1915 – 2015 : le temps du « droit à l’autodétermination » des Kurdes est-il venu ?

Volkan Balman



UGS : 2014039 Catégorie : Étiquette :

Description

L’histoire récente montre que les populations Kurdes, qui ont tenté de s’ériger en État-nation, alors que ce concept politique tend à disparaître en Europe occidentale, se trouvent confrontées aux visées exponentielles de l’État islamique et servent de rempart au développement de cette fracture extrémiste.

Comme notre titre l’explique nous allons tenter d’exposer très brièvement les principaux éléments du bafouement des droits du peuple kurde depuis les accords Sykes-Picot, à nos jours et ses implications actuelles.

Par ce traité, les puissances occidentales avaient anticipé le démantèlement de l’empire ottoman. C’est ainsi qu’un certain nombre de nationalismes potentiels, tels que le nationalisme turc et le nationalisme arabe, ont pu trouver satisfaction dans le nouveau contexte engendré par le démantèlement de l’empire ottoman. Mais comme nous le verrons, ces satisfactions se sont faites au détriment d’autres. D’autres nationalismes (peut-être moins porteurs d’intérêt, pour l’époque) ont été mis à l’écart de la scène politique du Moyen-Orient et des peuples entiers ont été oubliés. L’exemple le plus flagrant est celui des Kurdes. N’étant pas parvenu à faire entendre sa voix à cette époque et à atteindre son objectif par les armes, le nationalisme kurde continua à subsister en cachette.

Le grand événement historique qui jette les bases de la frustration des Kurdes est sans doute le contexte créé par les accords de Sykes-Picot et le démantèlement de l’empire ottoman qui non seulement séparaient les Kurdes en découpant leur territoire, mais les privaient également, de façon indirecte de leur État.

D’un point de vue chronologique, la fin de l’empire ottoman, correspond à la fin de la Première guerre mondiale, qui elle, confirme la primauté des États-nations. La politique franco-britannique de colonisation et puis de décolonisation avait précipité les résidus de l’empire ottoman à se constituer en État-nation et ce, peu importe si les dynamiques de la nation y était fortes, faibles ou inexistantes. À cause de la faiblesse de ces dynamiques, dans la plupart des exemples, ce fut l’État qui a précédé la nation. Quant aux Kurdes, peuple indo-européen rejeté par ses voisins, la promesse d’État, qui leur avait été faite par l’Occident à Sèvres, ne fut pas tenue et, en plus, leur territoire a été partagé entre quatre de ces nouveaux États. Pourtant, la conscience nationaliste était apparue très tôt chez les Kurdes, vers la fin du XVIIIe siècle à l’époque ottomane. Ce phénomène était probablement en partie dû à l’influence de l’apparition et du développement du nationalisme ethnique dans les Balkans, au début de ce même siècle.

Bien que des princes kurdes se fussent soulevés à de nombreuses reprises contre le sultan auparavant, en 1880, dans le contexte ottoman, où il était davantage question d’appartenance à l’empire qu’à une quelconque entité ethnique, ils s’étaient révoltés pour la première fois en mettant l’accent sur des revendications nationalistes. Une lettre rédigée par le cheikh Ubeydullah Nehrî (l’un des meneurs de cette révolte), adressée à l’ambassadeur britannique, témoigne du caractère de ces revendications.

Par ailleurs, à partir du XVIe siècle, comme en témoigne le Chéref-Nameh (ouvrage en kurde, rédigé en 1597 par le prince kurde Chéref-Khan, considéré comme le premier traité de science politique en langue kurde), il y avait une quinzaine de principautés kurdes semi-autonomes dans l’empire ottoman. Car les Kurdes avaient acquis le droit à un privilège unique à la suite de la guerre avec les Safavides. À cette époque étaient apparus les Sandjak al Akrad (les sandjaks kurdes qui furent une sorte de principauté). À la différence des sandjaks traditionnels, les seigneuries de ces sandjaks étaient héréditaires. Seul en cas de haute trahison, le seigneur pouvait être destitué de sa fonction et ce au profit de son héritier ou d’un autre membre de sa famille. Ils étaient également plus autonomes quant aux perceptions d’impôts et aux levées d’armées par rapport aux sandjaks traditionnels. D’où il n’est pas étonnant qu’une conscience de communauté ethnique donnant accès aux idéaux nationalistes ait pu se développer très tôt chez les Kurdes.

Cependant, tous ces aspects ne les ont pas épargnés à devenir le peuple à la plus importante démographie du monde (au moins quarante millions d’individus) à être sans État. Mais ces dynamiques n’ont pas disparu pour autant : au contraire elles se sont renforcées tout au long du XXe siècle. D’où ce proverbe kurde qui dit : « Tous les peuples vivent dans leurs propres État. Sans État, c’est l’État des Kurdes qui vit dans leurs cœur » Entretemps, pendant que les Kurdes rêvaient de leur État-nation et se battaient pour lui, les dynamiques du nationalisme ont perdu beaucoup de leur élan dans le monde par rapport au début du siècle précédant. On voit se développer en Europe occidentale le régionalisme, tandis qu’au le Moyen-Orient, la situation est tout autre. Les dynamiques de la nation, qui y ont fait leur temps, s’affaiblissent et laissent leur place à l’émergence du clivage confessionnel qui se traduit de plus en plus souvent par l’extrémisme religieux. Pour ce qui est des Kurdes, n’ayant pas encore vraiment puisé dans les dynamiques de la nation, ces derniers se placent naturellement comme la question essentielle. Il est également possible maintenant d’affirmer que la nation précède l’État chez les Kurdes et ceci se rapproche davantage de la majorité des exemples occidentaux. Les événements récents semblent leur donner raison.

Récemment, le monde entier a pu observer que les terroristes de l’EI (ou Daesh, en arabe), se heurtait au rempart kurde. Ceci fut un fait. Mais pourquoi, alors que les forces militaires, pourtant bien structurées et armées, tombaient une par une devant l’avancée éclaire de l’EI, comme ce fut le cas pour les forces de l’armée syrienne et, par la suite, pour l’armée irakienne, les Kurdes arrivèrent à les stopper et par dessus tout à reprendre du terrain, en mettant en déroute les combattant islamistes ?

Certes, les frappes aériennes des États-Unis et l’aide logistique occidentale ont tenu un rôle important. Mais ces derniers ne furent point déterminants. Or, la Syrie et l’Irak, en tant qu’États, disposaient de moyens similaires. C’est pourquoi il faut plutôt chercher la réponse dans les dynamiques internes du Kurdistan.

Il faut rappeler que dans la région kurde en Syrie, c’est depuis plus de deux ans que les Kurdes résistent contre l’EI. Mais c’est l’attaque sur le Kurdistan irakien qui a provoqué une réaction inattendue. À savoir l’union des Kurdes. L’attaque et le massacre des djihadistes à l’encontre de la communauté Yezidi et, par la suite, leur acharnement sur la petite ville de Kobanê a galvanisé tous les milieux politiques kurdes. Ainsi pour la première fois, les Kurdes semblent avoir mis leurs différents politiques de côté, pour faire front commun contre ce danger qui les concerne tous.

Les Kurdes ont placé la question nationale avant tout autre chose. Les clivages religieux et confessionnels semblent être actuellement des questions accessoires. Mais pourquoi un peuple à majorité musulmane sunnite accorde si peu d’importance à la question religieuse, dans un contexte régional où cette même question fait des ravages quotidiennement ? En fait, nous avons répondu à cette question au début de notre texte. Mais pour synthétiser cet argument, il serait possible d’ajouter le fait que, durant leur histoire, toutes les revendications nationalistes et souvent simplement démocratiques des Kurdes, ont été brutalement réprimées et ce, que ce soit en Irak, en Turquie, en Syrie, ou en Iran où ils sont sujets à des campagnes de pendaison en publique quasi quotidiennement. Ces répressions et la conscience d’être une nation sans État, on fait apparaître chez les Kurdes ce qu’Ernest Gellner, théoricien du nationalisme appelle la « frustration ». D’où il serait logique de penser que l’élément pouvant satisfaire ou atténuer cette frustration, dû au sentiment national, ne peut certainement pas être d’ordre religieux ou confessionnel. Donc comme l’actualité nous le prouve, le seul mobile pouvant mobiliser, unifier et faire agir les divers éléments politiques kurdes est d’ordre national.

Dans l’état actuel des choses, il serait absurde d’entrer dans le sujet polémique de savoir « si les Kurdes ont droit ou pas, à leur État indépendant ? » Car la lutte de ce peuple contre l’EI dépasse de loin ses intérêts nationaux et son droit à la subsistance. Le combat et la résistance (avec des moyens dérisoires) des Kurdes, sont désormais, ni plus, ni moins, celles de la préservation des acquis de la civilisation humaine, contre l’idéologie barbare de l’EI. Les conséquences de cette lutte, concerneront de façon directe, le mode de vie de l’Occident. C’est pourquoi, il est plus que temps et nécessaire que l’Occident reconnaisse à juste titre, le rôle de cette lutte et s’accorde à lui procurer les moyens de triompher.

Par ailleurs, parlant des valeurs de notre civilisation occidentale, connaissant l’importance des principes des Droits de l’homme et de la méritocratie, dans ces valeurs, le peuple kurde, n’aurait-il pas droit, ou n’aurait-il pas mérité d’avoir le droit de déterminer son propre sort ? 

Appelés à résister avec force, détermination et succès contre les envahisseurs de l’État islamique, les Kurdes parviendront-ils à restaurer un État indépendant, selon les vœux des populations ?

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Informations complémentaires

Année

2014

Auteurs / Invités

Volkan Balman

Thématiques

Droits de l'homme, Géopolitique, Kurdes