L’homme amélioré. Vous avez dit humain ?

Charles SUSANNE

 

UGS : 2018003 Catégorie : Étiquette :

Description

Comme Yuval Noah Hariri le dit dans Homo deus, si nous avons vécu pendant des milliers d’années en proie à des épidémies, des famines et des guerres au point de croire que ces destins étaient des plans divins, (« Que la volonté de Dieu soit faite. »), aujourd’hui, nous savons maîtriser ces périls, et nous mourrons plus de vieillesse que de maladies infectieuses, de manger de trop que de famines, de suicides que de guerres. Il est à notre portée de réduire l’incidence de la souffrance et si épidémies, famines et guerres existent encore, on ne peut plus les imputer ni à Dieu, ni à la nature humaine, mais à des responsabilités politiques. C’est grâce à une croissance économique qui nous procure abondance de vivres, de médicaments, d’énergie que nous dominons ces calamités.

Au XXe siècle, le droit à la santé fut reconnu par l’OMS en termes de santé physique, mais aussi en termes de santé psychosociale. L’utopie devint la santé parfaite : on désire éviter le hasard, allonger la durée de vie, éviter les maladies. Cela implique la responsabilisation de chacun, quant à sa propre santé et à la santé collective.

« La science et la culture modernes ont développé une tout autre approche de la vie et de la mort. Elles ne voient pas en elle un mystère métaphysique et certainement pas la source du sens de la vie. Pour les humanistes modernes, les maladies et la mort sont des problèmes techniques que nous pouvons et devons résoudre. » Cancers, maladies cardio-vasculaires, maladies infectieuses demandent des solutions techniques, et si nous n’avons pas toujours les solutions, la recherche continue à consacrer toute son énergie à les trouver.

Nous construisons notre travail sur des réflexions philosophiques et sociétales, et donc l’éthique doit nous interpeller. Nous ne pouvons pas rester indifférents à la manière dont l’espèce humaine pourrait évoluer. Ne devons-nous pas réfléchir au progrès de l’humanité ? Ne faut-il pas travailler, réfléchir, anticiper les influences sur l’humanité des technosciences ?

Lorsque le progrès scientifique s’intéresse au vivant, nous envisageons, que nous le voulions ou non, l’amélioration de l’humain et de la société, et donc nous sommes au cœur des réflexions des humanistes.

Dans l’Antiquité la médecine était ignorante, mais les hommes la sacralisaient. Au XIXe et XXe siècle, elle devient savante et on la respecte. Au XXIe siècle, elle devient scientifique, et certains semblent la suspecter. Pourquoi ? Parce qu’elle devient plus technique ? Plus informatisée ?

L’homme amélioré correspond à une augmentation artificielle des performances humaines. Nous vous proposons d’amorcer une réflexion sur cet homme amélioré, d’accumuler des idées pour permettre à chacun de prendre conscience de la problématique et d’en faire votre propre philosophie.

Les progrès scientifiques en matière de longévité sont impressionnants : il est fatal de mourir, mais cette fatalité survient de plus en plus tard. L’espérance de vie augmente régulièrement grâce à une diminution de la mortalité infantile, à la baisse des taux de maladies infectieuses et aux progrès relatifs aux maladies liées au vieillissement. Sans tomber dans l’utopie (le cauchemar diront certains) d’une vie de longueur indéfinie, il est certain que l’espérance de vie s’allonge régulièrement et qu’elle s’allongera encore grâce aux nouvelles technologies et à une médecine régénérative.

Actuellement, les découvertes s’accélèrent, ainsi que leurs applications industrielles. Les nouvelles technologies se renforcent mutuellement ; on parle de NBIC : nanotechnologies, biotechnologies, intelligence artificielle et sciences cognitives. Cette convergence annonce des métamorphoses radicales.

La liste de ces métamorphoses est longue : de l’allongement de la vie humaine à des implantations de mémoire dans le cerveau, de la régulation informatique de nos organes à la fabrication de cellules artificielles, de l’augmentation des capacités physiques à l’utilisation de l’intelligence artificielle… Réalité ? Fantasme ? Idéalisation ou diabolisation des technosciences ?

Transhumanisme

Le terme transhumanisme est utilisé, selon les auteurs, avec des nuances différentes et se confond souvent avec le terme posthumanisme. Il nous faut donc préciser dans quel esprit nous utiliserons ces termes dans cette analyse.

L’humanisme accepte que les technosciences aident la nature humaine, mais sans que l’humain ne soit dominé par ces technosciences.

Le transhumanisme, pour sa part, accepte que le corps humain soit prolongé par les technosciences, qu’il puisse être amélioré. Le concept de l’être humain augmenté (enhanced) est la possibilité de se transformer et de s’enrichir des apports des différentes technologies récentes. Le transhumanisme propose une amélioration de la puissance physique et sensorielle, notamment au moyen de prothèses. Le transhumanisme présente deux aspects : l’un réparateur et l’autre mélioratif. La version réparatrice est thérapeutique, la version méliorative voudrait prolonger la vie dans une bonne santé, et voudrait doper les performances humaines.

Et finalement, le posthumanisme voudrait libérer le corps humain de ses contraintes biologiques, le rendre quasi indestructible, d’une intelligence et d’une mémoire supérieures. Le posthumanisme envisage un monde futuriste : il s’agit, me semble-t-il, d’une croyance ou de fantasmes en une humanité véritablement différente. C’est une utopie de la sortie de soi de l’humain, de se débarrasser du corps considéré comme trop vulnérable. C’est l’utopie de la mort de la mort.

Mais, en fait, il est devenu difficile de distinguer aujourd’hui la médecine thérapeutique d’une médecine méliorative. La limite entre soigner et améliorer est-elle toujours nette ? Vacciner est-il soigner ou améliorer ? Une chirurgie esthétique ? Un traitement de l’effet de la ménopause ? Traiter la stérilité ? Pour soigner, le médecin utilise des moyens artificiels. Pourquoi ne pas utiliser ces moyens artificiels pour améliorer ? Peut-on considérer que traiter un défaut, dont les effets sociaux seraient négatifs, est soigner ou améliorer ? Suivant de nombreux comités de bioéthique, soigner et améliorer ne peuvent plus se distinguer. Cette médecine contemporaine, avec les nouveaux médicaments et les nouvelles technologies, n’est plus uniquement thérapeutique.

Risques et avantages existent donc. Risques de nouvelles inégalités pouvant exacerber des différences sociales, de transhumanisme réservé aux plus fortunés, de sélection des plus performants au détriment de la priorité au bonheur, et surtout dans le domaine de la santé de la complexité des conséquences possibles. Mais aussi avantages, des capacités d’amélioration –, qui viendront que nous le voulions ou non –, doivent être examinées au cas par cas, comme le font déjà les comités de bioéthique devant de nouvelles avancées scientifiques.

Par quelques exemples, je voudrais vous montrer que nous sommes déjà dans le transhumanisme. Je ne voudrais pas dans cette analyse n’aborder qu’un transhumanisme réaliste et je ne veux donc pas aborder les fantasmes posthumanistes.

Intelligence artificielle (IA)

Précisons d’abord que l’intelligence humaine est difficile à définir et que les psychologues doutent eux-mêmes de la possibilité de cette définition : définir l’IA est donc d’autant plus redoutable.

L’IA est l’ensemble des processus développés en vue de réaliser des machines capables de simuler l’intelligence. Elle est basée sur l’informatique et la neurobiologie (par l’informatisation de réseaux neuronaux). L’IA construit donc des programmes informatiques qui réalisent des tâches liées à des processus humains, comme la mémoire, la rationalité : elle est donc « intelligente » par son imitation des comportements humains.

L’ingénieur en intelligence artificielle traduit implicitement le fait qu’un dialogue consiste en un échange de signaux, que les émotions humaines sont une série de signaux électriques et chimiques que notre cerveau interprète. Logique donc pour les ingénieurs de programmer un robot pour interpréter ces signaux électriques. Triomphe donc des théories scientifiques de l’information, laissant la question du sens aux poètes et aux philosophes.

Nous avons toujours eu des difficultés de définir l’intelligence humaine, mais avec l’intelligence artificielle, l’intelligence humaine n’est-elle pas dépassée ? Pouvons-nous encore gérer les flots d’information que nous fournit Internet par exemple ? Notre intelligence humaine est-elle encore individuelle ou collective ? Est-ce réellement de nos techniques dont nous avons peur, ou de notre propre intelligence (limitée) ?

Robotique

Le développement de l’IA aboutit à la possibilité pour les robots d’acquérir une intelligence, voire d’accéder aux émotions. Cette possibilité se fonde sur les neurosciences et donc sur le fait que la conscience a un support biologique matériel. Selon certains, si, aujourd’hui, il n’existe pas de robots aussi intelligents que l’être humain, ce n’est pas une question de capacités des ordinateurs actuels, mais une difficulté pour l’être humain de concevoir les logiciels appropriés : en d’autres termes, le problème n’est plus une capacité de traiter rapidement les données ou de les mémoriser, mais de développer des logiciels complexes. Certains spéculent sur le développement de systèmes quantiques, qui ouvrirait des possibilités que les ordinateurs actuels ne possèdent pas. Mais, de toute évidence, le robot a l’intelligence que lui donne l’être humain.

L’apprentissage des robots (deep learning ou machine learning) simule des connexions neurales humaines à l’aide d’algorithmes qui permettent aux robots d’apprendre par eux-mêmes. Il suffit en fait de donner aux robots un maximum d’informations ; le robot pourra reproduire ces informations, les assimiler, il ne se trompera pas et sera très rapide, mais il ne comprendra pas ce qu’il fait et n’aura pas de conscience. Les robots seront toujours des machines à simuler.

Quelle que soit votre opinion positive ou négative vis-à-vis de la robotique, le contact avec un robot est toujours riche d’enseignements et de dimensions éthiques, car ce contact renvoie directement à soi-même et à la valeur des relations humaines. Ce qui faisait dire à Jacques Lacan, bien avant le développement exponentiel de la robotique : « La question de savoir si la machine est humaine ou pas est évidemment toute tranchée : elle ne l’est pas. Seulement, il s’agit aussi de savoir si l’humain est si humain que ça ». Nous pourrions peut-être être encore plus sévères, en disant : « La question fondamentale n’est pas de savoir si les machines pensent, mais si les hommes pensent ».

Composants électroniques

Les prothèses myoélectriques redonnant une certaine autonomie à des tétraplégiques, des implants bioniques comme des implants cochléaires…

Organes artificiels

Des organes artificiels se multiplient, tels récemment que le cœur artificiel, mais aussi un pancréas artificiel, un utérus…

Analyse du génome humain

L’analyse du génome humain permet déjà une médecine prédictive plus précise. Cela a aussi permis le déchiffrage complet du génome humain à nonante-neuf pour cent.

Aux États-Unis, le projet Babyseq détecte les prédispositions génétiques à plus de mille maladies, et en France l’Assistance publique des hôpitaux de Paris a ouvert une plateforme automatisée de séquençage à haut débit de l’ADN. Le diagnostic génétique est devenu de plus en plus précis. La lutte contre le vieillissement ressortira aussi de plus en plus de l’analyse génétique individuelle : par exemple, des traitements ciblés de tumeurs cancéreuses peuvent être proposés après analyse de l’ADN de cellules cancéreuses

Thérapie génique

Elle permettrait par des recombinaisons génétiques, comme cela peut déjà se faire sur les animaux et les plantes, de lutter contre certaines maladies génétiques comme la dystrophie musculaire, les insuffisances immunologiques, ou aussi de stimuler les forces musculaires chez des personnes âgées, ou encore d’améliorer des performances de sportifs. CRISPR CAS 9. On recense plus de deux mille essais cliniques.

Thérapie cellulaire

Dans cette thérapie, des tissus sont créés, avec l’utilisation de cellules souches notamment. Il s’agit donc d’une médecine régénérative par le remplacement des tissus endommagés. Elle pourrait être utilisée pratiquement pour tous les types tissulaires – peau, cœur, foie, cerveau, muscle, sang, etc. – offrant donc de multiples promesses thérapeutiques.

Nanotechnologies

Les exemples de l’utilisation de nanomatériaux (à l’échelle de 0,2 nm à 100 nm) sont nombreux, notamment des nanotubes contenant des médicaments et identifiant par des protéines placées à leur surface les cellules notamment cancéreuses où le médicament doit être délivré.

Neurosciences

Le neurochirurgien Jacques Brotchi estime que la neurostimulation présente de nombreuses applications médicales, tel que de faire bouger des prothèses de membres par la force de la pensée (ou les reliant au cerveau via un système robotique), que de supprimer les tremblements qui handicapent les malades de Parkinson par la pose d’une électrode dans le noyau subthalamique, que de traiter les dépressions liées à des crises obsessionnelles (TOC) par la pose d’électrodes dans des zones précises des lobes frontaux, que de soulager les douleurs des « membres fantômes » en plaçant une électrode sur la zone du cerveau concernée par le segment de membre amputé.

L’interface cerveau-machine consiste en une captation des ondes électriques émises par les neurones du cerveau, en leur amplification et en leur transmission à un ordinateur externe.

Je citerai également le projet Human Brain Project, coordonné par l’École polytechnique fédérale de Lausanne, qui voudrait créer un cerveau humain virtuel, grâce à un ordinateur avec une puissance de l’exaflop (un milliard de milliards d’opérations par seconde).

Études du vieillissement

Au niveau scientifique, de nombreuses avancées existent en termes notamment de recherches sur les télomères et les télomérases, d’immunothérapie. Des gènes de longévité ont été mis en évidence. La biologie du vieillissement est donc en plein développement.

Exosquelettes

Nous sommes déjà dans le transhumanisme, mais est-ce une raison pour crier à l’apocalypse ? Ces biotechnologies modifient l’être humain, mais dans sa relation avec l’environnement, et non dans l’essence même de l’homme. Ce ne sont pas les progrès de la médecine, l’augmentation de l’espérance de vie, ni même l’utilisation d’une thérapie génique qui modifieront l’espèce humaine.

« Le credo des transhumanistes est donc l’idée que nous pourrions avoir des vies bien meilleures par l’utilisation raisonnée et maîtrisée des technologies qui permettraient d’étendre nos capacités biologiques, notre santé et notre durée de vie pour dépasser les aspects indésirables de la condition humaine. Alors que, jusqu’ici des pressions aveugles nous ont façonnés, le temps de prendre en main notre propre évolution serait venu. »

La connaissance de soi est un de nos idéaux humanistes, et donc l’amélioration de soi l’est également. Se connaître soi-même, ce n’est pas être captivé par des chatoiements personnels. Par quelles méthodes pouvons-nous nous améliorer ? Passivement ou activement ? Avec une aide psychologique ou non ? Avec une technique transhumaniste ou non ? Si le moyen est adapté et ne cause de tort à personne, quel serait le problème ? Si un neuromédicament peut vous rendre moins anxieux, par exemple, n’est-ce pas tolérable ? Pourquoi une certaine neuro-amélioration ne serait- elle pas désirable ? L’éthique ne peut être limitée à la « nature » humaine ; distinguer le naturel et l’artificiel chez l’être humain a-t-il un sens ? Ce que l’homme réalise est souvent une maîtrise du naturel : l’artificiel ne peut le plus souvent pas se distinguer du naturel.

L’essence de l’être humain n’a-t-il pas toujours été de dépasser ses limites ? Et quel mal y a-t-il à vouloir s’affranchir des maladies et même du vieillissement ? Voire de la mort ? Et quel mal y-a-t-il de traiter l’individu avant qu’il ne tombe malade et donc d’aboutir à une médecine prédictive, préventive, personnalisée ?

Le transhumanisme nous questionne donc sur le mode de vie que nous souhaitons et sur notre modèle de société. S’opposer à l’augmentation de l’être humain et à l’amélioration de ses performances est intenable et ne peut plus se justifier dans une société où les pratiques d’augmentation des performances sont déjà largement présentes. Une pensée éthique critique reste indispensable, sachant que la supériorité de l’IA sur l’intelligence humaine est prévisible.

Les techniques transhumanistes, considérées il y a quelques années, comme utopistes, deviennent réalité : elles vont nous séduire de plus en plus. Regardez vos enfants ou vos petits-enfants manipuler Internet, échangeant sur Internet, et réalisant une proximité grâce à l’écrasement de l’espace et du temps. Ils n’ont pas de préjugés vis-à-vis du futur et ce sont les candidats idéaux au transhumanisme. Face à la mécanisation, à la robotique, à l’informatique, nos petits-enfants évoluent déjà dans une nouvelle société : leur langue maternelle est le numérique. Et nous, nous avons encore parfois des sursauts idéalistes face aux nouvelles technologies, mais dès que nos ordinateurs tombent en panne, nous sommes très vite déstabilisés.

Ne faisons pas semblant d’ignorer le transhumanisme : il ne s’arrêtera pas ; il est une réalité qui nous bousculera de plus en plus et nous obligera de nous mettre en question.

Au niveau politique et économique, un lobbying prône de manière enthousiaste les NBIC ; le cœur de l’économie mondiale devient la Californie, la Chine et la Corée du Sud et même Israël (en nano- et biotechnologie). La Silicon Valley regroupe quasiment tous les libertariens et les anarchocapitalistes influents dans la pensée transhumaniste. La Silicon Valley regroupe les centres de recherche les plus pointus, des centres militaires, des universités, des industries de l’électronique. Le GAFAM y a sa base. L’équivalent chinois est le Bat (Baidu, Alibaba, Tencent). L’Asie, en général, prépare sa revanche sur l’Occident. L’Iran, par exemple, investit plus que la France en termes de recherche sur les cellules souches. Nous sommes en retard et cela ne va pas aller en s’améliorant.

L’Union européenne est en retard ; elle est un espace économique, mais avec une faible capacité d’innovation, avec une fuite de cerveaux, avec des entrepreneurs dont les moyens financiers sont limités et qui, surtout, sont peu friands des risques liés aux nouvelles technologies.

Essayons de conclure

– Je me suis rappelé mes livres de pédagogie et de psychologie de mes études d’instituteur et notamment un livre de Piaget où il écrivait en parlant de l’enfant : « L’acquisition d’une nouvelle information se traduit par une perturbation qui va entraîner chez l’individu un déséquilibre du champ cognitif et exigera un travail de synthèse pour assimiler, intégrer, critiquer et finalement admettre ». N’est-ce pas notre cas face au transhumanisme ?

– Oui le transhumanisme nous perturbe, oui l’inconnu de notre avenir nous déséquilibre, mais nous baignons déjà dans le transhumanisme, et donc il faut admettre ce transhumanisme. Soyons vigilants, mais ouverts à notre avenir, optimistes à concevoir notre évolution dans une conscience collective.

Les relations actuelles de la société à la science sont presque schizophrènes. D’une part, la société n’a jamais été aussi imprégnée de sciences et de technologies, qui ont transformé la société, qui révolutionnent notre compréhension de la vie et de la vie humaine en particulier. D’autre part, la science est accusée des problèmes sociétaux, elle serait la cause de nos maux. Mais, nouvelle schizophrénie, ces maux, on demande aux sciences de les résoudre, les technologies seraient nocives, mais devraient apporter les remèdes. Cette ambivalence se nourrit de craintes exacerbées et amplifiées par un culte de la précaution, et par un culte de la peur et du sensationnel cultivé par les médias.

– Progrès de la médecine

La médecine du XXIe siècle repose sur les progrès récents et sur le développement informatique, biologique et génomique, ainsi que sur celui de la robotique qui propose des diagnostics ou des protocoles de soin. La médecine est passée de l’artisanat à une version plus technique optimisant les diagnostics. La chirurgie est devenue moins invasive et se robotise. Le bloc opératoire deviendra un laboratoire de biologie doté d’outils de séquençage génétique, d’imagerie médicale, d’identification moléculaire… : la médecine deviendra donc plus multidisciplinaire, et le médecin devra s’habituer à déléguer des tâches à d’autres professionnels, des biologistes, des physiciens, des mathématiciens, des bio-ingénieurs.

– « S’il n’est pas question de renoncer aux technologies nouvelles lorsqu’elles s’avèrent utiles à l’être humain, il faut néanmoins les considérer comme des moyens, et seulement des moyens, qui doivent servir l’homme et non l’asservir. »

« Ce n’est d’ailleurs pas la connaissance qui est dérangeante en elle- même, mais bien l’utilisation que l’on en fait. » « De fait, les technologies modernes ne sont ni bonnes ni mauvaises, elles produisent des effets positifs, comme des effets éventuellement destructeurs. L’essentiel est que l’homme en reste maître afin que la science demeure au service de l’homme et que l’homme ne devienne pas un simple instrument du progrès ».

Comment réagir vis-à-vis des mutations que nous propose le transhumanisme ? Il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas voir que c’est toute notre société qui est emportée dans une mutation, voire une révolution d’ordre techno- scientifique et politique. « Il est donc absolument nécessaire de penser l’humain, de réinventer notre humanisme, au moins de le renouveler. »

Les technosciences ne sont pas le paradis, pas l’enfer, mais il nous faut les appréhender. Les humanistes discutent d’humanisme, de progrès sociaux. Nous travaillons au progrès de l’humanité : il faut donc que nous ne nous laissions pas enfermer dans des principes sociaux du XIXe et du XXe siècle, que nous continuions à nous remettre en question ? Il faut qu’elle réfléchisse à une société en pleine mutation, il faut pour parler de progrès de l’humanité envisager cette nouvelle société. Nous vivons déjà avec le transhumanisme : égalité, liberté, fraternité, solidarité doivent s’envisager dans cette nouvelle situation.

Toute passivité serait inexcusable, comme d’ailleurs de laisser le marché décider.

– L’idée du progrès automatique du XIXe siècle est naturellement abandonnée, mais il n’en demeure pas moins que l’amélioration de la condition humaine reste une raison d’agir au niveau tant politique qu’éthique. À la nécessité du progrès s’est substituée la volonté du progrès.

Nous ne pouvons plus nous draper sous le voile de l’ignorance, les connaissances progressent démystifiant la vie, son origine, ses mécanismes et multiplient donc aussi nos responsabilités. Parler de « mystère humain » est un discours devenu intenable. Disqualifier les sciences n’est pas la solution.

Seules des découvertes scientifiques pourront apaiser nos angoisses : on risque plus avec l’ignorance qu’avec le développement scientifique. Les sciences évoluent vite, et elles continueront à le faire. Nous en profitons dans le domaine médical. On ne paralysera pas la recherche scientifique : ce ne sera pas possible et ce n’est pas souhaitable. Il n’y a pas catastrophe en la demeure, mais il y a à réfléchir à l’avenir.

– Réfléchir à ses conditions de vie et à sa mort conduit nécessairement à des questionnements philosophiques sur la vie et la mort ; y réfléchir doit nous engager à examiner nos actes et nos  engagements, à réfléchir à notre testament philosophique. Réfléchir aux possibilités transhumanistes nous oblige à approfondir ces réflexions et à y ajouter un questionnement sur le sens de la vie. Réfléchir également à la manière d’augmenter la qualité de vie plus qu’à une augmentation de longueur de vie à tout prix.

Les sciences et la médecine nous rendent-elles dépendants d’un modèle de bien-être ? Mais qui voudrait nier l’augmentation d’espérance de vie ? Mais qui voudrait refuser une vieillesse prolongée avec une qualité de vie améliorée ? Mais qui refuserait la possibilité de dompter ses souffrances et ses maladies ? Mais qui ne voudrait pas « réparer » un corps handicapé ? Mais ne suis-je pas toujours moi-même si mon corps est artificialisé, voire robotisé ?

– Quête de sens

Certes, la course au progrès est étourdissante et elle s’accélère sans cesse. Cela devrait nous inviter à agir et surtout à ne pas fermer les yeux. Face à ces nouveaux défis, quelle sagesse rechercher ? Quel sens définir ?

« Malgré nos savoirs, malgré notre puissance, le monde de l’abondance, de confort, de la facilitation, ce monde des technologies qui est notre environnement, cette civilisation technoscientifique ne nous aident pas ‘nécessairement’ à être humain, car pour être humain, nous avons besoin de sagesse… Mais la sagesse de l’Homo sapiens devenue puissante face au réel ne peut être la même que la sagesse de l’Homo sapiens autrefois impuissant face au réel. Nous devons nous résigner non pas à notre impuissance, mais à notre puissance. »

Et donc la question du sens prend une autre tournure ! Nous avons tous besoin de donner un sens à notre vie, et nous devrons toujours accepter d’adapter notre philosophie et nos règles morales à l’évolution scientifique et technologique de la société. Comme le disait Christian de Duve : « Si les sciences contredisent les textes, ce sont les textes qu’il faut modifier ».

– Il faut oser penser, oser remettre en cause des concepts conformistes, oser exercer son propre jugement et donc oser remettre en question ses propres références. La société doit aussi oser évaluer ses principes éthiques à la lumière des réalités scientifiques du XXIe siècle.

L’humaniste doit être à l’écoute de l’évolution de la société, son ouverture d’esprit ne peut pas être que philosophique.

Mettons-nous d’accord sur notre véritable devoir, à savoir poursuivre nos efforts de connaissance, de construire un monde meilleur, d’améliorer la société, de vivre dans la dignité et dans l’intelligence. La dignité humaine est sa liberté et son autonomie, c’est sa faculté de transformer le monde et surtout de se transformer lui-même.

Je terminerai en donnant la parole à Condorcet :

« Les amis de la vérité sont ceux qui la cherchent et non ceux qui prétendent la détenir. »

Informations complémentaires

Auteurs / Invités

Charles Susanne

Thématiques

Économie mondiale, Humanisme, IA, Médecine, Questions et options philosophiques, politiques, idéologiques ou religieuses, Questions éthiques, Robotique, Santé, Technologies, Transhumanisme, Vieillissement

Année

2018