreux n’est certainement pas un texte de Paul. La grande tradition chrétienne l’attribue à Paul. Mais Apollos, disciple de Paul, devait certainement être l’auteur de ce texte.

Il s’agit vraiment d’un traité de philosophie, par ailleurs, il est assez largement postérieur à l’époque de Paul. Ce texte soutient la suréminence du Christ au travers des prophètes. La préexistence du fils, dans la logique que le fils est le reflet de la gloire divine, l’empreinte de son essence cachée, du père dans le monde, et que le Christ est le véritable soubassement de l’univers. En conséquence de quoi, il assure la plénitude par la base. Ce sont des textes qui sont chargés sur le plan philosophique.

Ce texte est intéressant aussi parce qu’il est une des premières traces de la relecture « chrétienne » de l’Ancien Testament. Par exemple, le Christ y est qualifié de grands prêtres selon l’ordre de Melkisédech.

On commence à avoir une lecture de l’Ancien Testament où on reprojette des personnages de l’époque de Jésus dans l’Ancien Testament, comme si l’Ancien Testament préfigurait le nouveau, ce qui signifie qu’on n’est plus vraiment dans le judaïsme. L’Ancien Testament apparaît, à ce moment-là, comme une préparation à la lecture du nouveau message évangélique qui apparaît par la suite, sachant que, lorsqu’on parle de messages évangéliques de l’époque qui nous intéresse ici, ce n’est peut-être pas les Évangiles tels qu’on les connaît aujourd’hui : c’est le message des bonnes nouvelles telles qu’ils circulaient dans les communautés.

« Resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance, ce Fils qui soutient l’univers par sa parole puissante, ayant accompli la purification des péchés, s’est assis à la droite de la Majesté dans les hauteurs, devenu d’autant supérieur aux anges que le nom qu’il a reçu en héritage est incomparable au leur.
Auquel des anges, en effet, Dieu a-t-il jamais dit : Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré ? Et encore : Je serai pour lui un père, et lui sera pour moi un fils.
Et de nouveau, lorsqu’il introduit le Premier-né dans le monde, il dit : Que tous les anges de Dieu l’adorent. »

On commence à avoir une relecture de la figure d’Adam dans l’Ancien Testament, toute une relecture assez complexe de la relation du père et du fils : la raison pour laquelle le fils à l’action dans le monde et celui qui manifeste la gloire du père. Il y a toute une série de thèmes qui, il faut bien le dire, sont déjà très éloignés d’un Jésus historique, personnage relativement important dans certaines communautés et qui était considéré comme étant un prophète, peut-être même le messie. On est déjà dans une théologie beaucoup plus dense, beaucoup plus complexe.

On peut se dire qu’il faudrait relire ces textes bien calmement : c’est bien la preuve qu’on est déjà dans des textes d’une littérature que l’on pourrait qualifier de « savante ».

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Baudouin Decharneux

Thématiques

Histoire des religions, Penseurs et société, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Religions

Année

2020

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